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Jules Verne - Vingt Mille Lieues Sous Les Mers
PREMIÈRE PARTIE
I UN ÉCUEIL FUYANT
L’année 1866 fut marquée par un événement bizarre, un phénomène inexpliqué et inexplicable que personne n’a sans doute oublié. (00:00:40.17)
Sans parler des rumeurs qui agitaient les populations des ports et surexcitaient l’esprit public à l’intérieur des continents les gens de mer furent particulièrement émus. (00:01:01.23)
Les négociants, armateurs, capitaines de navires, skippers et masters de l’Europe et de l’Amérique, officiers des marines militaires de tous pays, et, après eux, les gouvernements des divers États des deux continents, se préoccupèrent de ce fait au plus haut point. (00:01:34.05)
En effet, depuis quelque temps, plusieurs navires s’étaient rencontrés sur mer avec "une chose énorme» un objet long, fusiforme, parfois phosphorescent, infiniment plus vaste et plus rapide qu’une baleine. (00:02:00.10)
Les faits relatifs à cette apparition, consignés aux divers livres de bord, s’accordaient assez exactement sur la structure de l’objet ou de l’être en question, la vitesse inouïe de ses mouvements, la puissance surprenante de sa locomotion, la vie particulière dont il semblait doué. (00:02:37.09)
Si c’était un cétacé, il surpassait en volume tous ceux que la science avait classés jusqu’alors. (00:02:49.11)
Ni Cuvier, ni Lacépède, ni M. Dumeril, ni M. de Quatrefages n’eussent admis l’existence d’un tel monstre – à moins de l’avoir vu, ce qui s’appelle vu de leurs propres yeux de savants. (00:03:01.04)
A prendre la moyenne des observations faites à diverses reprises – en rejetant les évaluations timides qui assignaient à cet objet une longueur de deux cents pieds et en repoussant les opinions exagérées qui le disaient large d’un mille et long de trois – on pouvait affirmer, cependant, que cet être phénoménal dépassait de beaucoup toutes les dimensions admises jusqu’à ce jour par les ichtyologistes – s’il existait toutefois. (00:03:52.18)
Or, il existait, le fait en lui-même n’était plus niable, et, avec ce penchant qui pousse au merveilleux la cervelle humaine, on comprendra l’émotion produite dans le monde entier par cette surnaturelle apparition. (00:04:21.02)
Quant à la rejeter au rang des fables, il fallait y renoncer. (00:04:30.07)
En effet, le 20 juillet 1866, le steamer Governor-Higginson, de Calcutta and Burnach steam navigation Company, avait rencontré cette masse mouvante à cinq milles dans l’est des côtes de l’Australie. (00:04:59.10)
Le capitaine Baker se crut, tout d’abord, en présence d’un écueil inconnu; il se disposait même à en déterminer la situation exacte, quand deux colonnes d’eau, projetées par l’inexplicable objet, s’élancèrent en sifflant à cent cinquante pieds dans l’air. (00:05:33.12)
Donc, à moins que cet écueil ne fût soumis aux expansions intermittentes d’un geyser, le Governor-Higginson avait affaire bel et bien à quelque mammifère aquatique, inconnu jusque-là, qui rejetait par ses évents des colonnes d’eau, mélangées d’air et de vapeur. (00:06:07.09)
Pareil fait fut également observé le 23 juillet de la même année, dans les mers du Pacifique, par le Cristobal-Colon, de West India and Pacific steam navigation Company. (00:06:31.09)
Donc, ce cétacé extraordinaire pouvait se transporter d’un endroit à un autre avec une vélocité surprenante, puisque à trois jours d’intervalle, le Governor-Higginson et le Cristobal-Colon l’avaient observé en deux points de la carte séparés par une distance de plus de sept cents lieues marines. (00:07:09.02)
Quinze jours plus tard, à deux mille lieues de là l’Helvetia, de la Compagnie Nationale, et le Shannon, du Royal-Mail, marchant à contrebord dans cette portion de l’Atlantique comprise entre les États-Unis et l’Europe, se signalèrent respectivement le monstre par 42°15’de latitude nord, et 60°35’de longitude à l’ouest du méridien de Greenwich. (00:08:00.07)
Dans cette observation simultanée, on crut pouvoir évaluer la longueur minimum du mammifère à plus de trois cent cinquante pieds anglais, puisque le Shannon et l’Helvetia étaient de dimension inférieure à lui, bien qu’ils mesurassent cent mètres de l’étrave à l’étambot. (00:08:32.16)
Or, les plus vastes baleines, celles qui fréquentent les parages des îles Aléoutiennes, le Kulammak et l’Umgullick, n’ont jamais dépassé la longueur de cinquante-six mètres, – si même elles l’atteignent. (00:08:58.13)
Ces rapports arrivés coup sur coup, de nouvelles observations faites à bord du transatlantique le Pereire, un abordage entre l’Etna, de la ligne Inman, et le monstre, un procès-verbal dressé par les officiers de la frégate française la Normandie, un très sérieux relèvement obtenu par l’état-major du commodore Fitz-James à bord du Lord-Clyde, émurent profondément l’opinion publique. (00:09:26.11)
Dans les pays d’humeur légère, on plaisanta le phénomène, mais les pays graves et pratiques, l’Angleterre, l’Amérique, l’Allemagne, s’en préoccupèrent vivement. (00:09:37.02)
Partout dans les grands centres, le monstre devint à la mode; on le chanta dans les cafés, on le bafoua dans les journaux, on le joua sur les théâtres. (00:09:52.22)
Les canards eurent là une belle occasion de pondre des œufs de toute couleur. (00:10:01.01)
On vit réapparaître dans les journaux – à court de copie – tous les êtres imaginaires et gigantesques, depuis la baleine blanche, le terrible "Moby Dick» des régions hyperboréennes, jusqu’au Kraken démesuré, dont les tentacules peuvent enlacer un bâtiment de cinq cents tonneaux et l’entraîner dans les abîmes de l’Océan. (00:10:37.05)
On reproduisit même les procès-verbaux des temps anciens les opinions d’Aristote et de Pline, qui admettaient l’existence de ces monstres, puis les récits norvégiens de l’évêque Pontoppidan, les relations de Paul Heggede, et enfin les rapports de M. Harrington, dont la bonne foi ne peut être soupçonnée, quand il affirme avoir vu, étant à bord du Castillan, en 1857, cet énorme serpent qui n’avait jamais fréquenté jusqu’alors que les mers de l’ancien Constitutionnel. (00:11:09.21)
Alors éclata l’interminable polémique des crédules et des incrédules dans les sociétés savantes et les journaux scientifiques. (00:11:26.04)
La "question du monstre» enflamma les esprits. (00:11:32.16)
Les journalistes, qui font profession de science en lutte avec ceux qui font profession d’esprit, versèrent des flots d’encre pendant cette mémorable campagne; quelques-uns même, deux ou trois gouttes de sang, car du serpent de mer, ils en vinrent aux personnalités les plus offensantes. (00:12:04.15)
Six mois durant, la guerre se poursuivit avec des chances diverses. (00:12:09.10)
Aux articles de fond de l’Institut géographique du Brésil, de l’Académie royale des sciences de Berlin, de l’Association Britannique, de l’Institution Smithsonnienne de Washington, aux discussions du The Indian Archipelago, du Cosmos de l’abbé Moigno, des Mittheilungen de Petermann, aux chroniques scientifiques des grands journaux de la France et de l’étranger, la petite presse ripostait avec une verve intarissable. (00:12:35.09)
Ses spirituels écrivains parodiant un mot de Linné, cité par les adversaires du monstre, soutinrent en effet que "la nature ne faisait pas de sots», et ils adjurèrent leurs contemporains de ne point donner un démenti à la nature, en admettant l’existence des Krakens, des serpents de mer, des "Moby Dick», et autres élucubrations de marins en délire. (00:12:56.07)
Enfin, dans un article d’un journal satirique très redouté, le plus aimé de ses rédacteurs, brochant sur le tout, poussa au monstre, comme Hippolyte, lui porta un dernier coup et l’acheva au milieu d’un éclat de rire universel. (00:13:11.11)
L’esprit avait vaincu la science. (00:13:14.00)
Pendant les premiers mois de l’année 1867, la question parut être enterrée, et elle ne semblait pas devoir renaître, quand de nouveaux faits furent portés à la connaissance du public. (00:13:35.07)
Il ne s’agit plus alors d’un problème scientifique à résoudre, mais bien d’un danger réel sérieux à éviter. (00:13:48.23)
La question prit une tout autre face. (00:13:54.07)
Le monstre redevint îlot, rocher, écueil, mais écueil fuyant, indéterminable, insaisissable. (00:14:09.16)
Le 5 mars 1867, le Moravian, de Montréal Océan Company, se trouvant pendant la nuit par 27°30’de latitude et 72°15’de longitude, heurta de sa hanche de tribord un roc qu’aucune carte ne marquait dans ces parages. (00:14:47.10)
Sous l’effort combiné du vent et de ses quatre cents chevaux-vapeur, il marchait à la vitesse de treize nœuds. (00:15:01.07)
Nul doute que sans la qualité supérieure de sa coque, le Moravian, ouvert au choc, ne se fût englouti avec les deux cent trente-sept passagers qu’il ramenait du Canada. (00:15:24.18)
L’accident était arrivé vers cinq heures du matin, lorsque le jour commençait à poindre. (00:15:35.15)
Les officiers de quart se précipitèrent à l’arrière du bâtiment. (00:15:44.09)
Ils examinèrent l’Océan avec la plus scrupuleuse attention. (00:15:51.17)
Ils ne virent rien, si ce n’est un fort remous qui brisait à trois encablures, comme si les nappes liquides eussent été violemment battues. (00:16:07.10)
Le relèvement du lieu fut exactement pris, et le Moravian continua sa route sans avaries apparentes. (00:16:21.15)
Avait-il heurté une roche sous-marine, ou quelque énorme épave d’un naufrage? (00:16:30.17)
On ne put le savoir; mais, examen fait de sa carène dans les bassins de radoub, il fut reconnu qu’une partie de la quille avait été brisée. (00:16:48.20)
Ce fait, extrêmement grave en lui-même, eût peut-être été oublié comme tant d’autres, si, trois semaines après, il ne se fût reproduit dans des conditions identiques. (00:17:11.01)
Seulement, grâce à la nationalité du navire victime de ce nouvel abordage, grâce à la réputation de la Compagnie à laquelle ce navire appartenait, l’événement eut un retentissement immense. (00:17:34.15)
Personne n’ignore le nom du célèbre armateur anglais Cunard. (00:17:38.13)
Cet intelligent industriel fonda, en 1840, un service postal entre Liverpool et Halifax, avec trois navires en bois et à roues d’une force de quatre cents chevaux, et d’une jauge de onze cent soixante-deux tonneaux. (00:17:52.11)
Huit ans après, le matériel de la Compagnie s’accroissait de quatre navires de six cent cinquante chevaux et de dix-huit cent vingt tonnes, et, deux ans plus tard, de deux autres bâtiments supérieurs en puissance et en tonnage. (00:18:06.01)
En 1853, la compagnie Cunard, dont le privilège pour le transport des dépêches venait d’être renouvelé, ajouta successivement à son matériel l’Arabia, le Persia, le China, le Scotia, le Java, le Russia, tous navires de première marche, et les plus vastes qui, après le Great-Eastern, eussent jamais sillonné les mers. (00:18:29.05)
Ainsi donc, en 1867, la Compagnie possédait douze navires, dont huit à roues et quatre à hélices. (00:18:36.13)
Si je donne ces détails très succincts, c’est afin que chacun sache bien quelle est l’importance de cette compagnie de transports maritimes, connue du monde entier pour son intelligente gestion. (00:18:47.20)
Nulle entreprise de navigation transocéanienne n’a été conduite avec plus d’habileté; nulle affaire n’a été couronnée de plus de succès. (00:18:55.16)
Depuis vingt-six ans, les navires Cunard ont traversé deux mille fois l’Atlantique, et jamais un voyage n’a été manqué, jamais un retard n’a eu lieu, jamais ni une lettre, ni un homme, ni un bâtiment n’ont été perdus. (00:19:08.23)
Aussi, les passagers choisissent-ils encore, malgré la concurrence puissante que lui fait la France, la ligne Cunard de préférence à toute autre, ainsi qu’il appert d’un relevé fait sur les documents officiels des dernières années. (00:19:22.15)
Ceci dit, personne ne s’étonnera du retentissement que provoqua l’accident arrivé à l’un de ses plus beaux steamers. (00:19:29.22)
Le 13 avril 1867, la mer étant belle, la brise maniable, le Scotia se trouvait par 15°12’de longitude et 45°37’de latitude. (00:19:59.12)
Il marchait avec une vitesse de treize nœuds quarante-trois centièmes sous la poussée de ses mille chevaux-vapeur. (00:20:09.18)
Ses roues battaient la mer avec une régularité parfaite. (00:20:13.14)
Son tirant d’eau était alors de six mètres soixante-dix centimètres, et son déplacement de six mille six cent vingt-quatre mètres cubes. (00:20:21.03)
A quatre heures dix-sept minutes du soir, pendant le lunch des passagers réunis dans le grand salon, un choc, peu sensible, en somme, se produisit sur la coque du Scotia, par sa hanche et un peu en arrière de la roue de bâbord. (00:20:49.21)
Le Scotia n’avait pas heurté, il avait été heurté, et plutôt par un instrument tranchant ou perforant que contondant. (00:21:05.14)
L’abordage avait semblé si léger que personne ne s’en fût inquiété à bord, sans le cri des caliers qui remontèrent sur le pont en s’écriant: "Nous coulons! nous coulons!» (00:21:27.18)
Tout d’abord, les passagers furent très effrayés; mais le capitaine Anderson se hâta de les rassurer. (00:21:40.19)
En effet, le danger ne pouvait être imminent. (00:21:46.09)
Le Scotia, divisé en sept compartiments par des cloisons étanches, devait braver impunément une voie d’eau. (00:22:01.15)
Le capitaine Anderson se rendit immédiatement dans la cale. (00:22:09.18)
Il reconnut que le cinquième compartiment avait été envahi par la mer, et la rapidité de l’envahissement prouvait que la voie d’eau était considérable. (00:22:27.17)
Fort heureusement, ce compartiment ne renfermait pas les chaudières, car les feux se fussent subitement éteints. (00:22:41.19)
Le capitaine Anderson fit stopper immédiatement, et l’un des matelots plongea pour reconnaître l’avarie. (00:22:56.07)
Quelques instants après, on constatait l’existence d’un trou large de deux mètres dans la carène du steamer. (00:23:11.11)
Une telle voie d’eau ne pouvait être aveuglée, et le Scotia, ses roues à demi noyées, dut continuer ainsi son voyage. (00:23:27.17)
Il se trouvait alors à trois cent mille du cap Clear, et après trois jours d’un retard qui inquiéta vivement Liverpool, il entra dans les bassins de la Compagnie. (00:23:48.23)
Les ingénieurs procédèrent alors à la visite du Scotia, qui fut mis en cale sèche. (00:23:59.02)
Ils ne purent en croire leurs yeux. (00:24:01.02)
A deux mètres et demi au-dessous de la flottaison s’ouvrait une déchirure régulière, en forme de triangle isocèle. (00:24:17.21)
La cassure de la tôle était d’une netteté parfaite, et elle n’eût pas été frappée plus sûrement à l’emporte-pièce. (00:24:32.00)
Il fallait donc que l’outil perforant qui l’avait produite fût d’une trempe peu commune – et après avoir été lancé avec une force prodigieuse, ayant ainsi perce une tôle de quatre centimètres, il avait dû se retirer de lui-même par un mouvement rétrograde et vraiment inexplicable. (00:25:05.21)
Tel était ce dernier fait, qui eut pour résultat de passionner à nouveau l’opinion publique. (00:25:18.04)
Depuis ce moment, en effet, les sinistres maritimes qui n’avaient pas de cause déterminée furent mis sur le compte du monstre. (00:25:33.03)
Ce fantastique animal endossa la responsabilité de tous ces naufrages, dont le nombre est malheureusement considérable; car sur trois mille navires dont la perte est annuellement relevée au Bureau-Veritas, le chiffre des navires à vapeur ou à voiles, supposés perdus corps et biens par suite d’absence de nouvelles, ne s’élève pas à moins de deux cents! (00:26:15.18)
Or, ce fut le "monstre» qui, justement ou injustement, fut accusé de leur disparition, et, grâce à lui, les communications entre les divers continents devenant de plus en plus dangereuses, le public se déclara et demanda catégoriquement que les mers fussent enfin débarrassées et à tout prix de ce formidable cétacé. (00:26:58.10)
II LE POUR ET LE CONTRE (00:27:07.23)
A l’époque où ces événements se produisirent, je revenais d’une exploration scientifique entreprise dans les mauvaises terres du Nebraska, aux États-Unis. (00:27:27.15)
En ma qualité de professeur-suppléant au Muséum d’histoire naturelle de Paris, le gouvernement français m’avait joint à cette expédition. (00:27:45.21)
Après six mois passés dans le Nebraska, chargé de précieuses collections, j’arrivai à New York vers la fin de mars. (00:28:01.17)
Mon départ pour la France était fixé aux premiers jours de mai. (00:28:10.12)
Je m’occupais donc, en attendant, de classer mes richesses minéralogiques, botaniques et zoologiques, quand arriva l’incident du Scotia. (00:28:30.15)
J’étais parfaitement au courant de la question à l’ordre du jour, et comment ne l’aurais-je pas été? (00:28:43.07)
J’avais lu et relu tous les journaux américains et européens sans être plus avancé. (00:28:55.05)
Ce mystère m’intriguait. (00:28:57.05)
Dans l’impossibilité de me former une opinion, je flottais d’un extrême à l’autre. (00:29:11.00)
Qu’il y eut quelque chose, cela ne pouvait être douteux, et les incrédules étaient invités à mettre le doigt sur la plaie du Scotia. (00:29:26.19)
A mon arrivée à New York, la question brûlait. (00:29:34.13)
L’hypothèse de l’îlot flottant, de l’écueil insaisissable, soutenue par quelques esprits peu compétents, était absolument abandonnée. (00:29:53.20)
Et, en effet, à moins que cet écueil n’eût une machine dans le ventre, comment pouvait-il se déplacer avec une rapidité si prodigieuse? (00:30:11.14)
De même fut repoussée l’existence d’une coque flottante, d’une énorme épave, et toujours à cause de la rapidité du déplacement. (00:30:25.20)
Restaient donc deux solutions possibles de la question, qui créaient deux clans très distincts de partisans: d’un côté, ceux qui tenaient pour un monstre d’une force colossale; de l’autre, ceux qui tenaient pour un bateau "sous-marin» d’une extrême puissance motrice. (00:30:58.14)
Or, cette dernière hypothèse, admissible après tout, ne put résister aux enquêtes qui furent poursuivies dans les deux mondes. (00:31:14.04)
Qu’un simple particulier eût à sa disposition un tel engin mécanique, c’était peu probable. (00:31:25.14)
Où et quand l’eut-il fait construire, et comment aurait-il tenu cette construction secrète? (00:31:38.02)
Seul, un gouvernement pouvait posséder une pareille machine destructive, et, en ces temps désastreux où l’homme s’ingénie à multiplier la puissance des armes de guerre, il était possible qu’un État essayât à l’insu des autres ce formidable engin. (00:32:11.16)
Après les chassepots, les torpilles, après les torpilles, les béliers sous-marins, puis la réaction. (00:32:18.14)
Du moins, je l’espère. (00:32:20.20)
Mais l’hypothèse d’une machine de guerre tomba encore devant la déclaration des gouvernements. (00:32:31.03)
Comme il s’agissait là d’un intérêt public, puisque les communications transocéaniennes en souffraient, la franchise des gouvernements ne pouvait être mise en doute. (00:32:49.10)
D’ailleurs, comment admettre que la construction de ce bateau sous-marin eût échappé aux yeux du public? (00:33:01.05)
Garder le secret dans ces circonstances est très difficile pour un particulier, et certainement impossible pour un Etat dont tous les actes sont obstinément surveillés par les puissances rivales. (00:33:25.17)
Donc, après enquêtes faites en Angleterre, en France, en Russie, en Prusse, en Espagne, en Italie, en Amérique, voire même en Turquie, l’hypothèse d’un Monitor sous-marin fut définitivement rejetée. (00:33:40.03)
A mon arrivée à New York, plusieurs personnes m’avaient fait l’honneur de me consulter sur le phénomène en question. (00:33:54.15)
J’avais publié en France un ouvrage in-quarto en deux volumes intitulé: Les Mystères des grands fonds sous-marins. (00:34:09.12)
Ce livre, particulièrement goûté du monde savant, faisait de moi un spécialiste dans cette partie assez obscure de l’histoire naturelle. (00:34:27.09)
Mon avis me fut demandé. (00:34:31.07)
Tant que je pus nier du fait, je me renfermai dans une absolue négation. (00:34:42.12)
Mais bientôt, collé au mur, je dus m’expliquer catégoriquement. Et même, "l’honorable Pierre Aronnax, professeur au Muséum de Paris», fut mis en demeure par le New York-Herald de formuler une opinion quelconque. (00:35:05.04)
Je m’exécutai. (00:35:06.16)
Je parlai faute de pouvoir me taire. (00:35:09.03)
Je discutai la question sous toutes ses faces, politiquement et scientifiquement, et je donne ici un extrait d’un article très nourri que je publiai dans le numéro du 30 avril. (00:35:34.21)
"Ainsi donc, disais-je, après avoir examiné une à une les diverses hypothèses, toute autre supposition étant rejetée, il faut nécessairement admettre l’existence d’un animal marin d’une puissance excessive. (00:35:59.11)
"Les grandes profondeurs de l’Océan nous sont totalement inconnues. (00:36:07.08)
La sonde n’a su les atteindre. (00:36:11.21)
Que se passe-t-il dans ces abîmes reculés? Quels êtres habitent et peuvent habiter à douze ou quinze milles au-dessous de la surface des eaux? (00:36:33.16)
Quel est l’organisme de ces animaux? (00:36:36.02)
On saurait à peine le conjecturer. (00:36:38.09)
"Cependant, la solution du problème qui m’est soumis peut affecter la forme du dilemme. (00:36:49.23)
"Ou nous connaissons toutes les variétés d’êtres qui peuplent notre planète, ou nous ne les connaissons pas. (00:37:01.16)
"Si nous ne les connaissons pas toutes, si la nature a encore des secrets pour nous en ichtyologie, rien de plus acceptable que d’admettre l’existence de poissons ou de cétacés, d’espèces ou même de genres nouveaux, d’une organisation essentiellement "fondrière», qui habitent les couches inaccessibles à la sonde, et qu’un événement quelconque, une fantaisie, un caprice, si l’on veut, ramène à de longs intervalles vers le niveau supérieur de l’Océan. (00:37:54.20)
"Si, au contraire, nous connaissons toutes les espèces vivantes, il faut nécessairement chercher l’animal en question parmi les êtres marins déjà catalogués, et dans ce cas, je serai disposé à admettre l’existence d’un Narwal géant. (00:38:26.16)
"Le narwal vulgaire ou licorne de mer atteint souvent une longueur de soixante pieds. (00:38:37.22)
Quintuplez, décuplez même cette dimension, donnez à ce cétacé une force proportionnelle à sa taille, accroissez ses armes offensives, et vous obtenez l’animal voulu. (00:39:00.17)
Il aura les proportions déterminées par les Officiers du Shannon, l’instrument exigé par la perforation du Scotia, et la puissance nécessaire pour entamer la coque d’un steamer. (00:39:23.19)
"En effet, le narwal est armé d’une sorte d’épée d’ivoire, d’une hallebarde, suivant l’expression de certains naturalistes. (00:39:41.01)
C’est une dent principale qui a la dureté de l’acier. (00:39:47.22)
On a trouvé quelques-unes de ces dents implantées dans le corps des baleines que le narwal attaque toujours avec succès. (00:40:02.05)
D’autres ont été arrachées, non sans peine, de carènes de vaisseaux qu’elles avaient percées d’outre en outre, comme un foret perce un tonneau. (00:40:20.10)
Le musée de la Faculté de médecine de Paris possède une de ces défenses longue de deux mètres vingt-cinq centimètres, et large de quarante-huit centimètres à sa base! (00:40:41.06)
"Eh bien! supposez l’arme dix fois plus forte, et l’animal dix fois plus puissant, lancez-le avec une rapidité de vingt milles à l’heure, multipliez sa masse par sa vitesse, et vous obtenez un choc capable de produire la catastrophe demandée. (00:41:11.11)
"Donc, jusqu’à plus amples informations, j’opinerais pour une licorne de mer, de dimensions colossales, armée, non plus d’une hallebarde, mais d’un véritable éperon comme les frégates cuirassées ou les "rams» de guerre, dont elle aurait à la fois la masse et la puissance motrice. (00:41:47.08)
"Ainsi s’expliquerait ce phénomène inexplicable – à moins qu’il n’y ait rien, en dépit de ce qu’on a entrevu, vu, senti et ressenti – ce qui est encore possible!» (00:42:12.16)
Ces derniers mots étaient une lâcheté de ma part; mais je voulais jusqu’à un certain point couvrir ma dignité de professeur, et ne pas trop prêter à rire aux Américains, qui rient bien, quand ils rient. (00:42:39.17)
Je me réservais une échappatoire. (00:42:45.09)
Au fond, j’admettais l’existence du "monstre». (00:42:53.13)
Mon article fut chaudement discuté, ce qui lui valut un grand retentissement. (00:43:04.11)
Il rallia un certain nombre de partisans. (00:43:10.23)
La solution qu’il proposait, d’ailleurs, laissait libre carrière à l’imagination. (00:43:22.17)
L’esprit humain se plaît à ces conceptions grandioses d’êtres surnaturels. (00:43:32.10)
Or la mer est précisément leur meilleur véhicule, le seul milieu où ces géants près desquels les animaux terrestres, éléphants ou rhinocéros, ne sont que des nains – puissent se produire et se développer. Les masses liquides transportent les plus grandes espèces connues de mammifères, et peut-être recèlent-elles des mollusques d’une incomparable taille, des crustacés effrayants à contempler, tels que seraient des homards de cent mètres ou des crabes pesant deux cents tonnes! (00:44:13.14)
Pourquoi nous? (00:44:14.17)
Autrefois, les animaux terrestres, contemporains des époques géologiques, les quadrupèdes, les quadrumanes, les reptiles, les oiseaux étaient construits sur des gabarits gigantesques. (00:44:26.21)
Le Créateur les avait jetés dans un moule colossal que le temps a réduit peu à peu. (00:44:31.15)
Pourquoi la mer, dans ses profondeurs ignorées, n’aurait-elle pas gardé ces vastes échantillons de la vie d’un autre âge, elle qui ne se modifie jamais, alors que le noyau terrestre change presque incessamment? (00:44:43.23)
Pourquoi ne cacherait-elle pas dans son sein les dernières variétés de ces espèces titanesques, dont les années sont des siècles, et les siècles des millénaires? (00:44:52.20)
Mais je me laisse entraîner à des rêveries qu’il ne m’appartient plus d’entretenir! (00:44:57.09)
Trêve à ces chimères que le temps a changées pour moi en réalités terribles. (00:45:01.14)
Je le répète, l’opinion se fit alors sur la nature du phénomène, et le public admit sans conteste l’existence d’un être prodigieux qui n’avait rien de commun avec les fabuleux serpents de mer. (00:45:13.13)
Mais si les uns ne virent là qu’un problème purement scientifique à résoudre, les autres, plus positifs, surtout en Amérique et en Angleterre, furent d’avis de purger l’Océan de ce redoutable monstre, afin de rassurer les communications transocéaniennes. (00:45:29.07)
Les journaux industriels et commerciaux traitèrent la question principalement à ce point de vue. (00:45:40.17)
La Shipping and Mercantile Gazette, le Lloyd, le Paquebot, la Revue maritime et coloniale, toutes les feuilles dévouées aux Compagnies d’assurances qui menaçaient d’élever le taux de leurs primes, furent unanimes sur ce point. (00:46:10.15)
L’opinion publique s’étant prononcée, les États de l’Union se déclarèrent les premiers. (00:46:19.06)
On fit à New York les préparatifs d’une expédition destinée à poursuivre le narwal. (00:46:33.20)
Une frégate de grande marche l’Abraham-Lincoln, se mit en mesure de prendre la mer au plus tôt. (00:46:46.09)
Les arsenaux furent ouverts au commandant Farragut, qui pressa activement l’armement de sa frégate. Précisément, et ainsi que cela arrive toujours, du moment que l’on se fut décidé à poursuivre le monstre, le monstre ne reparut plus. (00:47:15.06)
Pendant deux mois, personne n’en entendit parler. (00:47:21.16)
Aucun navire ne le rencontra. (00:47:25.13)
Il semblait que cette Licorne eût connaissance des complots qui se tramaient contre elle. (00:47:34.15)
On en avait tant causé, et même par le câble transatlantique! Aussi les plaisants prétendaient-ils que cette fine mouche avait arrêté au passage quelque télégramme dont elle faisait maintenant son profit. (00:47:58.03)
Donc, la frégate armée pour une campagne lointaine et pourvue de formidables engins de pêche, on ne savait plus où la diriger. (00:48:16.12)
Et l’impatience allait croissant, quand, le 2 juillet, on apprit qu’un steamer de la ligne de San Francisco de Californie à Shangaï avait revu l’animal, trois semaines auparavant, dans les mers septentrionales du Pacifique. (00:48:46.03)
L’émotion causée par cette nouvelle fut extrême. (00:48:53.06)
On n’accorda pas vingt-quatre heures de répit au commandant Farragut. (00:48:56.20)
Ses vivres étaient embarques. (00:49:02.19)
Ses soutes regorgeaient de charbon. (00:49:04.21)
Pas un homme ne manquait à son rôle d’équipage. (00:49:07.18)
Il n’avait qu’à allumer ses fourneaux, à chauffer, à démarrer! (00:49:11.22)
On ne lui eût pas pardonné une demi-journée de retard! (00:49:15.04)
D’ailleurs, le commandant Farragut ne demandait qu’à partir. (00:49:19.04)
Trois heures avant que l’Abraham-Lincoln ne quittât la pier de Brooklyn, je reçus une lettre libellée en ces termes: (00:49:33.14)
Monsieur Aronnax, professeur au Muséum de Paris, Fifth Avenue hotel. New York. (00:49:47.16)
"Monsieur, (00:49:48.18)
Si vous voulez vous joindre à l’expédition de l’Abraham-Lincoln, le gouvernement de l’Union verra avec plaisir que la France soit représentée par vous dans cette entreprise. (00:50:09.21)
Le commandant Farragut tient une cabine à votre disposition. (00:50:17.09)
Très cordialement, votre (00:50:19.15)
J. -B. HOBSON, (00:50:27.00)
Secrétaire de la marine. » (00:50:29.03)
III COMME IL PLAIRA À MONSIEUR (00:50:39.23)
Trois secondes avant l’arrivée de la lettre de J. -B. Hobson, je ne songeais pas plus a poursuivre la Licorne qu’à tenter le passage du nord-ouest. (00:50:58.22)
Trois secondes après avoir lu la lettre de l’honorable secrétaire de la marine, je comprenais enfin que ma véritable vocation, l’unique but de ma vie, était de chasser ce monstre inquiétant et d’en purger le monde. (00:51:25.02)
Cependant, je revenais d’un pénible voyage, fatigué, avide de repos. (00:51:36.06)
Je n’aspirais plus qu’à revoir mon pays, mes amis, mon petit logement du Jardin des Plantes, mes chères et précieuses collections! Mais rien ne put me retenir. (00:51:59.09)
J’oubliai tout, fatigues, amis, collections, et j’acceptai sans plus de réflexions l’offre du gouvernement américain. (00:52:16.17)
"D’ailleurs, pensai-je, tout chemin ramène en Europe, et la Licorne sera assez aimable pour m’entraîner vers les côtes de France! (00:52:34.11)
Ce digne animal se laissera prendre dans les mers d’Europe – pour mon agrément personnel – et je ne veux pas rapporter moins d’un demi mètre de sa hallebarde d’ivoire au Muséum d’histoire naturelle.» (00:52:59.10)
Mais, en attendant, il me fallait chercher ce narwal dans le nord de l’océan Pacifique; ce qui, pour revenir en France, était prendre le chemin des antipodes. (00:53:20.03)
"Conseil!» criai-je d’une voix impatiente. (00:53:26.06)
Conseil était mon domestique. (00:53:35.21)
Un garçon dévoué qui m’accompagnait dans tous mes voyages; un brave Flamand que j’aimais et qui me le rendait bien, un être phlegmatique par nature, régulier par principe, zélé par habitude, s’étonnant peu des surprises de la vie, très adroit de ses mains, apte à tout service, et, en dépit de son nom, ne donnant jamais de conseils – même quand on ne lui en demandait pas. (00:54:22.21)
A se frotter aux savants de notre petit monde du Jardin des Plantes, Conseil en était venu à savoir quelque chose. (00:54:29.18)
J’avais en lui un spécialiste, très ferré sur la classification en histoire naturelle, parcourant avec une agilité d’acrobate toute l’échelle des embranchements des groupes, des classes, des sous-classes, des ordres, des familles, des genres, des sous-genres, des espèces et des variétés. (00:54:48.07)
Mais sa science s’arrêtait là. (00:54:50.08)
Classer, c’était sa vie, et il n’en savait pas davantage. (00:54:54.11)
Très versé dans la théorie de la classification, peu dans la pratique, il n’eût pas distingué, je crois, un cachalot d’une baleine! (00:55:02.22)
Et cependant, quel brave et digne garçon! (00:55:05.22)
Conseil, jusqu’ici et depuis dix ans, m’avait suivi partout où m’entraînait la science. (00:55:16.18)
Jamais une réflexion de lui sur la longueur ou la fatigue d’un voyage. Nulle objection à boucler sa valise pour un pays quelconque, Chine ou Congo, si éloigné qu’il fût. (00:55:41.03)
Il allait là comme ici, sans en demander davantage. (00:55:44.14)
D’ailleurs d’une belle santé qui défiait toutes les maladies; des muscles solides, mais pas de nerfs, pas l’apparence de nerfs au moral, s’entend. (00:56:03.03)
Ce garçon avait trente ans, et son âge était à celui de son maître comme quinze est à vingt. (00:56:15.06)
Qu’on m’excuse de dire ainsi que j’avais quarante ans. (00:56:22.13)
Seulement, Conseil avait un défaut. Formaliste enragé il ne me parlait jamais qu’à la troisième personne – au point d’en être agaçant. (00:56:41.04)
"Conseil!» répétai-je, tout en commençant d’une main fébrile mes préparatifs de départ. (00:56:53.15)
Certainement, j’étais sûr de ce garçon si dévoué. (00:57:00.14)
D’ordinaire, je ne lui demandais jamais s’il lui convenait ou non de me suivre dans mes voyages, mais cette fois, il s’agissait d’une expédition qui pouvait indéfiniment se prolonger, d’une entreprise hasardeuse, à la poursuite d’un animal capable de couler une frégate comme une coque de noix! (00:57:35.08)
Il y avait là matière à réflexion, même pour l’homme le plus impassible du monde! (00:57:45.17)
Qu’allait dire Conseil? (00:57:49.10)
"Conseil!» criai-je une troisième fois. (00:57:55.01)
Conseil parut. (00:57:58.03)
"Monsieur m’appelle? (00:58:01.19)
dit-il en entrant. (00:58:05.05)
– Oui, mon garçon. (00:58:11.21)
Prépare-moi, prépare-toi. (00:58:14.06)
Nous partons dans deux heures. (00:58:18.08)
– Comme il plaira à monsieur, répondit tranquillement Conseil. (00:58:27.11)
– Pas un instant à perdre. Serre dans ma malle tous mes ustensiles de voyage, des habits, des chemises, des chaussettes, sans compter, mais le plus que tu pourras, et hâte-toi! (00:58:51.06)
– Et les collections de monsieur? (00:58:55.16)
fit observer Conseil. (00:58:59.21)
– On s’en occupera plus tard. (00:59:01.22)
– Quoi! les archiotherium, les hyracotherium, les oréodons, les chéropotamus et autres carcasses de monsieur? (00:59:09.18)
– On les gardera à l’hôtel. (00:59:14.07)
– Et le babiroussa vivant de monsieur? (00:59:16.18)
– On le nourrira pendant notre absence. (00:59:19.09)
D’ailleurs, je donnerai l’ordre de nous expédier en France notre ménagerie. (00:59:24.06)
– Nous ne retournons donc pas à Paris? (00:59:29.20)
demanda Conseil. (00:59:33.11)
– Si... (00:59:35.06)
certainement... répondis-je évasivement, mais en faisant un crochet. (00:59:45.05)
– Le crochet qui plaira à monsieur. (00:59:50.08)
– Oh! ce sera peu de chose! Un chemin un peu moins direct, voilà tout. (01:00:01.01)
Nous prenons passage sur l’Abraham-Lincoln... (01:00:07.14)
– Comme il conviendra à monsieur, répondit paisiblement Conseil. (01:00:16.20)
– Tu sais, mon ami, il s’agit du monstre... du fameux narwal... (01:00:27.11)
Nous allons en purger les mers!... (01:00:32.12)
L’auteur d’un ouvrage in-quarto en deux volumes sur les Mystères des grands fonds sous-marins ne peut se dispenser de s’embarquer avec le commandant Farragut. (01:00:40.13)
Mission glorieuse, mais... dangereuse aussi! (01:00:47.16)
On ne sait pas où l’on va! Ces bêtes-là peuvent être très capricieuses! (01:00:57.15)
Mais nous irons quand même! Nous avons un commandant qui n’a pas froid aux yeux!... (01:01:08.03)
– Comme fera monsieur, je ferai, répondit Conseil. (01:01:12.13)
– Et songes-y bien! car je ne veux rien te cacher. (01:01:15.13)
C’est là un de ces voyages dont on ne revient pas toujours! (01:01:18.23)
– Comme il plaira à monsieur.» (01:01:20.19)
Un quart d’heure après, nos malles étaient prêtes. (01:01:23.19)
Conseil avait fait en un tour de main, et j’étais sûr que rien ne manquait, car ce garçon classait les chemises et les habits aussi bien que les oiseaux ou les mammifères. (01:01:33.00)
L’ascenseur de l’hôtel nous déposa au grand vestibule de l’entresol. (01:01:37.09)
Je descendis les quelques marches qui conduisaient au rez-de-chaussée. (01:01:41.02)
Je réglai ma note à ce vaste comptoir toujours assiégé par une foule considérable. (01:01:46.04)
Je donnai l’ordre d’expédier pour Paris (France) mes ballots d’animaux empaillés et de plantes desséchées. (01:01:52.15)
Je fis ouvrir un crédit suffisant au babiroussa, et, Conseil me suivant, je sautai dans une voiture. (01:01:59.18)
Le véhicule à vingt francs la course descendit Broadway jusqu’à Union-square, suivit Fourth-avenue jusqu’à sa jonction avec Bowery-street, prit Katrin-street et s’arrêta à la trente-quatrième pier. Là, le Katrinferryboat nous transporta, hommes, chevaux et voiture, à Brooklyn, la grande annexe de New York, située sur la rive gauche de la rivière de l’Est, et en quelques minutes, nous arrivions au quai près duquel l’Abraham-Lincoln vomissait par ses deux cheminées des torrents de fumée noire. (01:02:30.18)
Nos bagages furent immédiatement transbordés sur le pont de la frégate. (01:02:39.19)
Je me précipitai à bord. (01:02:41.22)
Je demandai le commandant Farragut. (01:02:47.23)
Un des matelots me conduisit sur la dunette, où je me trouvai en présence d’un officier de bonne mine qui me tendit la main. (01:03:04.17)
"Monsieur Pierre Aronnax? (01:03:08.13)
me dit-il. (01:03:11.00)
– Lui-même, répondis-je. (01:03:15.16)
Le commandant Farragut? (01:03:19.06)
– En personne. (01:03:20.13)
Soyez le bienvenu, monsieur le professeur. Votre cabine vous attend.» (01:03:30.06)
Je saluai, et laissant le commandant aux soins de son appareillage, je me fis conduire à la cabine qui m’était destinée. (01:03:42.12)
L’Abraham-Lincoln avait été parfaitement choisi et aménagé pour sa destination nouvelle. (01:03:53.16)
C’était une frégate de grande marche, munie d’appareils surchauffeurs, qui permettaient de porter à sept atmosphères la tension de sa vapeur. (01:04:09.20)
Sous cette pression, l’Abraham-Lincoln atteignait une vitesse moyenne de dix-huit milles et trois dixièmes à l’heure, vitesse considérable, mais cependant insuffisante pour lutter avec le gigantesque cétacé. (01:04:35.23)
Les aménagements intérieurs de la frégate répondaient à ses qualités nautiques. (01:04:46.10)
Je fus très satisfait de ma cabine, située à l’arrière, qui s’ouvrait sur le carré des officiers. (01:04:59.23)
"Nous serons bien ici, dis-je à Conseil. (01:05:06.23)
– Aussi bien, n’en déplaise à monsieur, répondit Conseil, qu’un bernard-l’ermite dans la coquille d’un buccin.» (01:05:21.01)
Je laissai Conseil arrimer convenablement nos malles, et je remontai sur le pont afin de suivre les préparatifs de l’appareillage. (01:05:38.03)
A ce moment, le commandant Farragut faisait larguer les dernières amarres qui retenaient l’Abraham-Lincoln à la pier de Brooklyn. (01:05:54.04)
Ainsi donc, un quart d’heure de retard, moins même, et la frégate partait sans moi, et je manquais cette expédition extraordinaire, surnaturelle, invraisemblable, dont le récit véridique pourra bien trouver cependant quelques incrédules. (01:06:25.14)
Mais le commandant Farragut ne voulait perdre ni un jour, ni une heure pour rallier les mers dans lesquelles l’animal venait d’être signalé. (01:06:40.09)
Il fit venir son ingénieur. (01:06:44.17)
"Sommes-nous en pression? (01:06:48.14)
lui demanda-t-il. (01:06:51.08)
– Oui, monsieur, répondit l’ingénieur. (01:06:57.21)
– Go ahead», cria le commandant Farragut. (01:07:03.23)
A cet ordre, qui fut transmis à la machine au moyen d’appareils à air comprimé, les mécaniciens firent agir la roue de la mise en train. (01:07:12.04)
La vapeur siffla en se précipitant dans les tiroirs entr’ouverts. (01:07:16.10)
Les longs pistons horizontaux gémirent et poussèrent les bielles de l’arbre. (01:07:20.09)
Les branches de l’hélice battirent les flots avec une rapidité croissante, et l’Abraham-lincoln s’avança majestueusement au milieu d’une centaine de ferry-boats et de tenders chargés de spectateurs, qui lui faisaient cortège. (01:07:33.05)
Les quais de Brooklyn et toute la partie de New York qui borde la rivière de l’Est étaient couverts de curieux. (01:07:38.21)
Trois hurrahs, partis de cinq cent mille poitrines. éclatèrent successivement. (01:07:43.18)
Des milliers de mouchoirs s’agitèrent au-dessus de la masse compacte et saluèrent l’Abraham-Lincoln jusqu’à son arrivée dans les eaux de l’Hudson, à la pointe de cette presqu’île allongée qui forme la ville de New York. (01:07:55.12)
Alors, la frégate, suivant du côté de New-Jersey l’admirable rive droite du fleuve toute chargée de villas, passa entre les forts qui la saluèrent de leurs plus gros canons. (01:08:05.22)
L’Abraham-Lincoln répondit en amenant et en hissant trois fois le pavillon américain, dont les trente-neuf étoiles resplendissaient à sa corne d’artimon; puis, modifiant sa marche pour prendre le chenal balisé qui s’arrondit dans la baie intérieure formée par la pointe de Sandy-Hook, il rasa cette langue sablonneuse où quelques milliers de spectateurs l’acclamèrent encore une fois. (01:08:27.16)
Le cortège des boats et des tenders suivait toujours la frégate, et il ne la quitta qu’à la hauteur du light-boat dont les deux feux marquent l’entrée des passes de New York. (01:08:36.19)
Trois heures sonnaient alors. (01:08:38.16)
Le pilote descendit dans son canot, et rejoignit la petite goélette qui l’attendait sous le vent. (01:08:44.04)
Les feux furent poussés; l’hélice battit plus rapidement les flots; la frégate longea la côte jaune et basse de Long-lsland, et, à huit heures du soir, après avoir perdu dans le nord-ouest les feux de Fire-lsland, elle courut à toute vapeur sur les sombres eaux de l’Atlantique. (01:08:59.22)
IV NED LAND (01:09:08.02)
Le commandant Farragut était un bon marin, digne de la frégate qu’il commandait. (01:09:18.14)
Son navire et lui ne faisaient qu’un. (01:09:22.22)
Il en était l’âme. (01:09:26.05)
Sur la question du cétacé, aucun doute ne s’élevait dans son esprit, et il ne permettait pas que l’existence de l’animal fût discutée à son bord. (01:09:43.19)
Il y croyait comme certaines bonnes femmes croient au Léviathan par foi, non par raison. (01:09:55.22)
Le monstre existait, il en délivrerait les mers, il l’avait juré. (01:10:04.23)
C’était une sorte de chevalier de Rhodes, un Dieudonné de Gozon, marchant à la rencontre du serpent qui désolait son île. (01:10:12.17)
Ou le commandant Farragut tuerait le narwal, ou le narwal tuerait le commandant Farragut. (01:10:23.23)
Pas de milieu. (01:10:27.13)
Les officiers du bord partageaient l’opinion de leur chef. (01:10:35.05)
Il fallait les entendre causer, discuter, disputer, calculer les diverses chances d’une rencontre, et observer la vaste étendue de l’Océan. (01:10:54.11)
Plus d’un s’imposait un quart volontaire dans les barres de perroquet, qui eût maudit une telle corvée en toute autre circonstance. (01:11:11.02)
Tant que le soleil décrivait son arc diurne, la mâture était peuplée de matelots auxquels les planches du pont brûlaient les pieds, et qui n’y pouvaient tenir en place! (01:11:37.19)
Et cependant. (01:11:39.01)
L’Abraham-Lincoln ne tranchait pas encore de son étrave les eaux suspectes du Pacifique. (01:11:44.15)
Quant à l’équipage, il ne demandait qu’à rencontrer la licorne, à la harponner. et à la hisser à bord, à la dépecer. (01:12:02.03)
Il surveillait la mer avec une scrupuleuse attention. (01:12:08.09)
D’ailleurs, le commandant Farragut parlait d’une certaine somme de deux mille dollars, réservée à quiconque, mousse ou matelot, maître ou officier, signalerait l’animal. (01:12:32.19)
Je laisse à penser si les yeux s’exerçaient à bord de l’Abraham-Lincoln. (01:12:41.16)
Pour mon compte, je n’étais pas en reste avec les autres, et je ne laissais à personne ma part d’observations quotidiennes. (01:12:56.23)
La frégate aurait eu cent fois raison de s’appeler l’Argus. (01:13:05.09)
Seul entre tous, Conseil protestait par son indifférence touchant la question qui nous passionnait, et détonnait sur l’enthousiasme général du bord. (01:13:27.11)
J’ai dit que le commandant Farragut avait soigneusement pourvu son navire d’appareils propres à pêcher le gigantesque cétacé. (01:13:43.04)
Un baleinier n’eût pas été mieux armé. (01:13:48.13)
Nous possédions tous les engins connus, depuis le harpon qui se lance à la main, jusqu’aux flèches barbelées des espingoles et aux balles explosibles des canardières. (01:14:08.04)
Sur le gaillard d’avant s’allongeait un canon perfectionné, se chargeant par la culasse, très épais de parois, très étroit d’âme, et dont le modèle doit figurer à l’Exposition universelle de 1867. (01:14:35.10)
Ce précieux instrument, d’origine américaine, envoyait sans se gêner, un projectile conique de quatre kilogrammes à une distance moyenne de seize kilomètres. (01:14:55.14)
Donc, l’Abraham-Lincoln ne manquait d’aucun moyen de destruction. Mais il avait mieux encore. (01:15:12.01)
Il avait Ned Land, le roi des harponneurs. (01:15:15.01)
Ned Land était un Canadien, d’une habileté de main peu commune, et qui ne connaissait pas d’égal dans son périlleux métier. (01:15:30.12)
Adresse et sang-froid, audace et ruse, il possédait ces qualités à un degré supérieur, et il fallait être une baleine bien maligne, ou un cachalot singulièrement astucieux pour échapper à son coup de harpon. (01:15:53.23)
Ned Land avait environ quarante ans. C’était un homme de grande taille – plus de six pieds anglais – vigoureusement bâti, l’air grave, peu communicatif, violent parfois, et très rageur quand on le contrariait. (01:16:22.10)
Sa personne provoquait l’attention, et surtout la puissance de son regard qui accentuait singulièrement sa physionomie. (01:16:38.06)
Je crois que le commandant Farragut avait sagement fait d’engager cet homme à son bord. (01:16:43.04)
Il valait tout l’équipage, à lui seul, pour l’œil et le bras. (01:16:47.07)
Je ne saurais le mieux comparer qu’à un télescope puissant qui serait en même temps un canon toujours prêt à partir. (01:16:53.12)
Qui dit Canadien, dit Français, et, si peu communicatif que fût Ned Land, je dois avouer qu’il se prit d’une certaine affection pour moi. (01:17:13.23)
Ma nationalité l’attirait sans doute. (01:17:20.15)
C’était une occasion pour lui de parler, et pour moi d’entendre cette vieille langue de Rabelais qui est encore en usage dans quelques provinces canadiennes. (01:17:39.08)
La famille du harponneur était originaire de Québec, et formait déjà un tribu de hardis pêcheurs à l’époque où cette ville appartenait à la France. (01:17:56.16)
Peu à peu, Ned prit goût à causer. et j’aimais à entendre le récit de ses aventures dans les mers polaires. (01:18:11.22)
Il racontait ses pêches et ses combats avec une grande poésie naturelle. Son récit prenait une forme épique, et je croyais écouter quelque Homère canadien, chantant l’Iliade des régions hyperboréennes. (01:18:39.04)
Je dépeins maintenant ce hardi compagnon, tel que je le connais actuellement. (01:18:48.00)
C’est que nous sommes devenus de vieux amis, unis de cette inaltérable amitié qui naît et se cimente dans les plus effrayantes conjonctures! (01:19:04.17)
Ah! brave Ned! (01:19:08.03)
je ne demande qu’à vivre cent ans encore, pour me souvenir plus longtemps de toi! (01:19:20.21)
Et maintenant, quelle était l’opinion de Ned Land sur la question du monstre marin? (01:19:31.05)
Je dois avouer qu’il ne croyait guère à la licorne, et que, seul à bord, il ne partageait pas la conviction générale. (01:19:47.05)
Il évitait même de traiter ce sujet, sur lequel je crus devoir l’entreprendre un jour. (01:19:59.01)
Par une magnifique soirée du 30 juillet, c’est-à-dire trois semaines après notre départ, la frégate se trouvait à la hauteur du cap Blanc, à trente milles sous le vent des côtes patagonnes. (01:20:24.10)
Nous avions dépassé le tropique du Capricorne, et le détroit de Magellan s’ouvrait à moins de sept cent milles dans le sud. (01:20:40.00)
Avant huit jours, l’Abraham-Lincoln sillonnerait les flots du Pacifique. (01:20:50.11)
Assis sur la dunette, Ned Land et moi, nous causions de choses et d’autres, regardant cette mystérieuse mer dont les profondeurs sont restées jusqu’ici inaccessibles aux regards de l’homme. (01:21:14.04)
J’amenai tout naturellement la conversation sur la licorne géante, et j’examinai les diverses chances de succès ou d’insuccès de notre expédition. (01:21:32.06)
Puis, voyant que Ned me laissait parler sans trop rien dire, je le poussai plus directement. (01:21:45.20)
"Comment, Ned, lui demandai-je, comment pouvez-vous ne pas être convaincu de l’existence du cétacé que nous poursuivons? (01:22:02.06)
Avez-vous donc des raisons particulières de vous montrer si incrédule?» (01:22:10.11)
Le harponneur me regarda pendant quelques instants avant de répondre, frappa de sa main son large front par un geste qui lui était habituel, ferma les yeux comme pour se recueillir, et dit enfin: "Peut-être bien, monsieur Aronnax. (01:22:39.20)
– Cependant, Ned, vous, un baleinier de profession, vous qui êtes familiarisé avec les grands mammifères marins, vous dont l’imagination doit aisément accepter l’hypothèse de cétacés énormes, vous devriez être le dernier à douter en de pareilles circonstances! (01:23:07.19)
– C’est ce qui vous trompe, monsieur le professeur, répondit Ned. Que le vulgaire croie à des comètes extraordinaires qui traversent l’espace, ou à l’existence de monstres antédiluviens qui peuplent l’intérieur du globe, passe encore, mais ni l’astronome, ni le géologue n’admettent de telles chimères. (01:23:31.22)
De même, le baleinier. J’ai poursuivi beaucoup de cétacés, j’en ai harponné un grand nombre, j’en ai tué plusieurs, mais si puissants et si bien armés qu’ils fussent, ni leurs queues, ni leurs défenses n’auraient pu entamer les plaques de tôle d’un steamer. (01:24:04.18)
– Cependant, Ned, on cite des bâtiments que la dent du narwal a traversés de part en part. (01:24:17.10)
– Des navires en bois, c’est possible, répondit le Canadien, et encore, je ne les ai jamais vus. Donc, jusqu’à preuve contraire, je nie que baleines, cachalots ou licornes puissent produire un pareil effet. (01:24:47.17)
– Écoutez-moi, Ned... (01:24:49.19)
– Non, monsieur le professeur, non. (01:24:52.23)
Tout ce que vous voudrez excepté cela. (01:24:55.13)
Un poulpe gigantesque, peut-être?... (01:24:58.10)
– Encore moins, Ned. Le poulpe n’est qu’un mollusque, et ce nom même indique le peu de consistance de ses chairs. (01:25:05.20)
Eût-il cinq cents pieds de longueur, le poulpe, qui n’appartient point à l’embranchement des vertébrés, est tout à fait inoffensif pour des navires tels que le Scotia ou l’Abraham-Lincoln. (01:25:16.22)
Il faut donc rejeter au rang des fables les prouesses des Krakens ou autres monstres de cette espèce. (01:25:22.21)
– Alors, monsieur le naturaliste, reprit Ned Land d’un ton assez narquois, vous persistez à admettre l’existence d’un énorme cétacé...? (01:25:31.19)
– Oui, Ned, je vous le répète avec une conviction qui s’appuie sur la logique des faits. (01:25:42.23)
Je crois à l’existence d’un mammifère, puissamment organisé, appartenant à l’embranchement des vertébrés, comme les baleines, les cachalots ou les dauphins, et muni d’une défense cornée dont la force de pénétration est extrême. (01:26:12.07)
– Hum! (01:26:14.01)
fit le harponneur, en secouant la tête de l’air d’un homme qui ne veut pas se laisser convaincre. (01:26:25.16)
– Remarquez, mon digne Canadien, repris-je, que si un tel animal existe, s’il habite les profondeurs de l’Océan, s’il fréquente les couches liquides situées à quelques milles au-dessous de la surface des eaux, il possède nécessairement un organisme dont la solidité défie toute comparaison. (01:27:04.13)
– Et pourquoi cet organisme si puissant? (01:27:10.13)
demanda Ned. (01:27:13.13)
– Parce qu’il faut une force incalculable pour se maintenir dans les couches profondes et résister à leur pression. (01:27:26.06)
– Vraiment? dit Ned qui me regardait en clignant de l’œil. (01:27:30.23)
– Vraiment, et quelques chiffres vous le prouveront sans peine. (01:27:34.15)
– Oh! les chiffres! répliqua Ned. On fait ce qu’on veut avec les chiffres! (01:27:39.05)
– En affaires, Ned, mais non en mathématiques. (01:27:42.19)
Écoutez-moi. (01:27:44.01)
Admettons que la pression d’une atmosphère soit représentée par la pression d’une colonne d’eau haute de trente-deux pieds. (01:27:58.08)
En réalité, la colonne d’eau serait d’une moindre hauteur, puisqu’il s’agit de l’eau de mer dont la densité est supérieure à celle de l’eau douce. (01:28:16.00)
Eh bien, quand vous plongez, Ned, autant de fois trente-deux pieds d’eau au-dessus de vous, autant de fois votre corps supporte une pression égale à celle de l’atmosphère, c’est-à-dire de kilogrammes par chaque centimètre carré de sa surface. (01:28:48.04)
Il suit de là qu’à trois cent vingt pieds cette pression est de dix atmosphères, de cent atmosphères à trois mille deux cents pieds, et de mille atmosphères à trente-deux mille pieds, soit deux lieues et demie environ. Ce qui équivaut à dire que si vous pouviez atteindre cette profondeur dans l’Océan, chaque centimètre carré de la surface de votre corps subirait une pression de mille kilogrammes. (01:29:40.09)
Or, mon brave Ned, savez-vous ce que vous avez de centimètres carrés en surface? (01:29:53.06)
– Je ne m’en doute pas, monsieur Aronnax. (01:29:59.15)
– Environ dix-sept mille. (01:30:01.09)
– Tant que cela? (01:30:02.15)
– Et comme en réalité la pression atmosphérique est un peu supérieure au poids d’un kilogramme par centimètre carré, vos dix-sept mille centimètres carrés supportent en ce moment une pression de dix-sept mille cinq cent soixante-huit kilogrammes. (01:30:33.01)
– Sans que je m’en aperçoive? (01:30:35.09)
– Sans que vous vous en aperceviez. (01:30:41.20)
Et si vous n’êtes pas écrasé par une telle pression, c’est que l’air pénètre à l’intérieur de votre corps avec une pression égale. (01:30:57.07)
De là un équilibre parfait entre la poussée intérieure et la poussée extérieure, qui se neutralisent, ce qui vous permet de les supporter sans peine. (01:31:17.15)
Mais dans l’eau, c’est autre chose. (01:31:22.10)
– Oui, je comprends, répondit Ned, devenu plus attentif, parce que l’eau m’entoure et ne me pénètre pas. (01:31:38.19)
– Précisément, Ned. Ainsi donc, à trente-deux pieds au-dessous de la surface de la mer, vous subiriez une pression de dix-sept mille cinq cent soixante-huit kilogrammes; à trois cent vingt pieds, dix fois cette pression, soit cent soixante-quinze mille six cent quatre-vingt kilogrammes; à trois mille deux cents pieds, cent fois cette pression, soit dix-sept cent cinquante-six mille huit cent kilogrammes; à trente-deux mille pieds, enfin, mille fois cette pression, soit dix-sept millions cinq cent soixante-huit mille kilogrammes; c’est-à-dire que vous seriez aplati comme si l’on vous retirait des plateaux d’une machine hydraulique! (01:32:51.03)
– Diable! (01:32:53.08)
fit Ned. (01:32:56.08)
– Eh bien, mon digne harponneur, si des vertébrés, longs de plusieurs centaines de mètres et gros à proportion, se maintiennent à de pareilles profondeurs, eux dont la surface est représentée par des millions de centimètres carrés, c’est par milliards de kilogrammes qu’il faut estimer la poussée qu’ils subissent. (01:33:37.04)
Calculez alors quelle doit être la résistance de leur charpente osseuse et la puissance de leur organisme pour résister à de telles pressions! (01:33:54.03)
– Il faut, répondit Ned Land, qu’ils soient fabriqués en plaques de tôle de huit pouces, comme les frégates cuirassées. (01:34:09.18)
– Comme vous dites, Ned, et songez alors aux ravages que peut produire une pareille masse lancée avec la vitesse d’un express contre la coque d’un navire. (01:34:28.21)
– Oui... en effet... peut-être, répondit le Canadien, ébranlé par ces chiffres, mais qui ne voulait pas se rendre. (01:34:45.01)
– Eh bien, vous ai-je convaincu? (01:34:49.23)
– Vous m’avez convaincu d’une chose, monsieur le naturaliste, c’est que si de tels animaux existent au fond des mers, il faut nécessairement qu’ils soient aussi forts que vous le dites. (01:35:11.18)
– Mais s’ils n’existent pas, entêté harponneur, comment expliquez-vous l’accident arrivé au Scotia? (01:35:25.04)
– C’est peut-être..., dit Ned hésitant. (01:35:27.19)
– Allez donc! (01:35:29.01)
– Parce que... ça n’est pas vrai!» répondit le Canadien, en reproduisant sans le savoir une célèbre réponse d’Arago. (01:35:36.01)
Mais cette réponse prouvait l’obstination du harponneur et pas autre chose. (01:35:40.09)
Ce jour-là, je ne le poussai pas davantage. (01:35:43.18)
L’accident du Scotia n’était pas niable. (01:35:46.10)
Le trou existait si bien qu’il avait fallu le boucher, et je ne pense pas que l’existence du trou puisse se démontrer plus catégoriquement. (01:35:54.14)
Or, ce trou ne s’était pas fait tout seul, et puisqu’il n’avait pas été produit par des roches sous-marines ou des engins sous-marins, il était nécessairement dû à l’outil perforant d’un animal. (01:36:05.16)
Or, suivant moi, et toutes les raisons précédemment déduites, cet animal appartenait à l’embranchement des vertébrés, à la classe des mammifères, au groupe des pisciformes, et finalement à l’ordre des cétacés. (01:36:19.05)
Quant à la famille dans laquelle il prenait rang, baleine, cachalot ou dauphin, quant au genre dont il faisait partie, quant à l’espèce dans laquelle il convenait de le ranger, c’était une question à élucider ultérieurement. (01:36:32.04)
Pour la résoudre. il fallait disséquer ce monstre inconnu, pour le disséquer le prendre, pour le prendre le harponner – ce qui était l’affaire de Ned Land – pour le harponner le voir ce qui était l’affaire de l’équipage – et pour le voir le rencontrer – ce qui était l’affaire du hasard. (01:36:48.04)
V À L'AVENTURE! (01:36:57.01)
Le voyage de l’Abraham-Lincoln, pendant quelque temps, ne fut marqué par aucun incident. (01:37:08.21)
Cependant une circonstance se présenta, qui mit en relief la merveilleuse habileté de Ned Land, et montra quelle confiance on devait avoir en lui. (01:37:26.22)
Au large des Malouines, le 30 juin, la frégate communiqua avec des baleiniers américains, et nous apprîmes qu’ils n’avaient eu aucune connaissance du narwal. (01:37:45.09)
Mais l’un d’eux, le capitaine du Monrœ, sachant que Ned Land était embarqué à bord de l’Abraham-Lincoln, demanda son aide pour chasser une baleine qui était en vue. (01:38:06.09)
Le commandant Farragut, désireux de voir Ned Land à l’œuvre, l’autorisa à se rendre à bord du Monrœ. (01:38:20.09)
Et le hasard servit si bien notre Canadien, qu’au lieu d’une baleine, il en harponna deux d’un coup double, frappant l’une droit au cœur, et s’emparant de l’autre après une poursuite de quelques minutes! (01:38:45.23)
Décidément, si le monstre a jamais affaire au harpon de Ned Land, je ne parierai pas pour le monstre. (01:38:59.23)
La frégate prolongea la côte sud-est de l’Amérique avec une rapidité prodigieuse. (01:39:10.16)
Le 3 juillet, nous étions à l’ouvert du détroit de Magellan, à la hauteur du cap des Vierges. (01:39:23.12)
Mais le commandant Farragut ne voulut pas prendre ce sinueux passage, et manœuvra de manière à doubler le cap Horn. (01:39:36.12)
L’équipage lui donna raison à l’unanimité. (01:39:41.22)
Et en effet, était-il probable que l’on pût rencontrer le narwal dans ce détroit resserré? (01:39:52.23)
Bon nombre de matelots affirmaient que le monstre n’y pouvait passer, "qu’il était trop gros pour cela!» (01:40:05.03)
Le 6 juillet, vers trois heures du soir, I’Abraham Lincoln, à quinze milles dans le sud, doubla cet îlot solitaire, ce roc perdu à l’extrémité du continent américain, auquel des marins hollandais imposèrent le nom de leur villa natale, le cap Horn. La route fut donnée vers le nord-ouest, et le lendemain, l’hélice de la frégate battit enfin les eaux du Pacifique. (01:40:56.22)
"Ouvre l’œil! ouvre l’œil!» (01:41:00.17)
répétaient les matelots de l’Abraham Lincoln. (01:41:05.16)
Et ils l’ouvraient démesurément. (01:41:09.21)
Les yeux et les lunettes, un peu éblouis, il est vrai, par la perspective de deux mille dollars, ne restèrent pas un instant au repos. (01:41:27.18)
Jour et nuit, on observait la surface de l’Océan, et les nyctalopes, dont la faculté de voir dans l’obscurité accroissait les chances de cinquante pour cent, avaient beau jeu pour gagner la prime. Moi, que l’appât de l’argent n’attirait guère, je n’étais pourtant pas le moins attentif du bord. (01:41:51.19)
Ne donnant que quelques minutes au repas, quelques heures au sommeil, indifférent au soleil ou à la pluie, je ne quittais plus le pont du navire. (01:42:10.03)
Tantôt penché sur les bastingages du gaillard d’avant, tantôt appuyé à la lisse de l’arrière, je dévorais d’un œil avide le cotonneux sillage qui blanchissait la mer jusqu’à perte de vue! Et que de fois j’ai partagé l’émotion de l’état-major, de l’équipage, lorsque quelque capricieuse baleine élevait son dos noirâtre au-dessus des flots. (01:42:49.08)
Le pont de la frégate se peuplait en un instant. (01:42:55.16)
Les capots vomissaient un torrent de matelots et d’officiers. Chacun, la poitrine haletante, l’œil trouble, observait la marche du cétacé. (01:43:13.20)
Je regardais, je regardais à en user ma rétine, à en devenir aveugle, tandis que Conseil, toujours phlegmatique, me répétait d’un ton calme: (01:43:30.21)
"Si monsieur voulait avoir la bonté de moins écarquiller ses yeux, monsieur verrait bien davantage!» (01:43:41.08)
Mais, vaine émotion! (01:43:45.07)
L’Abraham-Lincoln modifiait sa route, courait sur l’animal signalé, simple baleine ou cachalot vulgaire, qui disparaissait bientôt au milieu d’un concert d’imprécations! (01:44:07.16)
Cependant, le temps restait favorable. (01:44:12.14)
Le voyage s’accomplissait dans les meilleures conditions. (01:44:20.06)
C’était alors la mauvaise saison australe, car le juillet de cette zone correspond à notre janvier d’Europe; mais la mer se maintenait belle, et se laissait facilement observer dans un vaste périmètre. Ned Land montrait toujours la plus tenace incrédulité; il affectait même de ne point examiner la surface des flots en dehors de son temps de bordée – du moins quand aucune baleine n’était en vue. (01:44:55.16)
Et pourtant sa merveilleuse puissance de vision aurait rendu de grands services. (01:45:00.09)
Mais, huit heures sur douze, cet entêté Canadien lisait ou dormait dans sa cabine. (01:45:06.01)
Cent fois, je lui reprochai son indifférence. (01:45:09.14)
"Bah! répondait-il, il n’y a rien, monsieur Aronnax, et y eût-il quelque animal, quelle chance avons-nous de l’apercevoir? (01:45:18.04)
Est-ce que nous ne courons pas à l’aventure? (01:45:20.21)
On a revu, dit-on, cette bête introuvable dans les hautes mers du Pacifique, je veux bien l’admettre, mais deux mois déjà se sont écoulés depuis cette rencontre, et à s’en rapporter au tempérament de votre narwal, il n’aime point à moisir longtemps dans les mêmes parages! (01:45:36.10)
Il est doué d’une prodigieuse facilité de déplacement. (01:45:39.23)
Or, vous le savez mieux que moi, monsieur le professeur, la nature ne fait rien à contre sens, et elle ne donnerait pas à un animal lent de sa nature la faculté de se mouvoir rapidement, s’il n’avait pas besoin de s’en servir. (01:45:53.14)
Donc, si la bête existe, elle est déjà loin!» (01:45:57.05)
A cela, je ne savais que répondre. (01:46:00.01)
Évidemment, nous marchions en aveugles. (01:46:03.01)
Mais le moyen de procéder autrement? (01:46:05.14)
Aussi, nos chances étaient-elles fort limitées. (01:46:08.17)
Cependant, personne ne doutait encore du succès, et pas un matelot du bord n’eût parié contre le narwal et contre sa prochaine apparition. (01:46:17.02)
Le 20 juillet, le tropique du Capricorne fut coupé par 105° de longitude, et le 27 du même mois, nous franchissions l’équateur sur le cent dixième méridien. (01:46:41.08)
Ce relèvement fait, la frégate prit une direction plus décidée vers l’ouest, et s’engagea dans les mers centrales du Pacifique. (01:46:57.09)
Le commandant Farragut pensait, avec raison, qu’il valait mieux fréquenter les eaux profondes, et s’éloigner des continents ou des îles dont l’animal avait toujours paru éviter l’approche, "sans doute parce qu’il n’y avait pas assez d’eau pour lui!» disait le maître d’équipage. (01:47:30.09)
La frégate passa donc au large des Pomotou, des Marquises, des Sandwich, coupa le tropique du Cancer par 132° de longitude, et se dirigea vers les mers de Chine. (01:47:51.18)
Nous étions enfin sur le théâtre des derniers ébats du monstre! Et, pour tout dire, on ne vivait plus à bord. (01:48:07.10)
Les cœurs palpitaient effroyablement, et se préparaient pour l’avenir d’incurables anévrismes. (01:48:13.10)
L’équipage entier subissait une surexcitation nerveuse, dont je ne saurais donner l’idée. (01:48:19.00)
On ne mangeait pas, on ne dormait plus. Vingt fois par jour, une erreur d’appréciation, une illusion d’optique de quelque matelot perché sur les barres, causaient d’intolérables douleurs, et ces émotions, vingt fois répétées, nous maintenaient dans un état d’éréthisme trop violent pour ne pas amener une réaction prochaine. (01:49:06.09)
Et en effet, la réaction ne tarda pas à se produire. (01:49:14.01)
Pendant trois mois, trois mois dont chaque jour durait un siècle! l’Abraham-Lincoln sillonna toutes les mers septentrionales du Pacifique, courant aux baleines signalées, faisant de brusques écarts de route, virant subitement d’un bord sur l’autre, s’arrêtant soudain, forçant ou renversant sa vapeur, coup sur coup, au risque de déniveler sa machine, et il ne laissa pas un point inexploré des rivages du Japon à la côte américaine. (01:50:07.23)
Et rien! rien que l’immensité des flots déserts! (01:50:10.23)
Rien qui ressemblât à un narwal gigantesque, ni à un îlot sous-marin, ni à une épave de naufrage, ni à un écueil fuyant, ni à quoi que ce fût de surnaturel! (01:50:21.14)
La réaction se fit donc. (01:50:23.15)
Le découragement s’empara d’abord des esprits, et ouvrit une brèche à l’incrédulité. (01:50:29.04)
Un nouveau sentiment se produisit à bord, qui se composait de trois dixièmes de honte contre sept dixièmes de fureur. (01:50:36.09)
On était "tout bête» de s’être laissé prendre à une chimère, mais encore plus furieux! (01:50:41.08)
Les montagnes d’arguments entassés depuis un an s’écroulèrent à la fois, et chacun ne songea plus qu’à se rattraper aux heures de repas ou de sommeil du temps qu’il avait si sottement sacrifié. (01:50:51.11)
Avec la mobilité naturelle à l’esprit humain, d’un excès on se jeta dans un autre. (01:50:57.04)
Les plus chauds partisans de l’entreprise devinrent fatalement ses plus ardents détracteurs. (01:51:08.01)
La réaction monta des fonds du navire, du poste des soutiers jusqu’au carré de l’état-major, et certainement, sans un entêtement très particulier du commandant Farragut, la frégate eût définitivement remis le cap au sud. (01:51:34.07)
Cependant, cette recherche inutile ne pouvait se prolonger plus longtemps. (01:51:42.05)
L’Abraham-Lincoln n’avait rien à se reprocher, ayant tout fait pour réussir. (01:51:53.22)
Jamais équipage d’un bâtiment de la marine américaine ne montra plus de patience et plus de zèle; son insuccès ne saurait lui être imputé; il ne restait plus qu’à revenir. (01:52:14.22)
Une représentation dans ce sens fut faite au commandant. (01:52:21.10)
Le commandant tint bon. (01:52:22.23)
Les matelots ne cachèrent point leur mécontentement, et le service en souffrit. (01:52:32.10)
Je ne veux pas dire qu’il y eut révolte à bord, mais après une raisonnable période d’obstination, le commandant Farragut comme autrefois Colomb, demanda trois jours de patience. (01:52:55.06)
Si dans le délai de trois jours, le monstre n’avait pas paru, l’homme de barre donnerait trois tours de roue, et l’Abraham-Lincoln ferait route vers les mers européennes. (01:53:15.19)
Cette promesse fut faite le 2 novembre. (01:53:21.23)
Elle eut tout d’abord pour résultat de ranimer les défaillances de l’équipage. (01:53:29.20)
L’Océan fut observé avec une nouvelle attention. (01:53:36.06)
Chacun voulait lui jeter ce dernier coup d’œil dans lequel se résume tout le souvenir. (01:53:46.10)
Les lunettes fonctionnèrent avec une activité fiévreuse. (01:53:53.12)
C’était un suprême défi porté au narwal géant, et celui-ci ne pouvait raisonnablement se dispenser de répondre à cette sommation "à comparaître!» (01:54:09.14)
Deux jours se passèrent. (01:54:11.12)
L’Abraham-Lincoln se tenait sous petite vapeur. (01:54:14.22)
On employait mille moyens pour éveiller l’attention ou stimuler l’apathie de l’animal, au cas où il se fût rencontré dans ces parages. (01:54:35.03)
D’énormes quartiers de lard furent mis à la traîne pour la plus grande satisfaction des requins, je dois le dire. (01:54:50.11)
Les embarcations rayonnèrent dans toutes les directions autour de l’Abraham-Lincoln, pendant qu’il mettait en panne, et ne laissèrent pas un point de mer inexploré. (01:55:08.23)
Mais le soir du 4 novembre arriva sans que se fût dévoilé ce mystère sous-marin. (01:55:20.13)
Le lendemain, 5 novembre, à midi, expirait le délai de rigueur. Après le point, le commandant Farragut, fidèle à sa promesse, devait donner la route au sud-est, et abandonner définitivement les régions septentrionales du Pacifique. (01:55:55.18)
La frégate se trouvait alors par 31°15’de latitude nord et par 136°42’de longitude est. (01:56:12.06)
Les terres du Japon nous restaient à moins de deux cents milles sous le vent. (01:56:21.09)
La nuit approchait. (01:56:24.21)
On venait de piquer huit heures. (01:56:26.23)
De gros nuages voilaient le disque de la lune, alors dans son premier quartier. (01:56:39.05)
La mer ondulait paisiblement sous l’étrave de la frégate. (01:56:46.19)
En ce moment, j’étais appuyé à l’avant, sur le bastingage de tribord. (01:56:56.05)
Conseil, posté près de moi, regardait devant lui. (01:57:05.07)
L’équipage, juché dans les haubans, examinait l’horizon qui se rétrécissait et s’obscurcissait peu à peu. (01:57:19.11)
Les officiers, armes de leur lorgnette de nuit, fouillaient l’obscurité croissante. Parfois le sombre Océan étincelait sous un rayon que la lune dardait entre la frange de deux nuages. (01:57:44.16)
Puis, toute trace lumineuse s’évanouissait dans les ténèbres. (01:57:48.19)
En observant Conseil, je constatai que ce brave garçon subissait tant soit peu l’influence générale. (01:58:01.12)
Du moins, je le crus ainsi. (01:58:06.03)
Peut-être, et pour la première fois, ses nerfs vibraient-ils sous l’action d’un sentiment de curiosité. (01:58:17.23)
"Allons, Conseil, lui dis-je, voilà une dernière occasion d’empocher deux mille dollars. (01:58:30.13)
– Que monsieur me permette de le lui dire, répondit Conseil, je n’ai jamais compté sur cette prime, et le gouvernement de l’Union pouvait promettre cent mille dollars, il n’en aurait pas été plus pauvre. (01:58:56.13)
– Tu as raison, Conseil. (01:59:01.01)
C’est une sotte affaire, après tout, et dans laquelle nous nous sommes lancés trop légèrement. (01:59:12.07)
Que de temps perdu, que d’émotions inutiles! (01:59:19.04)
Depuis six mois déjà, nous serions rentrés en France... (01:59:26.14)
– Dans le petit appartement de monsieur, répliqua Conseil, dans le Muséum de monsieur! Et j’aurais déjà classé les fossiles de monsieur! (01:59:46.02)
Et le babiroussa de monsieur serait installé dans sa cage du Jardin des Plantes, et il attirerait tous les curieux de la capitale! (02:00:02.04)
– Comme tu dis, Conseil, et sans compter, j’imagine, que l’on se moquera de nous! (02:00:15.04)
– Effectivement, répondit tranquillement Conseil, je pense que l’on se moquera de monsieur. (02:00:28.23)
Et, faut-il le dire...? (02:00:33.04)
– Il faut le dire, Conseil. (02:00:38.02)
– Eh bien, monsieur n’aura que ce qu’il mérite! (02:00:44.18)
– Vraiment! (02:00:47.01)
– Quand on a l’honneur d’être un savant comme monsieur, on ne s’expose pas...» (02:00:58.15)
Conseil ne put achever son compliment. (02:01:04.23)
Au milieu du silence général, une voix venait de se faire entendre. (02:01:13.15)
C’était la voix de Ned Land, et Ned Land s’écriait: (02:01:21.16)
"Ohé! la chose en question, sous le vent, par le travers à nous!» (02:01:29.20)
VI À TOUTE VAPEUR (02:01:39.18)
A ce cri, l’équipage entier se précipita vers le harponneur, commandant, officiers, maîtres, matelots, mousses, jusqu’aux ingénieurs qui quittèrent leur machine, jusqu’aux chauffeurs qui abandonnèrent leurs fourneaux. (02:02:08.21)
L’ordre de stopper avait été donné, et la frégate ne courait plus que sur son erre. (02:02:20.19)
L’obscurité était profonde alors, et quelques bons que fussent les yeux du Canadien, je me demandais comment il avait vu et ce qu’il avait pu voir. (02:02:40.12)
Mon cœur battait à se rompre. (02:02:45.08)
Mais Ned Land ne s’était pas trompé, et tous, nous aperçûmes l’objet qu’il indiquait de la main. (02:02:56.18)
A deux encablures de l’Abraham-Lincoln et de sa hanche de tribord, la mer semblait être illuminée par dessus. (02:03:11.11)
Ce n’était point un simple phénomène de phosphorescence, et l’on ne pouvait s’y tromper. (02:03:19.13)
Le monstre, immergé à quelques toises de la surface des eaux, projetait cet éclat très intense, mais inexplicable, que mentionnaient les rapports de plusieurs capitaines. (02:03:40.14)
Cette magnifique irradiation devait être produite par un agent d’une grande puissance éclairante. (02:03:52.12)
La partie lumineuse décrivait sur la mer un immense ovale très allongé, au centre duquel se condensait un foyer ardent dont l’insoutenable éclat s’éteignait par dégradations successives. (02:04:17.00)
"Ce n’est qu’une agglomération de molécules phosphorescentes, s’écria l’un des officiers. (02:04:28.13)
– Non, monsieur, répliquai-je avec conviction. (02:04:36.11)
Jamais les pholades ou les salpes ne produisent une si puissante lumière. (02:04:40.23)
Cet éclat est de nature essentiellement électrique... (02:04:48.05)
D’ailleurs, voyez, voyez! (02:04:53.18)
il se déplace! il se meut en avant, en arrière! il s’élance sur nous!» (02:05:04.05)
Un cri général s’éleva de la frégate. (02:05:10.06)
"Silence! dit le commandant Farragut. (02:05:15.08)
La barre au vent, toute! (02:05:17.12)
Machine en arrière!» (02:05:19.06)
Les matelots se précipitèrent à la barre, les ingénieurs à leur machine. (02:05:27.08)
La vapeur fut immédiatement renversée et l’Abraham-Lincoln, abattant sur bâbord, décrivit un demi-cercle. (02:05:42.06)
"La barre droite! (02:05:47.20)
Machine en avant!» cria le commandant Farragut. (02:05:50.20)
Ces ordres furent exécutés, et la frégate s’éloigna rapidement du foyer lumineux. (02:06:01.19)
Je me trompe. (02:06:04.22)
Elle voulut s’éloigner, mais le surnaturel animal se rapprocha avec une vitesse double de la sienne. (02:06:17.20)
Nous étions haletants. (02:06:21.10)
La stupéfaction, bien plus que la crainte nous tenait muets et immobiles. (02:06:30.06)
L’animal nous gagnait en se jouant. (02:06:36.08)
Il fit le tour de la frégate qui filait alors quatorze nœuds. et l’enveloppa de ses nappes électriques comme d’une poussière lumineuse. (02:06:52.16)
Puis il s’éloigna de deux ou trois milles, laissant une traînée phosphorescente comparable aux tourbillons de vapeur que jette en arrière la locomotive d’un express. (02:07:12.06)
Tout d’un coup. des obscures limites de l’horizon, où il alla prendre son élan, le monstre fonça subitement vers l’Abraham-Lincoln avec une effrayante rapidité, s’arrêta brusquement à vingt pieds de ses précintes, s’éteignit non pas en s’abîmant sous les eaux, puisque son éclat ne subit aucune dégradation mais soudainement et comme si la source de ce brillant effluve se fût subitement tarie! (02:08:00.11)
Puis, il reparut de l’autre côté du navire, soit qu’il l’eût tourné, soit qu’il eût glissé sous sa coque. (02:08:13.13)
A chaque instant une collision pouvait se produire, qui nous eût été fatale. (02:08:23.05)
Cependant, je m’étonnais des manœuvres de la frégate. (02:08:31.13)
Elle fuyait et n’attaquait pas. (02:08:35.19)
Elle était poursuivie, elle qui devait poursuivre, et j’en fis l’observation au commandant Farragut. (02:08:41.18)
Sa figure, d’ordinaire si impassible, était empreinte d’un indéfinissable étonnement. (02:08:54.14)
"Monsieur Aronnax, me répondit-il, je ne sais à quel être formidable j’ai affaire, et je ne veux pas risquer imprudemment ma frégate au milieu de cette obscurité. (02:09:17.02)
D’ailleurs, comment attaquer l’inconnu, comment s’en défendre? (02:09:27.04)
Attendons le jour et les rôles changeront. (02:09:33.02)
– Vous n’avez plus de doute, commandant, sur la nature de l’animal? (02:09:42.14)
– Non, monsieur, c’est évidemment un narwal gigantesque, mais aussi un narwal électrique. (02:09:55.04)
– Peut-être, ajoutai-je, ne peut-on pas plus l’approcher qu’une gymnote ou une torpille! (02:10:05.23)
– En effet, répondit le commandant, et s’il possède en lui une puissance foudroyante, c’est à coup sûr le plus terrible animal qui soit jamais sorti de la main du Créateur. (02:10:25.13)
C’est pourquoi, monsieur, je me tiendrai sur mes gardes.» (02:10:33.11)
Tout l’équipage resta sur pied pendant la nuit. (02:10:39.08)
Personne ne songea à dormir. (02:10:43.17)
L’Abraham-Lincoln, ne pouvant lutter de vitesse, avait modéré sa marche et se tenait sous petite vapeur. (02:11:00.11)
De son côté, le narwal, imitant la frégate, se laissait bercer au gré des lames, et semblait décidé à ne point abandonner le théâtre de la lutte. (02:11:20.12)
Vers minuit, cependant, il disparut, ou, pour employer une expression plus juste, il "s’éteignit» comme un gros ver luisant. (02:11:38.20)
Avait-il fui? (02:11:41.16)
Il fallait le craindre, non pas l’espérer. (02:11:47.14)
Mais à une heure moins sept minutes du matin, un sifflement assourdissant se fit entendre, semblable à celui que produit une colonne d’eau, chassée avec une extrême violence. (02:12:08.08)
Le commandant Farragut, Ned Land et moi, nous étions alors sur la dunette, jetant d’avides regards à travers les profondes ténèbres. (02:12:24.10)
"Ned Land, demanda le commandant, vous avez souvent entendu rugir des baleines? (02:12:35.13)
– Souvent, monsieur, mais jamais de pareilles baleines dont la vue m’ait rapporté deux mille dollars. (02:12:47.13)
– En effet, vous avez droit à la prime. (02:12:50.09)
Mais, dites-moi, ce bruit n’est-il pas celui que font les cétacés rejetant l’eau par leurs évents? (02:12:56.12)
– Le même bruit, monsieur, mais celui-ci est incomparablement plus fort. (02:13:01.03)
Aussi, ne peut-on s’y tromper. (02:13:03.14)
C’est bien un cétacé qui se tient là dans nos eaux. (02:13:06.12)
Avec votre permission, monsieur, ajouta le harponneur, nous lui dirons deux mots demain au lever du jour. (02:13:13.08)
– S’il est d’humeur à vous entendre, maître Land, répondis-je d’un ton peu convaincu. (02:13:18.23)
– Que je l’approche à quatre longueurs de harpon, riposta le Canadien, et il faudra bien qu’il m’écoute! (02:13:29.21)
– Mais pour l’approcher, reprit le commandant, je devrai mettre une baleinière à votre disposition? (02:13:41.20)
– Sans doute, monsieur. (02:13:45.23)
– Ce sera jouer la vie de mes hommes? (02:13:51.17)
– Et la mienne!» répondit simplement le harponneur. (02:13:58.03)
Vers deux heures du matin le foyer lumineux reparut, non moins intense, à cinq milles au vent de l’Abraham-Lincoln. (02:14:15.14)
Malgré la distance, malgré le bruit du vent et de la mer, on entendait distinctement les formidables battements de queue de l’animal et jusqu’à sa respiration haletante. (02:14:36.15)
Il semblait qu’au moment où l’énorme narwal venait respirer à la surface de l’océan, l’air s’engouffrait dans ses poumons, comme fait la vapeur dans les vastes cylindres d’une machine de deux mille chevaux. (02:15:02.13)
"Hum! (02:15:04.07)
pensai-je, une baleine qui aurait la force d’un régiment de cavalerie, ce serait une jolie baleine!» (02:15:16.08)
On resta sur le qui-vive jusqu’au jour, et l’on se prépara au combat. (02:15:25.13)
Les engins de pêche furent disposés le long des bastingages. (02:15:33.07)
Le second fit charger ces espingoles qui lancent un harpon à une distance d’un mille, et de longues canardières à balles explosives dont la blessure est mortelle, même aux plus puissants animaux. (02:15:58.18)
Ned Land s’était contenté d’affûter son harpon, arme terrible dans sa main. (02:16:10.06)
A six heures, l’aube commença à poindre, et avec les premières lueurs de l’aurore disparut l’éclat électrique du narwal. (02:16:26.14)
A sept heures, le jour était suffisamment fait, mais une brume matinale très épaisse rétrécissait l’horizon, et les meilleures lorgnettes ne pouvaient la percer. (02:16:45.13)
De là, désappointement et colère. (02:16:51.04)
Je me hissai jusqu’aux barres d’artimon. (02:16:53.16)
Quelques officiers s’étaient déjà perchés à la tête des mâts. (02:17:03.09)
A huit heures, la brume roula lourdement sur les flots, et ses grosses volutes se levèrent peu à peu. (02:17:16.03)
L’horizon s’élargissait et se purifiait à la fois. (02:17:23.12)
Soudain, et comme la veille, la voix de Ned Land se fit entendre. (02:17:33.15)
"La chose en question, par bâbord derrière!» (02:17:39.17)
cria le harponneur. (02:17:43.08)
Tous les regards se dirigèrent vers le point indiqué. (02:17:49.21)
Là, à un mille et demi de la frégate, un long corps noirâtre émergeait d’un mètre au-dessus des flots. (02:18:03.05)
Sa queue, violemment agitée, produisait un remous considérable. (02:18:13.03)
Jamais appareil caudal ne battit la mer avec une telle puissance. (02:18:21.08)
Un immense sillage, d’une blancheur éclatante, marquait le passage de l’animal et décrivait une courbe allongée. (02:18:36.05)
La frégate s’approcha du cétacé. (02:18:41.13)
Je l’examinai en toute liberté d’esprit. (02:18:46.10)
Les rapports du Shannon et de l’Helvetia avaient un peu exagéré ses dimensions, et j’estimai sa longueur à deux cent cinquante pieds seulement. (02:19:04.02)
Quant à sa grosseur, je ne pouvais que difficilement l’apprécier; mais, en somme, l’animal me parut être admirablement proportionné dans ses trois dimensions. (02:19:20.01)
Pendant que j’observais cet être phénoménal, deux jets de vapeur et d’eau s’élancèrent de ses évents, et montèrent à une hauteur de quarante mètres, ce qui me fixa sur son mode de respiration. (02:19:43.21)
J’en conclus définitivement qu’il appartenait à l’embranchement des vertébrés, classe des mammifères, sous-classe des monodelphiens, groupe des pisciformes, ordre des cétacés, famille... (02:20:01.19)
Ici, je ne pouvais encore me prononcer. (02:20:04.23)
L’ordre des cétacés comprend trois familles: les baleines, les cachalots et les dauphins, et c’est dans cette dernière que sont rangés les narwals. (02:20:13.07)
Chacune de ces famille se divise en plusieurs genres, chaque genre en espèces, chaque espèce en variétés. (02:20:19.22)
Variété, espèce, genre et famille me manquaient encore, mais je ne doutais pas de compléter ma classification avec l’aide du ciel et du commandant Farragut. (02:20:29.08)
L’équipage attendait impatiemment les ordres de son chef. (02:20:37.00)
Celui-ci, après avoir attentivement observé l’animal, fit appeler l’ingénieur. (02:20:48.13)
L’ingénieur accourut. (02:20:52.12)
"Monsieur, dit le commandant, vous avez de la pression? (02:21:00.07)
– Oui, monsieur, répondit l’ingénieur. (02:21:06.17)
– Bien. (02:21:07.16)
Forcez vos feux, et à toute vapeur!» (02:21:14.18)
Trois hurrahs accueillirent cet ordre. (02:21:19.14)
L’heure de la lutte avait sonné. (02:21:24.05)
Quelques instants après, les deux cheminées de la frégate vomissaient des torrents de fumée noire, et le pont frémissait sous le tremblotement des chaudières. (02:21:42.19)
L’Abraham-Lincoln, chassé en avant par sa puissante hélice, se dirigea droit sur l’animal. (02:21:56.01)
Celui-ci le laissa indifféremment s’approcher à une demi-encablure; puis dédaignant de plonger, il prit une petite allure de fuite, et se contenta de maintenir sa distance. (02:22:17.18)
Cette poursuite se prolongea pendant trois quarts d’heure environ, sans que la frégate gagnât deux toises sur le cétacé Il était donc évident qu’à marcher ainsi, on ne l’atteindrait jamais (02:22:40.14)
Le commandant Farragut tordait avec rage l’épaisse touffe de poils qui foisonnait sous son menton. (02:22:46.05)
"Ned Land?» cria-t-il. (02:22:48.04)
Le Canadien vint à l’ordre. (02:22:50.05)
"Eh bien, maître Land, demanda le commandant, me conseillez-vous encore de mettre mes embarcations à la mer? (02:23:04.05)
– Non, monsieur, répondit Ned Land, car cette bête-là ne se laissera prendre que si elle le veut bien. (02:23:17.05)
– Que faire alors? (02:23:20.12)
– Forcer de vapeur si vous le pouvez, monsieur. (02:23:27.03)
Pour moi, avec votre permission, s’entend, je vais m’installer sous les sous-barbes de beaupré, et si nous arrivons à longueur de harpon, je harponne. (02:23:47.04)
– Allez, Ned, répondit le commandant Farragut. (02:23:53.19)
Ingénieur, cria-t-il, faites monter la pression.» (02:24:00.15)
Ned Land se rendit à son poste. (02:24:05.12)
Les feux furent plus activement poussés; l’hélice donna quarante-trois tours à la minute, et la vapeur fusa par les soupapes. (02:24:20.22)
Le loch jeté, on constata que l’Abraham-Lincoln marchait à raison de dix-huit milles cinq dixièmes à l’heure. (02:24:36.13)
Mais le maudit animal filait aussi avec une vitesse de dix-huit milles cinq dixièmes. (02:24:45.06)
Pendant une heure encore, la frégate se maintint sous cette allure, sans gagner une toise! (02:24:56.07)
C’était humiliant pour l’un des plus rapides marcheurs de la marine américaine. (02:25:06.01)
Une sourde colère courait parmi l’équipage. (02:25:09.01)
Les matelots injuriaient le monstre, qui, d’ailleurs, dédaignait de leur répondre. Le commandant Farragut ne se contentait plus de tordre sa barbiche, il la mordait. (02:25:33.14)
L’ingénieur fut encore une fois appelé. (02:25:38.16)
"Vous avez atteint votre maximum de pression? (02:25:44.07)
Lui demanda le commandant. (02:25:46.06)
– Oui, monsieur, répondit l’ingénieur. (02:25:52.18)
– Et vos soupapes sont chargées?... (02:25:54.19)
– A six atmosphères et demie. (02:25:56.23)
– Chargez-les à dix atmosphères.» (02:25:59.12)
Voilà un ordre américain s’il en fut. (02:26:01.23)
On n’eût pas mieux fait sur le Mississippi pour distancer une "concurrence»! (02:26:06.03)
"Conseil, dis-je à mon brave serviteur qui se trouvait près de moi, sais-tu bien que nous allons probablement sauter? (02:26:13.15)
– Comme il plaira à monsieur!» répondit Conseil. (02:26:16.17)
Eh bien! je l’avouerai, cette chance, il ne me déplaisait pas de la risquer. (02:26:21.15)
Les soupapes furent chargées. (02:26:23.14)
Le charbon s’engouffra dans les fourneaux. (02:26:26.09)
Les ventilateurs envoyèrent des torrents d’air sur les brasiers. (02:26:30.02)
La rapidité de l’Abraham Lincoln s’accrut. (02:26:36.08)
Ses mâts tremblaient jusque dans leurs emplantures, et les tourbillons de fumée pouvaient à peine trouver passage par les cheminées trop étroites. (02:26:52.17)
On jeta le loch une seconde fois. (02:26:57.16)
"Eh bien! timonier? (02:27:00.05)
demanda le commandant Farragut. (02:27:05.19)
– Dix neuf milles trois dixièmes, monsieur. (02:27:12.20)
– Forcez les feux.» (02:27:16.07)
L’ingénieur obéit. (02:27:19.23)
Le manomètre marqua dix atmosphères. (02:27:25.21)
Mais le cétacé "chauffa» lui aussi, sans doute, car, sans se gêner, il fila ses dix-neuf milles et trois dixièmes. (02:27:43.13)
Quelle poursuite! (02:27:46.17)
Non, je ne puis décrire l’émotion qui faisait vibrer tout mon être. (02:27:56.02)
Ned Land se tenait à son poste, le harpon à la main. (02:28:03.23)
Plusieurs fois, l’animal se laissa approcher. "Nous le gagnons! nous le gagnons!» s’écria le Canadien. (02:28:18.22)
Puis, au moment où il se disposait à frapper, le cétacé se dérobait avec une rapidité que je ne puis estimer à moins de trente milles à l’heure. Et même, pendant notre maximum de vitesse, ne se permit-il pas de narguer la frégate en en faisant le tour! (02:28:51.02)
Un cri de fureur s’échappa de toutes les poitrines! (02:28:57.06)
A midi, nous n’étions pas plus avancés qu’à huit heures du matin. (02:29:06.03)
Le commandant Farragut se décida alors à employer des moyens plus directs. (02:29:15.10)
"Ah! dit-il, cet animal-là va plus vite que l’Abraham-Lincoln! (02:29:24.20)
Eh bien: nous allons voir s’il distancera ses boulets coniques. (02:29:33.21)
Maître, des hommes à la pièce de l’avant.» (02:29:39.20)
Le canon de gaillard fut immédiatement chargé et braqué. (02:29:47.18)
Le coup partit, mais le boulet passa à quelques pieds au-dessus du cétacé, qui se tenait à un demi-mille. (02:30:00.01)
"A un autre plus adroit! cria le commandant, et cinq cents dollars à qui percera cette infernale bête!» (02:30:14.14)
Un vieux canonnier à barbe grise – que je vois encore -, l’œil calme, la physionomie froide, s’approcha de sa pièce, la mit en position et visa longtemps. (02:30:34.03)
Une forte détonation éclata, à laquelle se mêlèrent les hurrahs de l’équipage. (02:30:44.01)
Le boulet atteignit son but, il frappa l’animal, mais non pas normalement, et glissant sur sa surface arrondie, il alla se perdre à deux milles en mer. (02:31:02.23)
"Ah ça! dit le vieux canonnier, rageant, ce gueux-là est donc blindé avec des plaques de six pouces! (02:31:08.23)
– Malédiction!» s’écria le commandant Farragut. (02:31:12.05)
La chasse recommença, et le commandant Farragut se penchant vers moi, me dit: (02:31:23.12)
"Je poursuivrai l’animal jusqu’à ce que ma frégate éclate! (02:31:31.12)
– Oui, répondis-je, et vous aurez raison!» (02:31:38.22)
On pouvait espérer que l’animal s’épuiserait, et qu’il ne serait pas indifférent à la fatigue comme une machine à vapeur. (02:31:52.21)
Mais il n’en fut rien. (02:31:56.13)
Les heures s’écoulèrent, sans qu’il donnât aucun signe d’épuisement. (02:32:05.09)
Cependant, il faut dire à la louange de l’Abraham-Lincoln qu’il lutta avec une infatigable ténacité. (02:32:18.17)
Je n’estime pas à moins de cinq cents kilomètres la distance qu’il parcourut pendant cette malencontreuse journée du 6 novembre! (02:32:33.06)
Mais la nuit vint et enveloppa de ses ombres le houleux océan. (02:32:40.08)
En ce moment, je crus que notre expédition était terminée, et que nous ne reverrions plus jamais le fantastique animal. (02:32:54.16)
Je me trompais. (02:32:57.17)
A dix heures cinquante minutes du soir, la clarté électrique réapparut, à trois milles au vent de la frégate, aussi pure, aussi intense que pendant la nuit dernière. (02:33:19.13)
Le narwal semblait immobile. Peut-être, fatigué de sa journée, dormait-il, se laissant aller à l’ondulation des lames? (02:33:38.05)
Il y avait là une chance dont le commandant Farragut résolut de profiter. (02:33:47.01)
Il donna ses ordres. (02:33:50.11)
L’Abraham-Lincoln fut tenu sous petite vapeur, et s’avança prudemment pour ne pas éveiller son adversaire. (02:34:05.01)
Il n’est pas rare de rencontrer en plein océan des baleines profondément endormies que l’on attaque alors avec succès, et Ned Land en avait harponné plus d’une pendant son sommeil. (02:34:27.02)
Le Canadien alla reprendre son poste dans les sous-barbes du beaupré. (02:34:35.12)
La frégate s’approcha sans bruit, stoppa à deux encablures de l’animal, et courut sur son erre. (02:34:49.14)
On ne respirait plus à bord. (02:34:51.15)
Un silence profond régnait sur le pont. (02:34:58.07)
Nous n’étions pas à cent pieds du foyer ardent, dont l’éclat grandissait et éblouissait nos yeux. (02:35:10.13)
En ce moment, penché sur la lisse du gaillard d’avant je voyais au-dessous de moi Ned Land, accroché d’une main à la martingale, de l’autre brandissant son terrible harpon Vingt pieds à peine le séparaient de l’animal immobile. (02:35:38.08)
Tout d’un coup, son bras se détendit violemment, et le harpon fut lancé. J’entendis le choc sonore de l’arme, qui semblait avoir heurté un corps dur. (02:35:57.17)
La clarté électrique s’éteignit soudain, et deux énormes trombes d’eau s’abattirent sur le pont de la frégate, courant comme un torrent de l’avant à l’arrière, renversant les hommes, brisant les saisines des dromes. (02:36:24.19)
Un choc effroyable se produisit, et, lancé par-dessus la lisse, sans avoir le temps de me retenir, je fus précipité à la mer. (02:36:42.09)
VII UNE BALEINE D'ESPÈCE INCONNUE (02:36:52.11)
Bien que j’eusse été surpris par cette chute inattendue, je n’en conservai pas moins une impression très nette de mes sensations. (02:37:06.23)
Je fus d’abord entraîné à une profondeur de vingt pieds environ. (02:37:15.10)
Je suis bon nageur, sans prétendre égaler Byron et Edgar Pœ, qui sont des maîtres, et ce plongeon ne me fit point perdre la tête. (02:37:35.09)
Deux vigoureux coups de talons me ramenèrent à la surface de la mer. (02:37:43.08)
Mon premier soin fut de chercher des yeux la frégate. (02:37:49.19)
L’équipage s’était-il aperçu de ma disparition? (02:37:55.19)
L’Abraham-Lincoln avait-il viré de bord? (02:38:01.21)
Le commandant Farragut mettait-il une embarcation à la mer? (02:38:08.03)
Devais-je espérer d’être sauvé? (02:38:12.18)
Les ténèbres étaient profondes. (02:38:17.01)
J’entrevis une masse noire qui disparaissait vers l’est, et dont les feux de position s’éteignirent dans l’éloignement. (02:38:31.03)
C’était la frégate. (02:38:34.14)
Je me sentis perdu. (02:38:39.04)
"A moi! à moi!» criai-je. en nageant vers l’Abraham-Lincoln d’un bras désespéré. (02:38:48.18)
Mes vêtements m’embarrassaient. L’eau les collait à mon corps, ils paralysaient mes mouvements. (02:39:01.11)
Je coulais! (02:39:04.02)
je suffoquais!... (02:39:07.06)
"A moi!» (02:39:09.03)
Ce fut le dernier cri que je jetai. (02:39:13.20)
Ma bouche s’emplit d’eau. Je me débattis, entraîné dans l’abîme... (02:39:24.03)
Soudain, mes habits furent saisis par une main vigoureuse, je me sentis violemment ramené à la surface de lamer, et j’entendis, oui, j’entendis ces paroles prononcées à mon oreille: (02:39:48.09)
"Si monsieur veut avoir l’extrême obligeance de s’appuyer sur mon épaule, monsieur nagera beaucoup plus à son aise.» (02:40:01.18)
Je saisis d’une main le bras de mon fidèle Conseil. (02:40:09.04)
"Toi! (02:40:11.04)
dis-je, toi! (02:40:14.12)
– Moi-même, répondit Conseil, et aux ordres de monsieur. (02:40:23.15)
– Et ce choc t’a précipité en même temps que moi à la mer? (02:40:30.06)
– Nullement. (02:40:31.05)
Mais étant au service de monsieur, j’ai suivi monsieur!» (02:40:40.03)
Le digne garçon trouvait cela tout naturel! (02:40:46.11)
"Et la frégate? (02:40:49.12)
demandai-je. (02:40:51.23)
– La frégate! (02:40:54.18)
répondit Conseil en se retournant sur le dos, je crois que monsieur fera bien de ne pas trop compter sur elle! (02:41:09.00)
– Tu dis? (02:41:11.14)
– Je dis qu’au moment où je me précipitai à la mer, j’entendis les hommes de barre s’écrier: "L’hélice et le gouvernail sont brisés...» (02:41:28.15)
– Brisés? (02:41:30.19)
– Oui! brisés par la dent du monstre. (02:41:36.16)
C’est la seule avarie, je pense, que l’Abraham-Lincoln ait éprouvée. (02:41:45.18)
Mais, circonstance fâcheuse pour nous, il ne gouverne plus. (02:41:55.01)
– Alors, nous sommes perdus! (02:41:58.22)
– Peut-être, répondit tranquillement Conseil. (02:42:06.02)
Cependant, nous avons encore quelques heures devant nous, et en quelques heures, on fait bien des choses!» (02:42:18.23)
L’imperturbable sang-froid de Conseil me remonta. (02:42:26.08)
Je nageai plus vigoureusement; mais, gêné par mes vêtements qui me serraient comme un chape de plomb, j’éprouvais une extrême difficulté à me soutenir. (02:42:46.00)
Conseil s’en aperçut. (02:42:49.17)
"Que monsieur me permette de lui faire une incision», dit-il. Et glissant un couteau ouvert sous mes habits, il les fendit de haut en bas d’un coup rapide. (02:43:09.08)
Puis, il m’en débarrassa lestement, tandis que je nageais pour tous deux. (02:43:18.14)
A mon tour, je rendis le même service à Conseil, et nous continuâmes de "naviguer» l’un près de l’autre. (02:43:30.11)
Cependant, la situation n’en était pas moins terrible. (02:43:38.17)
Peut-être notre disparition n’avait-elle pas été remarquée, et l’eût-elle été, la frégate ne pouvait revenir sous le vent à nous, étant démontée de son gouvernail. (02:43:57.09)
Il ne fallait donc compter que sur ses embarcations. (02:44:00.16)
Conseil raisonna froidement dans cette hypothèse et fit son plan en conséquence. (02:44:10.16)
Étonnante nature! (02:44:12.11)
Ce phlegmatique garçon était là comme chez lui! (02:44:19.00)
Il fut donc décidé que notre seule chance de salut étant d’être recueillis par les embarcations de l’Abraham-Lincoln, nous devions nous organiser de manière a les attendre le plus longtemps possible. (02:44:41.23)
Je résolus alors de diviser nos forces afin de ne pas les épuiser simultanément, et voici ce qui fut convenu: pendant que l’un de nous, étendu sur le dos, se tiendrait, immobile, les bras croisés, les jambes allongées, l’autre nagerait et le pousserait en avant. (02:45:17.06)
Ce rôle de remorqueur ne devait pas durer plus de dix minutes, et nous relayant ainsi, nous pouvions surnager pendant quelques heures, et peut-être jusqu’au lever du jour. (02:45:37.17)
Faible chance! mais l’espoir est si fortement enraciné au cœur de l’homme! (02:45:47.05)
Puis, nous étions deux. (02:45:51.20)
Enfin je l’affirme bien que cela paraisse improbable -, si je cherchais à détruire en moi toute illusion, si je voulais "désespérer», je ne le pouvais pas! (02:46:10.12)
La collision de la frégate et du cétacé s’était produite vers onze heures du soir environ. (02:46:22.10)
Je comptais donc sur huit heures de nage jusqu’au lever du soleil. Opération rigoureusement praticable, en nous relayant. (02:46:38.07)
La mer assez belle, nous fatiguait peu. (02:46:44.21)
Parfois, je cherchais à percer du regard ces épaisses ténèbres que rompait seule la phosphorescence provoquée par nos mouvements. (02:47:00.13)
Je regardais ces ondes lumineuses qui se brisaient sur ma main et dont la nappe miroitante se tachait de plaques livides. (02:47:15.12)
On eût dit que nous étions plongés dans un bain de mercure. (02:47:22.16)
Vers une heure du matin, je fus pris d’une extrême fatigue. (02:47:31.16)
Mes membres se raidirent sous l’étreinte de crampes violentes. (02:47:38.22)
Conseil dut me soutenir, et le soin de notre conservation reposa sur lui seul. (02:47:50.06)
J’entendis bientôt haleter le pauvre garçon; sa respiration devint courte et pressée. (02:48:00.22)
Je compris qu’il ne pouvait résister longtemps. (02:48:06.23)
"Laisse-moi! laisse-moi! (02:48:11.00)
lui dis-je. (02:48:13.18)
– Abandonner monsieur! jamais! répondit-il. (02:48:20.12)
Je compte bien me noyer avant lui!» (02:48:24.19)
En ce moment, la lune apparut à travers les franges d’un gros nuage que le vent entraînait dans l’est. (02:48:37.04)
La surface de la mer étincela sous ses rayons. (02:48:43.10)
Cette bienfaisante lumière ranima nos forces. (02:48:49.14)
Ma tête se redressa. (02:48:53.20)
Mes regards se portèrent à tous les points de l’horizon. (02:48:59.17)
J’aperçus la frégate. (02:49:03.14)
Elle était à cinq mille de nous, et ne formait plus qu’une masse sombre, à peine appréciable! (02:49:15.11)
Mais d’embarcations, point! (02:49:19.08)
Je voulus crier. (02:49:22.20)
A quoi bon, à pareille distance! (02:49:28.21)
Mes lèvres gonflées ne laissèrent passer aucun son. (02:49:35.03)
Conseil put articuler quelques mots, et je l’entendis répéter à plusieurs reprises: (02:49:46.15)
"A nous! à nous!» (02:49:48.18)
Nos mouvements un instant suspendus, nous écoutâmes. (02:49:56.18)
Et, fût-ce un de ces bourdonnements dont le sang oppressé emplit l’oreille, mais il me sembla qu’un cri répondait au cri de Conseil. (02:50:11.11)
"As-tu entendu? (02:50:14.05)
murmurai-je. (02:50:16.18)
– Oui! (02:50:18.11)
oui!» (02:50:20.04)
Et Conseil jeta dans l’espace un nouvel appel désespéré. (02:50:27.08)
Cette fois, pas d’erreur possible! (02:50:32.18)
Une voix humaine répondait à la nôtre! (02:50:37.21)
Était-ce la voix de quelque infortuné, abandonné au milieu de l’Océan, quelque autre victime du choc éprouvé par le navire? (02:50:55.06)
Ou plutôt une embarcation de la frégate ne nous hélait-elle pas dans l’ombre? (02:51:04.23)
Conseil fit un suprême effort, et, s’appuyant sur mon épaule, tandis que je résistais dans une dernière convulsion, il se dressa à demi hors de l’eau et retomba épuisé. (02:51:28.05)
"Qu’as-tu vu? (02:51:31.01)
– J’ai vu... murmura-t-il, j’ai vu... mais ne parlons pas... gardons toutes nos forces!...» (02:51:43.05)
Qu’avait-il vu? (02:51:46.05)
Alors, je ne sais pourquoi, la pensée du monstre me vint pour la première fois à l’esprit!... (02:51:58.07)
Mais cette voix cependant?... (02:52:01.14)
Les temps ne sont plus où les Jonas se réfugient dans le ventre des baleines! (02:52:10.18)
Pourtant, Conseil me remorquait encore. (02:52:17.04)
Il relevait parfois la tête, regardait devant lui, et jetait un cri de reconnaissance auquel répondait une voix de plus en plus rapprochée. (02:52:35.09)
Je l’entendais à peine. (02:52:39.03)
Mes forces étaient à bout; mes doigts s’écartaient; ma main ne me fournissait plus un point d’appui; ma bouche, convulsivement ouverte, s’emplissait d’eau salée; le froid m’envahissait. (02:53:03.18)
Je relevai la tête une dernière fois, puis, je m’abîmai... (02:53:11.23)
En cet instant, un corps dur me heurta. (02:53:17.15)
Je m’y cramponnai. (02:53:19.04)
Puis, je sentis qu’on me retirait, qu’on me ramenait à la surface de l’eau, que ma poitrine se dégonflait, et je m’évanouis... (02:53:37.10)
Il est certain que je revins promptement à moi, grâce à de vigoureuses frictions qui me sillonnèrent le corps. (02:53:49.17)
J’entr’ouvris les yeux... (02:53:53.23)
"Conseil! (02:53:56.14)
murmurai-je. (02:53:59.02)
– Monsieur m’a sonné?» (02:54:02.17)
répondit Conseil. (02:54:06.09)
En ce moment, aux dernières clartés de la lune qui s’abaissait vers l’horizon, j’aperçus une figure qui n’était pas celle de Conseil, et que je reconnus aussitôt. (02:54:27.04)
"Ned! (02:54:29.02)
m’écriai-je (02:54:31.15)
– En personne, monsieur, et qui court après sa prime! (02:54:39.02)
répondit le Canadien. (02:54:43.00)
– Vous avez été précipité à la mer au choc de la frégate? (02:54:50.17)
– Oui, monsieur le professeur, mais plus favorisé que vous, j’ai pu prendre pied presque immédiatement sur un îlot flottant. (02:55:07.08)
– Un îlot? (02:55:09.10)
– Ou, pour mieux dire, sur notre narwal gigantesque. (02:55:18.07)
– Expliquez-vous, Ned. (02:55:22.23)
– Seulement, j’ai bientôt compris pourquoi mon harpon n’avait pu l’entamer et s’était émoussé sur sa peau. (02:55:34.22)
– Pourquoi, Ned, pourquoi? (02:55:39.20)
– C’est que cette bête-là, monsieur le professeur, est faite en tôle d’acier!» (02:55:49.13)
Il faut que je reprenne mes esprits, que je revivifie mes souvenirs, que je contrôle moi-même mes assertions. (02:55:56.14)
Les dernières paroles du Canadien avaient produit un revirement subit dans mon cerveau. (02:56:06.11)
Je me hissai rapidement au sommet de l’être ou de l’objet à demi immergé qui nous servait de refuge. (02:56:20.11)
Je l’éprouvai du pied. (02:56:23.14)
C’était évidemment un corps dur, impénétrable, et non pas cette substance molle qui forme la masse des grands mammifères marins. (02:56:40.08)
Mais ce corps dur pouvait être une carapace osseuse, semblable à celle des animaux antédiluviens, et j’en serais quitte pour classer le monstre parmi les reptiles amphibies, tels que les tortues ou les alligators. (02:57:06.00)
Eh bien! non! (02:57:07.05)
Le dos noirâtre qui me supportait était lisse, poli, non imbriqué. (02:57:18.20)
Il rendait au choc une sonorité métallique, et, si incroyable que cela fût, il semblait que, dis-je, il était fait de plaques boulonnées. (02:57:37.21)
Le doute n’était pas possible! (02:57:42.06)
L’animal, le monstre, le phénomène naturel qui avait intrigué le monde savant tout entier, bouleversé et fourvoyé l’imagination des marins des deux hémisphères, il fallait bien le reconnaître, c’était un phénomène plus étonnant encore, un phénomène de main d’homme. (02:58:16.12)
La découverte de l’existence de l’être le plus fabuleux, le plus mythologique, n’eût pas, au même degré, surpris ma raison. (02:58:24.20)
Que ce qui est prodigieux vienne du Créateur, c’est tout simple. (02:58:28.20)
Mais trouver tout à coup, sous ses yeux, l’impossible mystérieusement et humainement réalisé, c’était à confondre l’esprit! (02:58:36.21)
Il n’y avait pas à hésiter cependant. (02:58:42.13)
Nous étions étendus sur le dos d’une sorte de bateau sous-marin, qui présentait, autant que j’en pouvais juger, la forme d’un immense poisson d’acier. (02:59:00.18)
L’opinion de Ned Land était faite sur ce point. (02:59:07.05)
Conseil et moi, nous ne pûmes que nous y ranger. (02:59:13.13)
"Mais alors, dis-je, cet appareil renferme en lui un mécanisme de locomotion et un équipage pour le manœuvrer? (02:59:20.23)
– Évidemment, répondit le harponneur, et néanmoins, depuis trois heures que j’habite cette île flottante, elle n’a pas donné signé de vie. (02:59:29.22)
– Ce bateau n’a pas marché? (02:59:31.20)
– Non, monsieur Aronnax. (02:59:34.07)
Il se laisse bercer au gré des lames, mais il ne bouge pas. (02:59:38.01)
– Nous savons, à n’en pas douter, cependant, qu’il est doué d’une grande vitesse. (02:59:43.11)
Or, comme il faut une machine pour produire cette vitesse et un mécanicien pour conduire cette machine, j’en conclus... que nous sommes sauvés. (02:59:52.02)
– Hum!» fit Ned Land d’un ton réservé. (02:59:54.16)
En ce moment, et comme pour donner raison à mon argumentation, un bouillonnement se fit à l’arrière de cet étrange appareil, dont le propulseur était évidemment une hélice, et il se mit en mouvement. (03:00:15.17)
Nous n’eûmes que le temps de nous accrocher à sa partie supérieure qui émergeait de quatre-vingts centimètres environ. Très heureusement sa vitesse n’était pas excessive. (03:00:35.10)
"Tant qu’il navigue horizontalement, murmura Ned Land, je n’ai rien à dire. Mais s’il lui prend la fantaisie de plonger, je ne donnerais pas deux dollars de ma peau!» (03:00:57.10)
Moins encore, aurait pu dire le Canadien. (03:01:03.14)
Il devenait donc urgent de communiquer avec les êtres quelconques renfermés dans les flancs de cette machine. (03:01:17.00)
Je cherchai à sa surface une ouverture, un panneau, "un trou d’homme», pour employer l’expression technique; mais les lignes de boulons, solidement rabattues sur la jointure des tôles, étaient nettes et uniformes. (03:01:45.10)
D’ailleurs, la lune disparut alors, et nous laissa dans une obscurité profonde. (03:01:56.09)
Il fallut attendre le jour pour aviser aux moyens de pénétrer à l’intérieur de ce bateau sous-marin. (03:02:02.02)
Ainsi donc, notre salut dépendait uniquement du caprice des mystérieux timoniers qui dirigeaient cet appareil, et, s’ils plongeaient, nous étions perdus! (03:02:11.21)
Ce cas excepté, je ne doutais pas de la possibilité d’entrer en relations avec eux. (03:02:17.05)
Et, en effet, s’ils ne faisaient pas eux-mêmes leur air, il fallait nécessairement qu’ils revinssent de temps en temps à la surface de l’Océan pour renouveler leur provision de molécules respirables. (03:02:28.04)
Donc, nécessité d’une ouverture qui mettait l’intérieur du bateau en communication avec l’atmosphère. (03:02:34.23)
Quant à l’espoir d’être sauvé par le commandant Farragut, il fallait y renoncer complètement. (03:02:40.12)
Nous étions entraînés vers l’ouest, et j’estimai que notre vitesse, relativement modérée, atteignait douze milles à l’heure. (03:02:48.08)
L’hélice battait les flots avec une régularité mathématique, émergeant quelquefois et faisant jaillir l’eau phosphorescente à une grande hauteur. (03:02:57.01)
Vers quatre heures du matin, la rapidité de l’appareil s’accrut. (03:03:01.04)
Nous résistions difficilement à ce vertigineux entraînement, lorsque les lames nous battaient de plein fouet. (03:03:07.06)
Heureusement, Ned rencontra sous sa main un large organeau fixé à la partie supérieure du dos de tôle, et nous parvînmes à nous y accrocher solidement. (03:03:16.05)
Enfin cette longue nuit s’écoula. (03:03:21.08)
Mon souvenir incomplet ne permet pas d’en retracer toutes les impressions. (03:03:31.00)
Un seul détail me revient à l’esprit. (03:03:36.17)
Pendant certaines accalmies de la mer et du vent, je crus entendre plusieurs fois des sons vagues, une sorte d’harmonie fugitive produite par des accords lointains. (03:03:56.11)
Quel était donc le mystère de cette navigation sous-marine dont le monde entier cherchait vainement l’explication? (03:04:11.03)
Quels êtres vivaient dans cet étrange bateau? (03:04:17.13)
Quel agent mécanique lui permettait de se déplacer avec une si prodigieuse vitesse? (03:04:27.02)
Le jour parut. (03:04:30.00)
Les brumes du matin nous enveloppaient, mais elles ne tardèrent pas à se déchirer. (03:04:39.05)
J’allais procéder à un examen attentif de la coque qui formait à sa partie supérieure une sorte de plate-forme horizontale, quand je la sentis s’enfoncer peu à peu. (03:04:57.23)
"Eh! mille diables! s’écria Ned Land, frappant du pied la tôle sonore, ouvrez donc, navigateurs peu hospitaliers!» (03:05:11.01)
Mais il était difficile de se faire entendre au milieu des battements assourdissants de l’hélice. (03:05:19.10)
Heureusement, le mouvement d’immersion s’arrêta. (03:05:25.12)
Soudain, un bruit de ferrures violemment poussées se produisit à l’intérieur du bateau. (03:05:38.00)
Une plaque se souleva, un homme parut, jeta un cri bizarre et disparut (03:05:50.11)
aussitôt. (03:05:51.14)
Quelques instants après, huit solides gaillards, le visage voilé, apparaissaient silencieusement, et nous entraînaient dans leur formidable machine. (03:06:10.18)
VIII MOBILIS IN MOBILE (03:06:20.18)
Cet enlèvement, si brutalement exécuté, s’était accompli avec la rapidité de l’éclair. (03:06:34.03)
Mes compagnons et moi, nous n’avions pas eu le temps de nous reconnaître. (03:06:38.11)
Je ne sais ce qu’ils éprouvèrent en se sentant introduits dans cette prison flottante; mais, pour mon compte, un rapide frisson me glaça l’épiderme. (03:06:49.01)
A qui avions-nous affaire? (03:06:53.09)
Sans doute à quelques pirates d’une nouvelle espèce qui exploitaient la mer à leur façon. (03:07:03.23)
A peine l’étroit panneau fut-il refermé sur moi, qu’une obscurité profonde m’enveloppa. (03:07:15.13)
Mes yeux, imprégnés de la lumière extérieure, ne purent rien percevoir. (03:07:25.12)
Je sentis mes pieds nus se cramponner aux échelons d’une échelle de fer. (03:07:33.23)
Ned Land et Conseil, vigoureusement saisis, me suivaient. (03:07:42.23)
Au bas de l’échelle, une porte s’ouvrit et se referma immédiatement sur nous avec un retentissement sonore. (03:07:56.01)
Nous étions seuls. (03:07:59.05)
Où? (03:07:59.22)
Je ne pouvais le dire, à peine l’imaginer. (03:08:06.17)
Tout était noir, mais d’un noir si absolu, qu’après quelques minutes, mes yeux n’avaient encore pu saisir une de ces lueurs indéterminées qui flottent dans les plus profondes nuits. (03:08:26.01)
Cependant, Ned Land, furieux de ces façons de procéder, donnait un libre cours à son indignation. (03:08:40.05)
"Mille diables! s’écriait-il, voilà des gens qui en remonteraient aux Calédoniens pour l’hospitalité! (03:08:51.21)
Il ne leur manque plus que d’être anthropophages! (03:08:57.09)
Je n’en serais pas surpris, mais je déclare que l’on ne me mangera pas sans que je proteste! (03:09:09.09)
– Calmez-vous, ami Ned, calmez-vous, répondit tranquillement Conseil. (03:09:21.15)
Ne vous emportez pas avant l’heure. (03:09:26.21)
Nous ne sommes pas encore dans la rôtissoire! (03:09:32.04)
– Dans la rôtissoire, non, riposta le Canadien, mais dans le four, à coup sûr! (03:09:38.04)
Il y fait assez noir. (03:09:47.20)
Heureusement, mon bowie-kniff ne m’a pas quitté, et j’y vois toujours assez clair pour m’en servir. (03:10:00.04)
Le premier de ces bandits qui met la main sur moi... (03:10:07.04)
– Ne vous irritez pas, Ned, dis-je alors au harponneur, et ne nous compromettez point par d’inutiles violences. (03:10:22.23)
Qui sait si on ne nous écoute pas! (03:10:28.01)
Tâchons plutôt de savoir où nous sommes!» (03:10:33.22)
Je marchai en tâtonnant. (03:10:37.10)
Après cinq pas, je rencontrai une muraille de fer, faite de tôles boulonnées. (03:10:48.11)
Puis, me retournant, je heurtai une table de bois, près de laquelle étaient rangés plusieurs escabeaux. (03:11:01.13)
Le plancher de cette prison se dissimulait sous une épaisse natte de phormium qui assourdissait le bruit des pas. (03:11:13.20)
Les murs nus ne révélaient aucune trace de porte ni de fenêtre. (03:11:21.23)
Conseil, faisant un tour en sens inverse, me rejoignit, et nous revînmes au milieu de cette cabine, qui devait avoir vingt pieds de long sur dix pieds de large. (03:11:41.14)
Quant à sa hauteur, Ned Land, malgré sa grande taille, ne put la mesurer. (03:11:53.05)
Une demi-heure s’était déjà écoulée sans que la situation se fût modifiée, quand, d’une extrême obscurité, nos yeux passèrent subitement à la plus violente lumière. (03:12:13.04)
Notre prison s’éclaira soudain, c’est-à-dire qu’elle s’emplit d’une matière lumineuse tellement vive que je ne pus d’abord en supporter l’éclat. (03:12:31.01)
A sa blancheur, à son intensité, je reconnus cet éclairage électrique, qui produisait autour du bateau sous-marin comme un magnifique phénomène de phosphorescence. (03:12:51.23)
Après avoir involontairement fermé les yeux, je les rouvris, et je vis que l’agent lumineux s’échappait d’un demi-globe dépoli qui s’arrondissait à la partie supérieure de la cabine. (03:13:14.10)
"Enfin! on y voit clair! s’écria Ned Land, qui, son couteau à la main, se tenait sur la défensive. (03:13:28.15)
– Oui, répondis-je, risquant l’antithèse, mais la situation n’en est pas moins obscure. (03:13:39.14)
– Que monsieur prenne patience», dit l’impassible Conseil. (03:13:48.12)
Le soudain éclairage de la cabine m’avait permis d’en examiner les moindres détails. (03:13:58.03)
Elle ne contenait que la table et les cinq escabeaux. (03:14:04.19)
La porte invisible devait être hermétiquement fermée. (03:14:11.17)
Aucun bruit n’arrivait à notre oreille. (03:14:16.02)
Tout semblait mort à l’intérieur de ce bateau. (03:14:22.01)
Marchait-il, se maintenait-il à la surface de l’Océan, s’enfonçait-il dans ses profondeurs? (03:14:34.18)
Je ne pouvais le deviner. (03:14:38.07)
Cependant, le globe lumineux ne s’était pas allumé sans raison. j’espérais donc que les hommes de l’équipage ne tarderaient pas à se montrer. (03:14:46.13)
Quand on veut oublier les gens, on n’éclaire pas les oubliettes. (03:14:50.16)
Je ne me trompais pas. (03:14:52.09)
Un bruit de verrou se fit entendre, la porte s’ouvrit, deux hommes parurent. (03:15:03.06)
L’un était de petite taille, vigoureusement musclé, large d’épaules, robuste de membres, la tête forte, la chevelure abondante et noire, la moustache épaisse, le regard vif et pénétrant, et toute sa personne empreinte de cette vivacité méridionale qui caractérise en France les populations provençales. (03:15:40.08)
Diderot a très justement prétendu que le geste de l’homme est métaphorique, et ce petit homme en était certainement la preuve vivante. (03:15:48.13)
On sentait que dans son langage habituel, il devait prodiguer les prosopopées, les métonymies et les hypallages. (03:15:55.13)
Ce que. d’ailleurs, je ne fus jamais à même de vérifier, car il employa toujours devant moi un idiome singulier et absolument incompréhensible. (03:16:04.10)
Le second inconnu mérite une description plus détaillée. (03:16:12.10)
Un disciple de Gratiolet ou d’Engel eût lu sur sa physionomie à livre ouvert. (03:16:17.07)
Je reconnus sans hésiter ses qualités dominantes – la confiance en lui, car sa tête se dégageait noblement sur l’arc formé par la ligne de ses épaules, et ses yeux noirs regardaient avec une froide assurance: – le calme, car sa peau, pâle plutôt que colorée, annonçait la tranquillité du sang; – l’énergie, que démontrait la rapide contraction de ses muscles sourciliers; le courage enfin, car sa vaste respiration dénotait une grande expansion vitale. J’ajouterai que cet homme était fier, que son regard ferme et calme semblait refléter de hautes pensées, et que de tout cet ensemble, de l’homogénéité des expressions dans les gestes du corps et du visage, suivant l’observation des physionomistes, résultait une indiscutable franchise. (03:17:29.18)
Je me sentis "involontairement» rassuré en sa présence, et j’augurai bien de notre entrevue. (03:17:35.12)
Ce personnage avait-il trente-cinq ou cinquante ans, je n’aurais pu le préciser. (03:17:46.06)
Sa taille était haute, son front large, son nez droit, sa bouche nettement dessinée. ses dents magnifiques, ses mains fines, allongées, éminemment "psychiques» pour employer un mot de la chirognomonie, c’est-à-dire dignes de servir une âme haute et passionnée. (03:18:14.03)
Cet homme formait certainement le plus admirable type que j’eusse jamais rencontré. (03:18:24.02)
Détail particulier, ses yeux, un peu écartés l’un de l’autre, pouvaient embrasser simultanément près d’un quart de l’horizon. (03:18:40.23)
Cette faculté je l’ai vérifié plus tard se doublait d’une puissance de vision encore supérieure à celle de Ned Land. (03:18:54.23)
Lorsque cet inconnu fixait un objet, la ligne de ses sourcils se fronçait, ses larges paupières se rapprochaient de manière à circonscrire la pupille des yeux et à rétrécir ainsi l’étendue du champ visuel, et il regardait! Quel regard! comme il grossissait les objets rapetissés par l’éloignement! comme il vous pénétrait jusqu’à l’âme! comme il perçait ces nappes liquides, si opaques à nos yeux, et comme il lisait au plus profond des mers!... (03:19:41.00)
Les deux inconnus, coiffés de bérets faits d’une fourrure de loutre marine, et chaussés de bottes de mer en peau de phoque, portaient des vêtements d’un tissu particulier, qui dégageaient la taille et laissaient une grande liberté de mouvements. (03:20:07.02)
Le plus grand des deux évidemment le chef du bord – nous examina avec une extrême attention, sans prononcer une parole. Puis, se retournant vers son compagnon, il s’entretint avec lui dans une langue que je ne pus reconnaître. (03:20:34.13)
C’était un idiome sonore, harmonieux, flexible, dont les voyelles semblaient soumises à une accentuation très variée. (03:20:51.05)
L’autre répondit par un hochement de tête, et ajouta deux ou trois mots parfaitement incompréhensibles. (03:21:04.20)
Puis du regard il parut m’interroger directement. (03:21:11.01)
Je répondis, en bon français, que je n’entendais point son langage; mais il ne sembla pas me comprendre, et la situation devint assez embarrassante. (03:21:30.16)
"Que monsieur raconte toujours notre histoire, me dit Conseil. Ces messieurs en saisiront peut-être quelques mots!» (03:21:45.19)
Je recommençai le récit de nos aventures, articulant nettement toutes mes syllabes, et sans omettre un seul détail. (03:22:01.08)
Je déclinai nos noms et qualités; puis, je présentai dans les formes le professeur Aronnax, son domestique Conseil, et maître Ned Land, le harponneur. (03:22:22.08)
L’homme aux yeux doux et calmes m’écouta tranquillement, poliment même, et avec une attention remarquable. Mais rien dans sa physionomie n’indiqua qu’il eût compris mon histoire. (03:22:45.09)
Quand j’eus fini, il ne prononça pas un seul mot. (03:22:51.19)
Restait encore la ressource de parler anglais. (03:22:58.08)
Peut-être se ferait-on entendre dans cette langue qui est à peu près universelle. (03:23:07.01)
Je la connaissais, ainsi que la langue allemande, d’une manière suffisante pour la lire couramment, mais non pour la parler correctement. (03:23:22.23)
Or, ici, il fallait surtout se faire comprendre. (03:23:31.02)
"Allons, à votre tour, dis-je au harponneur. A vous, maître Land, tirez de votre sac le meilleur anglais qu’ait jamais parlé un Anglo-Saxon. (03:23:49.08)
et tâchez d’être plus heureux que moi.» (03:23:51.15)
Ned ne se fit pas prier et recommença mon récit que je compris à peu près. (03:23:59.23)
Le fond fut le même, mais la forme différa. (03:24:03.05)
Le Canadien, emporté par son caractère, y mit beaucoup d’animation. (03:24:08.05)
Il se plaignit violemment d’être emprisonné au mépris du droit des gens, demanda en vertu de quelle loi on le retenait ainsi, invoqua l’habeas corpus, menaça de poursuivre ceux qui le séquestraient indûment, se démena, gesticula, cria, et finalement, il fit comprendre par un geste expressif que nous mourions de faim. (03:24:28.03)
Ce qui était parfaitement vrai, mais nous l’avions à peu près oublié. (03:24:32.11)
A sa grande stupéfaction, le harponneur ne parut pas avoir été plus intelligible que moi. (03:24:45.12)
Nos visiteurs ne sourcillèrent pas. (03:24:50.08)
Il était évident qu’ils ne comprenaient ni la langue d’Arago ni celle de Faraday. (03:24:59.12)
Fort embarrassé, après avoir épuisé vainement nos ressources philologiques, je ne savais plus quel parti prendre, quand Conseil me dit: (03:25:17.16)
"Si monsieur m’y autorise, je raconterai la chose en allemand. (03:25:25.19)
– Comment! tu sais l’allemand? m’écriai-je. (03:25:27.23)
– Comme un Flamand, n’en déplaise à monsieur. (03:25:30.21)
– Cela me plaît, au contraire. (03:25:33.05)
Va, mon garçon.» (03:25:35.06)
Et Conseil, de sa voix tranquille, raconta pour la troisième fois les diverses péripéties de notre histoire. (03:25:42.10)
Mais, malgré les élégantes tournures et la belle accentuation du narrateur, la langue allemande n’eut aucun succès. (03:25:56.16)
Enfin, poussé à bout, je rassemblai tout ce qui me restait de mes premières études, et j’entrepris de narrer nos aventures en latin. (03:26:15.08)
Cicéron se fût bouché les oreilles et m’eût renvoyé à la cuisine, mais cependant, je parvins à m’en tirer. (03:26:21.23)
Même résultat négatif. (03:26:24.07)
Cette dernière tentative définitivement avortée, les deux inconnus échangèrent quelques mots dans leur incompréhensible langage, et se retirèrent, sans même nous avoir adresse un de ces gestes rassurants qui ont cours dans tous les pays du monde. (03:26:47.06)
La porte se referma. (03:26:50.12)
"C’est une infamie! s’écria Ned Land, qui éclata pour la vingtième fois. (03:27:01.11)
Comment! on leur parle français, anglais, allemand, latin, à ces coquins-là, et il n’en est pas un qui ait la civilité de répondre! (03:27:18.10)
Calmez-vous, Ned, dis-je au bouillant harponneur, la colère ne mènerait à rien. (03:27:29.12)
– Mais savez-vous, monsieur le professeur, reprit notre irascible compagnon, que l’on mourrait parfaitement de faim dans cette cage de fer? (03:27:47.04)
– Bah! (03:27:48.23)
fit Conseil, avec de la philosophie, on peut encore tenir longtemps! (03:27:59.07)
– Mes amis, dis-je, il ne faut pas se désespérer. (03:28:06.17)
Nous nous sommes trouvés dans de plus mauvaises passes. (03:28:11.19)
Faites-moi donc le plaisir d’attendre pour vous former une opinion sur le commandant et l’équipage de ce bateau. (03:28:24.11)
– Mon opinion est toute faite, riposta Ned Land. (03:28:32.21)
Ce sont des coquins... (03:28:36.01)
– Bon! (03:28:37.20)
et de quel pays? (03:28:41.09)
– Du pays des coquins! (03:28:44.23)
– Mon brave Ned, ce pays-là n’est pas encore suffisamment indiqué sur la mappemonde, et j’avoue que la nationalité de ces deux inconnus est difficile à déterminer! (03:29:05.10)
Ni Anglais, ni Français, ni Allemands, voilà tout ce que l’on peut affirmer. (03:29:15.21)
Cependant, je serais tenté d’admettre que ce commandant et son second sont nés sous de basses latitudes. (03:29:29.01)
Il y a du méridional en eux. (03:29:33.11)
Mais sont-ils espagnols, turcs, arabes ou indiens, c’est ce que leur type physique ne me permet pas de décider. (03:29:48.08)
Quant à leur langage. il est absolument incompréhensible. (03:29:55.21)
Voilà le désagrément de ne pas savoir toutes les langues, répondit Conseil, ou le désavantage de ne pas avoir une langue unique! (03:30:12.17)
– Ce qui ne servirait à rien! répondit Ned Land. (03:30:15.16)
Ne voyez-vous pas que ces gens-là ont un langage à eux, un langage inventé pour désespérer les braves gens qui demandent à dîner! (03:30:22.22)
Mais, dans tous les pays de la terre ouvrir la bouche, remuer les mâchoires, happer des dents et des lèvres, est-ce que cela ne se comprend pas de reste? (03:30:32.07)
Est-ce que cela ne veut pas dire à Québec comme aux Pomotou, à Paris comme aux antipodes: J’ai faim! donnez-moi à manger!... (03:30:39.09)
– Oh! fit Conseil, il y a des natures si inintelligentes!...» (03:30:43.14)
Comme il disait ces mots, la porte s’ouvrit. (03:30:50.03)
Un stewart entra. (03:30:53.07)
Il nous apportait des vêtements, vestes et culottes de mer, faites d’une étoffe dont je ne reconnus pas la nature. (03:31:05.19)
Je me hâtai de les revêtir, et mes compagnons m’imitèrent. (03:31:15.05)
Pendant ce temps, le stewart muet, sourd peut-être avait disposé la table et placé trois couverts. (03:31:29.19)
"Voilà quelque chose de sérieux, dit Conseil, et cela s’annonce bien. (03:31:38.00)
– Bah! répondit le rancunier harponneur, que diable voulez-vous qu’on mange ici? (03:31:48.06)
du foie de tortue, du filet de requin, du beefsteak de chien de mer! (03:31:58.10)
– Nous verrons bien!» dit Conseil. (03:32:03.10)
Les plats, recouverts de leur cloche d’argent, furent symétriquement posés sur la nappe, et nous prîmes place à table. (03:32:16.12)
Décidément, nous avions affaire à des gens civilisés, et sans la lumière électrique qui nous inondait, je me serais cru dans la salle à manger de l’hôtel Adelphi, à Liverpool, ou du Grand-Hôtel, à Paris. (03:32:45.02)
Je dois dire toutefois que le pain et le vin manquaient totalement. (03:32:53.11)
L’eau était fraîche et limpide, mais c’était de l’eau – ce qui ne fut pas du goût de Ned Land. (03:33:04.23)
Parmi les mets qui nous furent servis, je reconnus divers poissons délicatement apprêtés; mais, sur certains plats, excellents d’ailleurs, je ne pus me prononcer, et je n’aurais même su dire à quel règne, végétal ou animal, leur contenu appartenait. (03:33:36.14)
Quant au service de table, il était élégant et d’un goût parfait. (03:33:45.17)
Chaque ustensile, cuiller, fourchette, couteau, assiette, portait une lettre entourée d’une devise en exergue, et dont voici le fac-similé exact: (03:34:07.16)
Mobile dans l’élément mobile! (03:34:09.18)
Cette devise s’appliquait justement à cet appareil sous-marin, à la condition de traduire la préposition in par dans et non par sur. (03:34:19.21)
La lettre N formait sans doute l’initiale du nom de l’énigmatique personnage qui commandait au fond des mers! (03:34:34.00)
Ned et Conseil ne faisaient pas tant de réflexions. (03:34:40.10)
Ils dévoraient, et je ne tardai pas à les imiter. (03:34:47.08)
J’étais, d’ailleurs, rassuré sur notre sort, et il me paraissait évident que nos hôtes ne voulaient pas nous laisser mourir d’inanition. (03:35:03.23)
Cependant, tout finit ici-bas, tout passe, même la faim de gens qui n’ont pas mangé depuis quinze heures. (03:35:19.19)
Notre appétit satisfait, le besoin de sommeil se fit impérieusement sentir. (03:35:29.14)
Réaction bien naturelle, après l’interminable nuit pendant laquelle nous avions lutté contre la mort. (03:35:37.00)
"Ma foi, je dormirais bien, dit Conseil. (03:35:44.01)
– Et moi, je dors!» répondit Ned Land. (03:35:50.04)
Mes deux compagnons s’étendirent sur le tapis de la cabine, et furent bientôt plongés dans un profond sommeil. (03:36:03.17)
Pour mon compte, je cédai moins facilement à ce violent besoin de dormir. Trop de pensées s’accumulaient dans mon esprit, trop de questions insolubles s’y pressaient, trop d’images tenaient mes paupières entr’ouvertes! (03:36:28.09)
Où étions-nous? (03:36:30.18)
Quelle étrange puissance nous emportait? (03:36:36.01)
Je sentais – ou plutôt je croyais sentir – l’appareil s’enfoncer vers les couches les plus reculées de la mer. (03:36:50.06)
De violents cauchemars m’obsédaient. (03:36:52.17)
J’entrevoyais dans ces mystérieux asiles tout un monde d’animaux inconnus, dont ce bateau sous-marin semblait être le congénère, vivant, se mouvant, formidable comme eux!... (03:37:19.01)
Puis, mon cerveau se calma, mon imagination se fondit en une vague somnolence, et je tombai bientôt dans un morne sommeil. (03:37:36.01)
IX LES COLÈRES DE NED LAND (03:37:45.20)
Quelle fut la durée de ce sommeil, je l’ignore; mais il dut être long, car il nous reposa complètement de nos fatigues. (03:38:02.09)
Je me réveillai le premier. (03:38:06.03)
Mes compagnons n’avaient pas encore bougé, et demeuraient étendus dans leur coin comme des masses inertes. (03:38:17.09)
A peine relevé de cette couche passablement dure, je sentis mon cerveau dégagé, mon esprit net. (03:38:31.03)
Je recommençai alors un examen attentif de notre cellule. (03:38:39.06)
Rien n’était changé à ses dispositions intérieures. (03:38:45.02)
La prison était restée prison, et les prisonniers, prisonniers. (03:38:53.18)
Cependant le stewart, profitant de notre sommeil, avait desservi la table. (03:39:04.10)
Rien n’indiquait donc une modification prochaine dans cette situation, et je me demandai sérieusement si nous étions destinés à vivre indéfiniment dans cette cage. (03:39:15.17)
Cette perspective me sembla d’autant plus pénible que, si mon cerveau était libre de ses obsessions de la veille, je me sentais la poitrine singulièrement oppressée. (03:39:25.12)
Ma respiration se faisait difficilement. (03:39:28.10)
L’air lourd ne suffisait plus au jeu de mes poumons. (03:39:34.14)
Bien que la cellule fût vaste, il était évident que nous avions consommé en grande partie l’oxygène qu’elle contenait. (03:39:48.11)
En effet, chaque homme dépense en une heure, l’oxygène renfermé dans cent litres d’air et cet air, chargé alors d’une quantité presque égale d’acide carbonique, devient irrespirable. (03:40:16.11)
Il était donc urgent de renouveler l’atmosphère de notre prison, et, sans doute aussi, L’atmosphère du bateau sous-marin. (03:40:31.18)
Là se posait une question à mon esprit. (03:40:37.23)
Comment procédait le commandant de cette demeure flottante? (03:40:45.23)
Obtenait-il de l’air par des moyens chimiques, en dégageant par la chaleur l’oxygène contenu dans du chlorate de potasse, et en absorbant l’acide carbonique par la potasse caustique? (03:41:08.13)
Dans ce cas, il devait avoir conservé quelques relations avec les continents, afin de se procurer les matières nécessaires à cette opération. (03:41:17.07)
Se bornait-il seulement à emmagasiner l’air sous de hautes pressions dans des réservoirs, puis à le répandre suivant les besoins de son équipage? (03:41:25.14)
Peut-être. (03:41:26.22)
Ou, procédé plus commode. plus économique, et par conséquent plus probable, se contentait-il de revenir respirer à la surface des eaux, comme un cétacé. et de renouveler pour vingt-quatre heures sa provision d’atmosphère? Quoi qu’il en soit. (03:41:58.09)
et quelle que fût la méthode, il me paraissait prudent de l’employer sans retard. (03:42:03.09)
En effet, j’étais déjà réduit à multiplier mes inspirations pour extraire de cette cellule le peu d’oxygène qu’elle renfermait, quand, soudain, je fus rafraîchi par un courant d’air pur et tout parfumé d’émanations salines. (03:42:32.03)
C’était bien la brise de mer, vivifiante et chargée d’iode! (03:42:40.19)
J’ouvris largement la bouche, et mes poumons se saturèrent de fraîches molécules. (03:42:52.11)
En même temps, je sentis un balancement, un roulis de médiocre amplitude, mais parfaitement déterminable. (03:43:02.18)
Le bateau, le monstre de tôle venait évidemment de remonter à la surface de l’Océan pour y respirer à la façon des baleines. (03:43:17.22)
Le mode de ventilation du navire était donc parfaitement reconnu. (03:43:25.23)
Lorsque j’eus absorbé cet air pur à pleine poitrine, je cherchai le conduit, l’» aérifère», si l’on veut, qui laissait arriver jusqu’à nous ce bienfaisant effluve. et je ne tardai pas à le trouver. (03:43:47.21)
Au-dessus de la porte s’ouvrait un trou d’aérage laissant passer une fraîche colonne d’air, qui renouvelait ainsi l’atmosphère appauvrie de la cellule. (03:44:03.17)
J’en étais là de mes observations, quand Ned et Conseil s’éveillèrent presque en même temps, sous l’influence de cette aération revivifiante. (03:44:21.02)
Ils se frottèrent les yeux, se détirèrent les bras et furent sur pied en un instant. (03:44:32.04)
"Monsieur a bien dormi? (03:44:36.01)
me demanda Conseil avec sa politesse quotidienne. (03:44:43.02)
– Fort bien, mon brave garçon, répondis-je. (03:44:49.09)
Et, vous, maître Ned Land? (03:44:54.05)
– Profondément, monsieur le professeur. (03:44:59.09)
Mais, je ne sais si je me trompe, il me semble que je respire comme une brise de mer?» (03:45:04.23)
Un marin ne pouvait s’y méprendre, et je racontai au Canadien ce qui s’était passé pendant son sommeil. (03:45:11.11)
"Bon! dit-il, cela explique parfaitement ces mugissements que nous entendions, lorsque le prétendu narwal se trouvait en vue de l’Abraham-Lincoln. (03:45:20.17)
– Parfaitement, maître Land, c’était sa respiration! (03:45:25.01)
– Seulement, monsieur Aronnax, je n’ai aucune idée de l’heure qu’il est, à moins que ce ne soit l’heure du dîner? (03:45:36.22)
– L’heure du dîner, mon digne harponneur? (03:45:39.22)
Dites, au moins, l’heure du déjeuner, car nous sommes certainement au lendemain d’hier. (03:45:45.17)
– Ce qui démontre, répondit Conseil, que nous avons pris vingt-quatre heures de sommeil. (03:45:51.11)
– C’est mon avis. répondis-je. (03:45:53.12)
– Je ne vous contredis point, répliqua Ned Land. Mais dîner ou déjeuner, le stewart sera le bienvenu, qu’il apporte l’un ou l’autre. (03:46:02.10)
– L’un et l’autre, dit Conseil (03:46:05.06)
– Juste, répondit le Canadien, nous avons droit à deux repas, et pour mon compte, je ferai honneur à tous les deux. (03:46:12.13)
– Eh bien! (03:46:13.14)
Ned, attendons, répondis-je. (03:46:16.11)
Il est évident que ces inconnus n’ont pas l’intention de nous laisser mourir de faim, car, dans ce cas, le dîner d’hier soir n’aurait aucun sens. (03:46:25.10)
– A moins qu’on ne nous engraisse! riposta Ned. (03:46:28.06)
– Je proteste, répondis-je. (03:46:30.20)
Nous ne sommes point tombés entre les mains de cannibales! (03:46:34.00)
– Une fois n’est pas coutume, répondit sérieusement le Canadien. (03:46:38.04)
Qui sait si ces gens-là ne sont pas privés depuis longtemps de chair fraîche, et dans ce cas, trois particuliers sains et bien constitués comme monsieur le professeur, son domestique et moi... (03:46:49.02)
– Chassez ces idées, maître Land, répondis-je au harponneur, et surtout. ne partez pas de là pour vous emporter contre nos hôtes, ce qui ne pourrait qu’aggraver la situation. (03:47:00.06)
– En tout cas, dit le harponneur, j’ai une faim de tous les diables, et dîner ou déjeuner, le repas n’arrive guère! (03:47:07.17)
– Maître Land, répliquai-je, il faut se conformer au règlement du bord, et je suppose que notre estomac avance sur la cloche du maître-coq. (03:47:16.16)
– Eh bien! on le mettra à l’heure, répondit tranquillement Conseil. (03:47:20.22)
– Je vous reconnais là, ami Conseil, riposta l’impatient Canadien. (03:47:25.22)
Vous usez peu votre bile et vos nerfs! (03:47:28.09)
Toujours calme! (03:47:29.19)
Vous seriez capable de dire vos grâces avant votre bénédicité, et de mourir de faim plutôt que de vous plaindre! (03:47:36.16)
– A quoi cela servirait-il? demanda Conseil. (03:47:39.22)
– Mais cela servirait à se plaindre! (03:47:42.09)
C’est déjà quelque chose. (03:47:44.09)
Et si ces pirates – je dis pirates par respect, et pour ne pas contrarier monsieur le professeur qui défend de les appeler cannibales -, si ces pirates se figurent qu’ils vont me garder dans cette cage où j’étouffe, sans apprendre de quels jurons j’assaisonne mes emportements, ils se trompent! (03:48:01.15)
Voyons, monsieur Aronnax. parlez franchement. (03:48:05.04)
Croyez-vous qu’ils nous tiennent longtemps dans cette boîte de fer? (03:48:08.16)
– A dire vrai, je n’en sais pas plus long que vous, ami Land. (03:48:12.22)
– Mais enfin, que supposez-vous? (03:48:15.08)
– Je suppose que le hasard nous a rendus maîtres d’un secret important. (03:48:19.09)
Or, l’équipage de ce bateau sous-marin a intérêt à le garder, et si cet intérêt est plus grave que la vie de trois hommes, je crois notre existence très compromise. (03:48:36.04)
Dans le cas contraire, à la première occasion, le monstre qui nous a engloutis nous rendra au monde habité par nos semblables. (03:48:43.16)
– A moins qu’il ne nous enrôle parmi son équipage, dit Conseil, et qu’il nous garde ainsi... (03:48:51.03)
– Jusqu’au moment, répliqua Ned Land, où quelque frégate, plus rapide ou plus adroite que l’Abraham-Lincoln, s’emparera de ce nid de forbans, et enverra son équipage et nous respirer une dernière fois au bout de sa grand’vergue. (03:49:12.03)
– Bien raisonné, maître Land, répliquai-je. (03:49:15.21)
Mais on ne nous a pas encore fait, que je sache, de proposition à cet égard. (03:49:21.13)
Inutile donc de discuter le parti que nous devrons prendre, le cas échéant. (03:49:26.08)
Je vous le répète, attendons, prenons conseil des circonstances, et ne faisons rien, puisqu’il n’y a rien à faire. (03:49:34.02)
– Au contraire! monsieur le professeur, répondit le harponneur, qui n’en voulait pas démordre, il faut faire quelque chose. (03:49:41.13)
– Eh! quoi donc, maître Land? (03:49:43.22)
– Nous sauver. (03:49:45.03)
– Se sauver d’une prison "terrestre» est souvent difficile, mais d’une prison sous-marine, cela me paraît absolument impraticable. (03:49:53.01)
– Allons, ami Ned, demanda Conseil, que répondez-vous à l’objection de monsieur? (03:49:59.01)
Je ne puis croire qu’un Américain soit jamais à bout de ressources!» (03:50:03.03)
Le harponneur. visiblement embarrassé, se taisait. (03:50:06.16)
Une fuite, dans les conditions où le hasard nous avait jetés, était absolument impossible. (03:50:12.16)
Mais un Canadien est à demi français, et maître Ned Land le fit bien voir par sa réponse. (03:50:22.21)
"Ainsi, monsieur Aronnax, reprit-il après quelques instants de réflexion, vous ne devinez pas ce que doivent faire des gens qui ne peuvent s’échapper de leur prison? (03:50:40.06)
– Non, mon ami. (03:50:44.16)
– C’est bien simple, il faut qu’ils s’arrangent de manière à y rester. (03:50:53.17)
– Parbleu! fit Conseil, vaut encore mieux être dedans que dessus ou dessous! (03:51:03.04)
– Mais après avoir jeté dehors geôliers, porte-clefs et gardiens, ajouta Ned Land. (03:51:08.14)
– Quoi, Ned? vous songeriez sérieusement à vous emparer de ce bâtiment? (03:51:12.23)
– Très sérieusement, répondit le Canadien. (03:51:16.04)
– C’est impossible. (03:51:17.19)
– Pourquoi donc, monsieur? (03:51:19.22)
Il peut se présenter quelque chance favorable, et je ne vois pas ce qui pourrait nous empêcher d’en profiter. (03:51:26.05)
S’ils ne sont qu’une vingtaine d’hommes à bord de cette machine, ils ne feront pas reculer deux Français et un Canadien, je suppose!» (03:51:35.15)
Mieux valait admettre la proposition du harponneur que de la discuter. (03:51:40.03)
Aussi, me contentai-je de répondre: (03:51:43.02)
"Laissons venir les circonstances, maître Land, et nous verrons. (03:51:47.12)
Mais, jusque-là, je vous en prie, contenez votre impatience. (03:51:52.14)
On ne peut agir que par ruse, et ce n’est pas en vous emportant que vous ferez naître des chances favorables. (03:51:58.19)
Promettez-moi donc que vous accepterez la situation sans trop de colère. (03:52:03.11)
– Je vous le promets, monsieur le professeur, répondit Ned Land d’un ton peu rassurant. (03:52:13.08)
Pas un mot violent ne sortira de ma bouche, pas un geste brutal ne me trahira, quand bien même le service de la table ne se ferait pas avec toute la régularité désirable. (03:52:24.00)
– J’ai votre parole, Ned», répondis-je au Canadien. (03:52:27.23)
Puis, la conversation fut suspendue, et chacun de nous se mit à réfléchir à part soi. (03:52:33.21)
J’avouerai que, pour mon compte, et malgré l’assurance du harponneur, je ne conservais aucune illusion. (03:52:40.14)
Je n’admettais pas ces chances favorables dont Ned Land avait parlé. (03:52:44.17)
Pour être si sûrement manœuvré, le bateau sous-marin exigeait un nombreux équipage, et conséquemment, dans le cas d’une lutte, nous aurions affaire à trop forte partie. (03:52:55.06)
D’ailleurs, il fallait, avant tout, être libres, et nous ne l’étions pas. (03:53:06.03)
Je ne voyais même aucun moyen de fuir cette cellule de tôle si hermétiquement fermée. (03:53:11.00)
Et pour peu que l’étrange commandant de ce bateau eût un secret à garder – ce qui paraissait au moins probable il ne nous laisserait pas agir librement à son bord. Maintenant, se débarrasserait-il de nous par la violence, ou nous jetterait-il un jour sur quelque coin de terre? (03:53:35.04)
C’était là l’inconnu. (03:53:36.18)
Toutes ces hypothèses me semblaient extrêmement plausibles, et il fallait être un harponneur pour espérer de reconquérir sa liberté. (03:53:44.07)
Je compris d’ailleurs que les idées de Ned Land s’aigrissaient avec les réflexions qui s’emparaient de son cerveau. (03:53:55.20)
J’entendais peu à peu les jugements gronder au fond de son gosier, et je voyais ses gestes redevenir menaçants. (03:54:02.15)
Il se levait, tournait comme une bête fauve en cage, frappait les murs du pied et du poing. (03:54:16.23)
D’ailleurs, le temps s’écoulait, la faim se faisait cruellement sentir, et, cette fois, le stewart ne paraissait pas. (03:54:31.21)
Et c’était oublier trop longtemps notre position de naufragés, si l’on avait réellement de bonnes intentions à notre égard. (03:54:44.21)
Ned Land, tourmenté par les tiraillements de son robuste estomac, se montait de plus en plus, et, malgré sa parole, je craignais véritablement une explosion, lorsqu’il se trouverait en présence de l’un des hommes du bord. (03:55:11.16)
Pendant deux heures encore, la colère de Ned Land s’exalta. Le Canadien appelait, il criait, mais en vain. (03:55:26.05)
Les murailles de tôle étaient sourdes. (03:55:30.08)
Je n’entendais même aucun bruit à l’intérieur de ce bateau, qui semblait mort. (03:55:39.23)
Il ne bougeait pas, car j’aurais évidemment senti les frémissements de la coque sous l’impulsion de l’hélice. (03:55:53.01)
Plongé sans doute dans l’abîme des eaux, il n’appartenait plus à la terre. Tout ce morne silence était effrayant. (03:56:07.03)
Quant à notre abandon, notre isolement au fond de cette cellule, je n’osais estimer ce qu’il pourrait durer. (03:56:13.12)
Les espérances que j’avais conçues après notre entrevue avec le commandant du bord s’effaçaient peu à peu. (03:56:19.13)
La douceur du regard de cet homme, l’expression généreuse de sa physionomie, la noblesse de son maintien, tout disparaissait de mon souvenir. (03:56:28.21)
Je revoyais cet énigmatique personnage tel qu’il devait être, nécessairement impitoyable, cruel. (03:56:35.18)
Je le sentais en dehors de l’humanité, inaccessible à tout sentiment de pitié, implacable ennemi de ses semblables auxquels il avait dû vouer une impérissable haine! (03:56:45.23)
Mais, cet homme, allait-il donc nous laisser périr d’inanition, enfermés dans cette prison étroite livrés à ces horribles tentations auxquelles pousse la faim farouche? (03:56:55.21)
Cette affreuse pensée prit dans mon esprit une intensité terrible, et l’imagination aidant, je me sentis envahir par une épouvante insensée. (03:57:04.14)
Conseil restait calme, Ned Land rugissait. (03:57:13.00)
En ce moment, un bruit se fit entendre extérieurement. (03:57:20.07)
Des pas résonnèrent sur la dalle de métal. (03:57:25.19)
Les serrures furent fouillées, la porte s’ouvrit, le stewart parut. (03:57:35.04)
Avant que j’eusse fait un mouvement pour l’en empêcher, le Canadien s’était précipité sur ce malheureux; il l’avait renversé; il le tenait à la gorge. (03:57:52.03)
Le stewart étouffait sous sa main puissante. (03:57:59.10)
Conseil cherchait déjà à retirer des mains du harponneur sa victime à demi suffoquée, et j’allais joindre mes efforts aux siens, quand, subitement, je fus cloué à ma place par ces mots prononcés en français: (03:58:26.11)
"Calmez-vous, maître Land, et vous, monsieur le professeur, veuillez m’écouter!» (03:58:39.12)
X L'HOMME DES EAUX (03:58:48.17)
C’était le commandant du bord qui parlait ainsi. (03:58:55.06)
A ces mots, Ned Land se releva subitement. (03:59:01.23)
Le stewart, presque étranglé sortit en chancelant sur un signe de son maître; mais tel était l’empire du commandant à son bord, que pas un geste ne trahit le ressentiment dont cet homme devait être animé contre le Canadien. (03:59:30.21)
Conseil, intéressé malgré lui, moi stupéfait, nous attendions en silence le dénouement de cette scène. (03:59:46.04)
Le commandant, appuyé sur l’angle de la table, les bras croisés, nous observait avec une profonde attention. (04:00:00.21)
Hésitait-il à parler? (04:00:04.20)
Regrettait-il ces mots qu’il venait de prononcer en français? (04:00:13.01)
On pouvait le croire. (04:00:17.01)
Après quelques instants d’un silence qu’aucun de nous ne songea à interrompre: "Messieurs, dit-il d’une voix calme et pénétrante, je parle également le français, l’anglais, l’allemand et le latin. (04:00:43.02)
J’aurais donc pu vous répondre dès notre première entrevue, mais je voulais vous connaître d’abord, réfléchir ensuite. (04:00:58.10)
Votre quadruple récit, absolument semblable au fond, m’a affirmé l’identité de vos personnes. (04:01:12.09)
Je sais maintenant que le hasard a mis en ma présence monsieur Pierre Aronnax, professeur d’histoire naturelle au Muséum de Paris, chargé d’une mission scientifique à l’étranger, Conseil son domestique, et Ned Land, d’origine canadienne, harponneur à bord de la frégate l’Abraham-Lincoln, de la marine nationale des États-Unis d’Amérique.» (04:01:56.12)
Je m’inclinai d’un air d’assentiment. (04:02:00.13)
Ce n’était pas une question que me posait le commandant. (04:02:07.06)
Donc, pas de réponse à faire. (04:02:12.22)
Cet homme s’exprimait avec une aisance parfaite, sans aucun accent. (04:02:22.20)
Sa phrase était nette, ses mots justes, sa facilité d’élocution remarquable. (04:02:35.07)
Et cependant, je ne "sentais» pas en lui un compatriote. (04:02:43.19)
Il reprit la conversation en ces termes: (04:02:50.10)
"Vous avez trouvé sans doute, monsieur, que j’ai longtemps tardé à vous rendre cette seconde visite. (04:03:02.23)
C’est que, votre identité reconnue, je voulais peser mûrement le parti à prendre envers vous. (04:03:16.09)
J’ai beaucoup hésité. (04:03:20.08)
Les plus fâcheuses circonstances vous ont mis en présence d’un homme qui a rompu avec l’humanité. (04:03:33.10)
Vous êtes venu troubler mon existence... (04:03:38.23)
– Involontairement, dis-je. (04:03:43.16)
– Involontairement? répondit l’inconnu, en forçant un peu sa voix. (04:03:53.04)
Est-ce involontairement que l’Abraham-Lincoln me chasse sur toutes les mers? (04:04:03.03)
Est-ce involontairement que vous avez pris passage à bord de cette frégate? (04:04:11.15)
Est-ce involontairement que vos boulets ont rebondi sur la coque de mon navire? (04:04:21.19)
Est-ce involontairement que maître Ned Land m’a frappé de son harpon?» (04:04:30.19)
Je surpris dans ces paroles une irritation contenue. (04:04:38.06)
Mais, à ces récriminations j’avais une réponse toute naturelle à faire, et je la fis. (04:04:49.12)
"Monsieur, dis-je, vous ignorez sans doute les discussions qui ont eu lieu à votre sujet en Amérique et en Europe. (04:05:05.08)
Vous ne savez pas que divers accidents, provoqués par le choc de votre appareil sous-marin, ont ému l’opinion publique dans les deux continents. (04:05:23.08)
Je vous fais grâce des hypothèses sans nombre par lesquelles on cherchait à expliquer l’inexplicable phénomène dont seul vous aviez le secret. (04:05:38.10)
Mais sachez qu’en vous poursuivant jusque sur les hautes mers du Pacifique, l’Abraham-Lincoln croyait chasser quelque puissant monstre marin dont il fallait à tout prix délivrer l’Océan.» (04:06:03.21)
Un demi-sourire détendit les lèvres du commandant, puis, d’un ton plus calme: (04:06:14.19)
"Monsieur Aronnax, répondit-il, oseriez-vous affirmer que votre frégate n’aurait pas poursuivi et canonné un bateau sous-marin aussi bien qu’un monstre?» (04:06:34.11)
Cette question m’embarrassa, car certainement le commandant Farragut n’eût pas hésité. (04:06:46.01)
Il eût cru de son devoir de détruire un appareil de ce genre tout comme un narwal gigantesque. (04:06:58.23)
"Vous comprenez donc, monsieur, reprit l’inconnu, que j’ai le droit de vous traiter en ennemis.» (04:07:12.02)
Je ne répondis rien, et pour cause. (04:07:17.16)
A quoi bon discuter une proposition semblable, quand la force peut détruire les meilleurs arguments. (04:07:30.14)
"J’ai longtemps hésité, reprit le commandant. Rien ne m’obligeait à vous donner l’hospitalité. (04:07:43.20)
Si je devais me séparer de vous, je n’avais aucun intérêt à vous revoir. Je vous remettais sur la plate-forme de ce navire qui vous avait servi de refuge. (04:08:10.05)
Je m’enfonçais sous les mers, et j’oubliais que vous aviez jamais existé. (04:08:14.23)
N’était-ce pas mon droit? (04:08:18.17)
– C’était peut-être le droit d’un sauvage, répondis-je, ce n’était pas celui d’un homme civilisé. (04:08:30.21)
– Monsieur le professeur, répliqua vivement le commandant, je ne suis pas ce que vous appelez un homme civilisé! (04:08:44.18)
J’ai rompu avec la société tout entière pour des raisons que moi seul j’ai le droit d’apprécier. (04:08:56.23)
Je n’obéis donc point à ses règles, et je vous engage à ne jamais les invoquer devant moi!» (04:09:09.16)
Ceci fut dit nettement. (04:09:13.12)
Un éclair de colère et de dédain avait allumé les yeux de l’inconnu, et dans la vie de cet homme, j’entrevis un passé formidable. (04:09:29.19)
Non seulement il s’était mis en dehors des lois humaines, mais il s’était fait indépendant, libre dans la plus rigoureuse acception du mot, hors de toute atteinte! (04:09:51.21)
Qui donc oserait le poursuivre au fond des mers, puisque, à leur surface, il déjouait les efforts tentés contre lui? (04:10:08.01)
Quel navire résisterait au choc de son monitor sous-marin? (04:10:15.15)
Quelle cuirasse, si épaisse qu’elle fût, supporterait les coups de son éperon? (04:10:25.23)
Nul, entre les hommes, ne pouvait lui demander compte de ses œuvres. Dieu, s’il y croyait, sa conscience, s’il en avait une, étaient les seuls juges dont il put dépendre. (04:10:49.09)
Ces réflexions traversèrent rapidement mon esprit. pendant que l’étrange personnage se taisait, absorbé et comme retiré en lui-même. (04:11:07.05)
Je le considérais avec un effroi mélangé d’intérêt, et sans doute, ainsi qu’Œdipe considérait le Sphinx. (04:11:21.21)
Après un assez long silence, le commandant reprit la parole. (04:11:31.07)
"J’ai donc hésité, dit-il, mais j’ai pensé que mon intérêt pouvait s’accorder avec cette pitié naturelle à laquelle tout être humain a droit. (04:11:48.23)
Vous resterez à mon bord, puisque la fatalité vous y a jetés. (04:11:58.09)
Vous y serez libres, et, en échange de cette liberté, toute relative d’ailleurs, je ne vous imposerai qu’une seule condition. (04:12:13.22)
Votre parole de vous y soumettre me suffira. (04:12:20.12)
– Parlez, monsieur, répondis-je, je pense que cette condition est de celles qu’un honnête homme peut accepter? (04:12:34.20)
– Oui, monsieur, et la voici. Il est possible que certains événements imprévus m’obligent à vous consigner dans vos cabines pour quelques heures ou quelques jours, suivant le cas. (04:12:58.05)
Désirant ne jamais employer la violence, j’attends de vous, dans ce cas, plus encore que dans tous les autres, une obéissance passive. (04:13:15.05)
En agissant ainsi, je couvre votre responsabilité, je vous dégage entièrement, car c’est à moi de vous mettre dans l’impossibilité de voir ce qui ne doit pas être vu. (04:13:35.12)
Acceptez-vous cette condition?» (04:13:40.04)
Il se passait donc à bord des choses tout au moins singulières, et que ne devaient point voir des gens qui ne s’étaient pas mis hors des lois sociales! (04:13:59.15)
Entre les surprises que l’avenir me ménageait, celle-ci ne devait pas être la moindre. (04:14:11.06)
"Nous acceptons, répondis-je. Seulement, je vous demanderai, monsieur, la permission de vous adresser une question, une seule. (04:14:29.08)
– Parlez, monsieur. (04:14:33.02)
– Vous avez dit que nous serions libres à votre bord? (04:14:39.09)
– Entièrement. (04:14:41.18)
– Je vous demanderai donc ce que vous entendez par cette liberté. (04:14:49.20)
– Mais la liberté d’aller, de venir, de voir, d’observer même tout ce qui se passe ici – sauf en quelques circonstances graves -, la liberté enfin dont nous jouissons nous-mêmes, mes compagnons et moi.» (04:15:16.15)
Il était évident que nous ne nous entendions point. (04:15:23.09)
"Pardon, monsieur, repris-je, mais cette liberté, ce n’est que celle que tout prisonnier a de parcourir sa prison! (04:15:38.13)
Elle ne peut nous suffire. (04:15:42.07)
– Il faudra, cependant, qu’elle vous suffise! (04:15:48.17)
– Quoi! (04:15:50.14)
nous devons renoncer à jamais de revoir notre patrie, nos amis, nos parents! (04:16:01.19)
– Oui, monsieur. (04:16:05.03)
Mais renoncer à reprendre cet insupportable joug de la terre, que les hommes croient être la liberté, n’est peut-être pas aussi pénible que vous le pensez! (04:16:22.08)
– Par exemple, s’écria Ned Land, jamais je ne donnerai ma parole de ne pas chercher à me sauver! (04:16:35.17)
– Je ne vous demande pas de parole, maître Land répondit froidement le commandant. (04:16:47.20)
– Monsieur, répondis-je, emporté malgré moi, vous abusez de votre situation envers nous! C’est de la cruauté! (04:17:05.09)
– Non, monsieur, c’est de la clémence! (04:17:11.23)
Vous êtes mes prisonniers après combat! (04:17:16.18)
Je vous garde, quand je pourrais d’un mot vous replonger dans les abîmes de l’Océan! (04:17:27.12)
Vous m’avez attaqué! (04:17:30.16)
Vous êtes venus surprendre un secret que nul homme au monde ne doit pénétrer, le secret de toute mon existence! (04:17:45.01)
Et vous croyez que Je vais vous renvoyer sur cette terre qui ne doit plus me connaître! (04:17:55.15)
Jamais! (04:17:57.17)
En vous retenant, ce n’est pas vous que je garde, c’est moi-même!» (04:18:06.22)
Ces paroles indiquaient de la part du commandant un parti pris contre lequel ne prévaudrait aucun argument. (04:18:20.16)
"Ainsi, monsieur, repris-je, vous nous donnez tout simplement à choisir entre la vie ou la mort? (04:18:32.18)
– Tout simplement. (04:18:35.02)
– Mes amis, dis-je, à une question ainsi posée, il n’y a rien à répondre. (04:18:46.05)
Mais aucune parole ne nous lie au maître de ce bord. (04:18:53.20)
– Aucune, monsieur», répondit l’inconnu. (04:19:00.09)
Puis, d’une voix plus douce, il reprit: (04:19:07.09)
"Maintenant, permettez-moi d’achever ce que j’ai à vous dire. (04:19:15.03)
Je vous connais, monsieur Aronnax. (04:19:20.14)
Vous, sinon vos compagnons, vous n’aurez peut-être pas tant à vous plaindre du hasard qui vous lie à mon sort. (04:19:35.01)
Vous trouverez parmi les livres qui servent à mes études favorites cet ouvrage que vous avez publié sur les grands fonds de la mer. (04:19:49.08)
Je l’ai souvent lu. (04:19:52.18)
Vous avez poussé votre œuvre aussi loin que vous le permettait la science terrestre. (04:20:02.14)
Mais vous ne savez pas tout, vous n’avez pas tout vu. (04:20:09.11)
Laissez-moi donc vous dire, monsieur le professeur, que vous ne regretterez pas le temps passé à mon bord. (04:20:22.19)
Vous allez voyager dans le pays des merveilles. (04:20:28.23)
L’étonnement, la stupéfaction seront probablement l’état habituel de votre esprit. (04:20:34.06)
Vous ne vous blaserez pas facilement sur le spectacle incessamment offert à vos yeux. (04:20:39.06)
Je vais revoir dans un nouveau tour du monde sous-marin – qui sait? le dernier peut-être – tout ce que j’ai pu étudier au fond de ces mers tant de fois parcourues, et vous serez mon compagnon d’études. (04:20:50.07)
A partir de ce jour, vous entrez dans un nouvel élément, vous verrez ce que n’a vu encore aucun homme car moi et les miens nous ne comptons plus – et notre planète, grâce à moi, va vous livrer ses derniers secrets.» (04:21:02.20)
Je ne puis le nier; ces paroles du commandant firent sur moi un grand effet. (04:21:13.14)
J’étais pris là par mon faible, et j’oubliai, pour un instant, que la contemplation de ces choses sublimes ne pouvait valoir la liberté perdue. (04:21:31.13)
D’ailleurs, je comptais sur l’avenir pour trancher cette grave question. (04:21:47.01)
Ainsi, je me contentai de répondre: (04:22:18.01)
"Messieurs, si vous avez brisé avec l’humanité, je veux croire que vous n’avez pas renié tout sentiment humain. (04:22:34.11)
Nous sommes des naufragés charitablement recueillis à votre bord, nous ne l’oublierons pas. (04:23:46.17)
Quant à moi, je ne méconnais pas que, si l’intérêt de la science pouvait absorber jusqu’au besoin de liberté, ce que me promet notre rencontre m’offrirait de grandes compensations.» (04:24:12.09)
Je pensais que le commandant allait me tendre la main pour sceller notre traité. (04:24:28.10)
Il n’en fit rien. (04:24:40.23)
Je le regrettai pour lui. (04:24:42.21)
"Une dernière question, dis-je, au moment où cet être inexplicable semblait vouloir se retirer. (04:25:03.23)
– Parlez, monsieur le professeur. (04:25:10.20)
– De quel nom dois-je vous appeler? (04:25:45.03)
– Monsieur, répondit le commandant, je ne suis pour vous que le capitaine Nemo, et vos compagnons et vous, n’êtes pour moi que les passagers du Nautilus.» (04:26:57.20)
Le capitaine Nemo appela. (04:27:08.20)
Un stewart parut. (04:27:10.09)
Le capitaine lui donna ses ordres dans cette langue étrangère que je ne pouvais reconnaître. (04:27:35.11)
Puis, se tournant vers le Canadien et Conseil: (04:27:44.05)
"Un repas vous attend dans votre cabine, leur dit-il. (04:28:06.17)
Veuillez suivre cet homme. (04:28:14.15)
– Ça n’est pas de refus!» (04:28:18.18)
répondit le harponneur. (04:28:23.13)
Conseil et lui sortirent enfin de cette cellule où ils étaient renfermés depuis plus de trente heures. (04:28:54.17)
"Et maintenant, monsieur Aronnax, notre déjeuner est prêt. (04:29:01.15)
Permettez-moi de vous précéder. (04:29:05.10)
– A vos ordres, capitaine.» (04:29:07.15)
Je suivis le capitaine Nemo, et dès que j’eus franchi la porte, je pris une sorte de couloir électriquement éclairé, semblable aux coursives d’un navire. (04:29:29.06)
Après un parcours d’une dizaine de mètres. (04:29:39.07)
une seconde porte s’ouvrit devant moi. (04:29:52.10)
J’entrai alors dans une salle à manger ornée et meublée avec un goût sévère. (04:30:08.11)
De hauts dressoirs de chêne, incrustés d’ornements d’ébène, s’élevaient aux deux extrémités de cette salle, et sur leurs rayons à ligne ondulée étincelaient des faïences, des porcelaines, des verreries d’un prix inestimable. (04:30:43.02)
La vaisselle plate y resplendissait sous les rayons que versait un plafond lumineux, dont de fines peintures tamisaient et adoucissaient l’éclat. (04:30:58.08)
Au centre de la salle était une table richement servie. (04:31:26.10)
Le capitaine Nemo m’indiqua la place que je devais occuper. (04:31:47.14)
"Asseyez-vous, me dit-il, et mangez comme un homme qui doit mourir de faim.» (04:32:04.03)
Le déjeuner se composait d’un certain nombre de plats dont la mer seule avait fourni le contenu, et de quelques mets dont j’ignorais la nature et la provenance. (04:32:25.07)
J’avouerai que c’était bon, mais avec un goût particulier auquel je m’habituai facilement. (04:32:40.17)
Ces divers aliments me parurent riches en phosphore, et je pensai qu’ils devaient avoir une origine marine. (04:33:04.12)
Le capitaine Nemo me regardait. (04:33:11.16)
Je ne lui demandai rien, mais il devina mes pensées, et il répondit de lui-même aux questions que je brûlais de lui adresser. (04:33:47.12)
"La plupart de ces mets vous sont inconnus, me dit-il. (04:34:16.01)
Cependant, vous pouvez en user sans crainte. (04:34:28.15)
Ils sont sains et nourrissants. (04:34:39.16)
Depuis longtemps, j’ai renoncé aux aliments de la terre, et je ne m’en porte pas plus mal. (04:34:53.23)
Mon équipage, qui est vigoureux, ne se nourrit pas autrement que moi. (04:35:20.12)
– Ainsi, dis-je, tous ces aliments sont des produits de la mer? (04:35:32.05)
– Oui, monsieur le professeur, la mer fournit à tous mes besoins. (04:35:36.15)
Tantôt, je mets mes filets a la traîne, et je les retire, prêts à se rompre. (04:35:41.19)
Tantôt, je vais chasser au milieu de cet élément qui paraît être inaccessible à l’homme, et je force le gibier qui gîte dans mes forêts sous-marines. (04:36:01.11)
Mes troupeaux, comme ceux du vieux pasteur de Neptune, paissent sans crainte les immenses prairies de l’Océan. (04:36:25.03)
J’ai là une vaste propriété que j’exploite moi-même et qui est toujours ensemencée par la main du Créateur de toutes choses.» (04:36:44.17)
Je regardai le capitaine Nemo avec un certain étonnement, et je lui répondis: (04:37:01.17)
"Je comprends parfaitement, monsieur, que vos filets fournissent d’excellents poissons à votre table; je comprends moins que vous poursuiviez le gibier aquatique dans vos forêts sous-marines; mais je ne comprends plus du tout qu’une parcelle de viande, si petite qu’elle soit, figure dans votre menu. (04:38:26.08)
– Aussi, monsieur, me répondit le capitaine Nemo, ne fais-je jamais usage de la chair des animaux terrestres. (04:38:40.15)
– Ceci, cependant, repris-je, en désignant un plat où restaient encore quelques tranches de filet. (04:38:56.20)
– Ce que vous croyez être de la viande, monsieur le professeur, n’est autre chose que du filet de tortue de mer. (04:39:19.10)
Voici également quelques foies de dauphin que vous prendriez pour un ragoût de porc. (04:39:32.20)
Mon cuisinier est un habile préparateur, qui excelle à conserver ces produits variés de l’Océan. (04:39:43.12)
Goûtez à tous ces mets. (04:39:45.06)
Voici une conserve d’holoturies qu’un Malais déclarerait sans rivale au monde, voilà une crème dont le lait a été fourni par la mamelle des cétacés, et le sucre par les grands fucus de la mer du Nord, et enfin, permettez-moi de vous offrir des confitures d’anémones qui valent celles des fruits les plus savoureux.» (04:40:36.11)
Et je goûtais, plutôt en curieux qu’en gourmet, tandis que le capitaine Nemo m’enchantait par ses invraisemblables récits. (04:41:14.10)
"Mais cette mer, monsieur Aronnax, me dit-il, cette nourrice prodigieuse, inépuisable, elle ne me nourrit pas seulement; elle me vêtit encore. (04:41:33.18)
Ces étoffes qui vous couvrent sont tissées avec le byssus de certains coquillages; elles sont teintes avec la pourpre des anciens et nuancées de couleurs violettes que j’extrais des aplysis de la Méditerranée. (04:41:53.09)
Les parfums que vous trouverez sur la toilette de votre cabine sont le produit de la distillation des plantes marines. Votre lit est fait du plus doux zostère de l’Océan. (04:42:14.08)
Votre plume sera un fanon de baleine, votre encre la liqueur sécrétée par la seiche ou l’encornet. (04:42:32.11)
Tout me vient maintenant de la mer comme tout lui retournera un jour! (04:43:19.21)
– Vous aimez la mer, capitaine. (04:43:39.18)
– Oui! je l’aime! (04:43:41.02)
La mer est tout! (04:43:52.11)
Elle couvre les sept dixièmes du globe terrestre. (04:43:55.11)
Son souffle est pur et sain. (04:43:57.08)
C’est l’immense désert où l’homme n’est jamais seul, car il sent frémir la vie à ses côtés. (04:44:08.13)
La mer n’est que le véhicule d’une surnaturelle et prodigieuse existence; elle n’est que mouvement et amour; c’est l’infini vivant, comme l’a dit un de vos poètes. (04:45:34.20)
Et en effet, monsieur le professeur, la nature s’y manifeste par ses trois règnes, minéral, végétal, animal. (04:46:18.03)
Ce dernier y est largement représenté par les quatre groupes des zoophytes, par trois classes des articulés, par cinq classes des mollusques, par trois classes des vertébrés, les mammifères, les reptiles et ces innombrables légions de poissons, ordre infini d’animaux qui compte plus de treize mille espèces, dont un dixième seulement appartient à l’eau douce. La mer est le vaste réservoir de la nature. (04:47:05.05)
C’est par la mer que le globe a pour ainsi dire commencé, et qui sait s’il ne finira pas par elle! (04:47:27.07)
Là est la suprême tranquillité. (04:47:33.01)
La mer n’appartient pas aux despotes. (04:47:35.18)
A sa surface, ils peuvent encore exercer des droits iniques, s’y battre, s’y dévorer, y transporter toutes les horreurs terrestres. (04:48:05.22)
Mais à trente pieds au-dessous de son niveau, leur pouvoir cesse, leur influence s’éteint, leur puissance disparaît! (04:48:17.11)
Ah! monsieur, vivez, vivez au sein des mers! (04:48:26.04)
Là seulement est l’indépendance! (04:48:35.10)
Là je ne reconnais pas de maîtres! (04:48:56.00)
Là je suis libre!» (04:49:21.16)
Le capitaine Nemo se tut subitement au milieu de cet enthousiasme qui débordait de lui. (04:49:35.07)
S’était-il laissé entraîner au-delà de sa réserve habituelle? (04:49:53.16)
Avait-il trop parlé? (04:50:08.23)
Pendant quelques instants, il se promena, très agité. (04:50:24.18)
Puis, ses nerfs se calmèrent, sa physionomie reprit sa froideur accoutumée, et, se tournant vers moi: (04:50:34.19)
"Maintenant, monsieur le professeur, dit-il, si vous voulez visiter le Nautilus, je suis a vos ordres.» (04:50:54.19)
XII TOUT PAR L'ÉLECTRICITÉ (04:50:58.18)
"Monsieur, dit le capitaine Nemo, me montrant les instruments suspendus aux parois de sa chambre, voici les appareils exigés par la navigation du Nautilus. (04:51:20.02)
Ici comme dans le salon, je les ai toujours sous les yeux, et ils m’indiquent ma situation et ma direction exacte au milieu de l’Océan. (04:51:37.14)
Les uns vous sont connus, tels que le thermomètre qui donne la température intérieure du Nautilus; le baromètre, qui pèse le poids de l’air et prédit les changements de temps; l’hygromètre, qui marque le degré de sécheresse de l’atmosphère; le storm-glass, dont le mélange, en se décomposant, annonce l’arrivée des tempêtes; la boussole, qui dirige ma route; le sextant, qui par la hauteur du soleil m’apprend ma latitude; les chronomètres, qui me permettent de calculer ma longitude; et enfin des lunettes de jour et de nuit, qui me servent à scruter tous les points de l’horizon, quand le Nautilus est remonté à la surface des flots. (04:52:59.11)
– Ce sont les instruments habituels au navigateur, répondis-je, et j’en connais l’usage. (04:53:11.09)
Mais en voici d’autres qui répondent sans doute aux exigences particulières du Nautilus. (04:53:22.22)
Ce cadran que j’aperçois et que parcourt une aiguille mobile, n’est-ce pas un manomètre? (04:53:32.20)
– C’est un manomètre, en effet. (04:53:37.10)
Mis en communication avec l’eau dont il indique la pression extérieure, il me donne par là même la profondeur à laquelle se maintient mon appareil. (04:53:54.03)
– Et ces sondes d’une nouvelle espèce? (04:53:56.13)
– Ce sont des sondes thermométriques qui rapportent la température des diverses couches d’eau. (04:54:01.12)
– Et ces autres instruments dont je ne devine pas l’emploi? (04:54:09.09)
– Ici, monsieur le professeur, je dois vous donner quelques explications, dit le capitaine Nemo. (04:54:20.18)
Veuillez donc m’écouter.» (04:54:25.13)
Il garda le silence pendant quelques instants, puis il dit: (04:54:33.05)
"Il est un agent puissant, obéissant, rapide, facile, qui se plie à tous les usages et qui règne en maître à mon bord. (04:54:51.08)
Tout se fait par lui. (04:54:55.14)
Il m’éclaire, il m’échauffe, il est l’âme de mes appareils mécaniques. (04:55:05.21)
Cet agent, c’est l’électricité. (04:55:11.01)
– L’électricité! (04:55:14.03)
m’écriai-je assez surpris. (04:55:18.08)
– Oui, monsieur. (04:55:21.16)
– Cependant, capitaine, vous possédez une extrême rapidité de mouvements qui s’accorde mal avec le pouvoir de l’électricité. (04:55:38.18)
Jusqu’ici, sa puissance dynamique est restée très restreinte et n’a pu produire que de petites forces! (04:55:53.19)
– Monsieur le professeur, répondit le capitaine Nemo, mon électricité n’est pas celle de tout le monde, et c’est là tout ce que vous me permettrez de vous en dire. (04:56:12.02)
– Je n’insisterai pas. monsieur, et je me contenterai d’être très étonné d’un tel résultat. (04:56:17.12)
Une seule question, cependant, à laquelle vous ne répondrez pas si elle est indiscrète. (04:56:23.07)
Les éléments que vous employez pour produire ce merveilleux agent doivent s’user vite. (04:56:28.11)
Le zinc, par exemple, comment le remplacez-vous, puisque vous n’avez plus aucune communication avec la terre? (04:56:35.13)
– Votre question aura sa réponse, répondit le capitaine Nemo. Je vous dirai, d’abord, qu’il existe au fond des mers des mines de zinc, de fer, d’argent, d’or, dont l’exploitation serait très certainement praticable. (04:56:50.14)
Mais je n’ai rien emprunté à ces métaux de la terre, et j’ai voulu ne demander qu’à la mer elle-même les moyens de produire mon électricité. (04:56:58.07)
– A la mer? (04:56:59.12)
– Oui, monsieur le professeur, et les moyens ne me manquaient pas. (04:57:03.14)
J’aurais pu, en effet, en établissant un circuit entre des fils plongés à différentes profondeurs, obtenir l’électricité par la diversité de températures qu’ils éprouvaient; mais j’ai préféré employer un système plus pratique. (04:57:17.17)
– Et lequel? (04:57:18.22)
– Vous connaissez la composition de l’eau de mer. (04:57:21.23)
Sur mille grammes on trouve quatre-vingt-seize centièmes et demi d’eau, et deux centièmes deux tiers environ de chlorure de sodium; puis. en petite quantité, des chlorures de magnésium et de potassium, du bromure de magnésium, du sulfate de magnésie, du sulfate et du carbonate de chaux. (04:58:02.12)
Vous voyez donc que le chlorure de sodium s’y rencontre dans une proportion notable. (04:58:13.02)
Or, c’est ce sodium que j’extrais de l’eau de mer et dont je compose mes éléments. (04:58:25.01)
– Le sodium? (04:58:26.09)
– Oui, monsieur. (04:58:27.23)
Mélangé avec le mercure, il forme un amalgame qui tient lieu du zinc dans les éléments Bunzen. (04:58:33.15)
Le mercure ne s’use jamais. (04:58:35.19)
Le sodium seul se consomme, et la mer me le fournit elle-même. (04:58:40.04)
Je vous dirai, en outre, que les piles au sodium doivent être considérées comme les plus énergiques, et que leur force électromotrice est double de celle des piles au zinc. (04:58:50.04)
– Je comprends bien, capitaine, l’excellence du sodium dans les conditions où vous vous trouvez. (04:58:55.23)
La mer le contient. (04:58:57.16)
Bien. (04:58:58.15)
Mais il faut encore le fabriquer, l’extraire en un mot. (04:59:02.06)
Et comment faites-vous? (04:59:03.15)
Vos piles pourraient évidemment servir à cette extraction; mais, si je ne me trompe, la dépense du sodium nécessitée par les appareils électriques dépasserait la quantité extraite. (04:59:15.02)
Il arriverait donc que vous en consommeriez pour le produire plus que vous n’en produiriez! (04:59:19.18)
– Aussi, monsieur le professeur, je ne l’extrais pas par la pile, et j’emploie tout simplement la chaleur du charbon de terre. (04:59:27.16)
– De terre? dis-je en insistant. (04:59:29.17)
Disons le charbon de mer, si vous voulez, répondit le capitaine Nemo. (04:59:34.17)
– Et vous pouvez exploiter des mines sous-marines de houille? (04:59:37.21)
– Monsieur Aronnax, vous me verrez à l’œuvre. (04:59:41.00)
Je ne vous demande qu’un peu de patience, puisque vous avez le temps d’être patient. (04:59:45.23)
Rappelez-vous seulement ceci: je dois tout à l’Océan; il produit l’électricité, et l’électricité donne au Nautilus la chaleur, la lumière, le mouvement, la vie en un mot. (05:00:08.13)
– Mais non pas l’air que vous respirez? (05:00:12.22)
– Oh! je pourrais fabriquer l’air nécessaire à ma consommation, mais c’est inutile puisque je remonte à la surface de la mer, quand il me plaît. (05:00:31.14)
Cependant, si l’électricité ne me fournit pas l’air respirable, elle manœuvre, du moins, des pompes puissantes qui l’emmagasinent dans des réservoirs spéciaux, ce qui me permet de prolonger, au besoin, et aussi longtemps que je le veux, mon séjour dans les couches profondes. (05:01:05.07)
– Capitaine, répondis-je, je me contente d’admirer. (05:01:09.03)
Vous avez évidemment trouvé ce que les hommes trouveront sans doute un jour, la véritable puissance dynamique de l’électricité. (05:01:21.20)
– Je ne sais s’ils la trouveront, répondit froidement le capitaine Nemo. Quoi qu’il en soit, vous connaissez déjà la première application que j’ai faite de ce précieux agent. (05:01:32.08)
C’est lui qui nous éclaire avec une égalité, une continuité que n’a pas la lumière du soleil. (05:01:38.07)
Maintenant, regardez cette horloge; elle est électrique, et marche avec une régularité qui défie celle des meilleurs chronomètres. (05:01:54.02)
Je l’ai divisée en vingt-quatre heures, comme les horloges italiennes, car pour moi, il n’existe ni nuit, ni jour, ni soleil, ni lune, mais seulement cette lumière factice que j’entraîne jusqu’au fond des mers! (05:02:21.23)
Voyez, en ce moment, il est dix heures du matin. (05:02:29.23)
– Parfaitement. (05:02:32.11)
– Autre application de l’électricité. (05:02:38.02)
Ce cadran, suspendu devant nos yeux, sert à indiquer la vitesse du Nautilus. (05:02:48.23)
Un fil électrique le met en communication avec l’hélice du loch, et son aiguille m’indique la marche réelle de l’appareil. (05:03:02.21)
Et, tenez, en ce moment, nous filons avec une vitesse modérée de quinze milles à l’heure. (05:03:16.10)
– C’est merveilleux, répondis-je, et je vois bien, capitaine, que vous avez eu raison d’employer cet agent, qui est destiné à remplacer le vent, l’eau et la vapeur. (05:03:35.14)
– Nous n’avons pas fini, monsieur Aronnax, dit le capitaine Nemo en se levant, et si vous voulez me suivre, nous visiterons l’arrière du Nautilus.» (05:03:55.05)
En effet, je connaissais déjà toute la partie antérieure de ce bateau sous-marin, dont voici la division exacte, en allant du centre à l’éperon: la salle à manger de cinq mètres, séparée de la bibliothèque par une cloison étanche, c’est-à-dire ne pouvant être pénétrée par l’eau, la bibliothèque de cinq mètres, le grand salon de dix mètres, séparé de la chambre du capitaine par une seconde cloison étanche, ladite chambre du capitaine de cinq mètres, la mienne de deux mètres cinquante, et enfin un réservoir d’air de sept mètres cinquante, qui s’étendait jusqu’à l’étrave. (05:05:10.01)
Total, trente-cinq mètres de longueur. (05:05:18.12)
Les cloisons étanches étaient percées de portes qui se fermaient hermétiquement au moyen d’obturateurs en caoutchouc, et elles assuraient toute sécurité à bord du Nautilus, au cas où une voie d’eau se fût déclarée. (05:05:40.19)
Je suivis le capitaine Nemo. à travers les coursives situées en abord, et j’arrivai au centre du navire. (05:05:53.03)
Là, se trouvait une sorte de puits qui s’ouvrait entre deux cloisons étanches. (05:06:02.04)
Une échelle de fer, cramponnée à la paroi, conduisait à son extrémité supérieure. (05:06:14.06)
Je demandai au capitaine à quel usage servait cette échelle. (05:06:21.11)
"Elle aboutit au canot, répondit-il. (05:06:27.17)
– Quoi! vous avez un canot? (05:06:31.14)
répliquai-je, assez étonné. (05:06:36.12)
– Sans doute. (05:06:37.18)
Une excellente embarcation, légère et insubmersible, qui sert à la promenade et à la pêche. (05:06:52.01)
– Mais alors, quand vous voulez vous embarquer, vous êtes forcé de revenir à la surface de la mer? (05:07:04.06)
– Aucunement. (05:07:06.23)
Ce canot adhère à la partie supérieure de la coque du Nautilus, et occupe une cavité disposée pour le recevoir. (05:07:21.11)
Il est entièrement ponté, absolument étanche, et retenu par de solides boulons. (05:07:32.08)
Cette échelle conduit à un trou d’homme percé dans la coque du Nautilus, qui correspond à un trou pareil percé dans le flanc du canot. (05:07:48.07)
C’est par cette double ouverture que je m’introduis dans l’embarcation. (05:07:56.06)
On referme l’une, celle du Nautilus; je referme l’autre, celle du canot, au moyen de vis de pression; je largue les boulons, et l’embarcation remonte avec une prodigieuse rapidité à la surface de la mer. (05:08:22.14)
J’ouvre alors le panneau du pont, soigneusement clos jusque-là, je mâte, je hisse ma voile ou je prends mes avirons, et je me promène. (05:08:40.21)
– Mais comment revenez-vous à bord? (05:08:45.15)
– Je ne reviens pas, monsieur Aronnax, c’est le Nautilus qui revient. (05:08:55.23)
– A vos ordres! (05:08:58.19)
– A mes ordres. (05:09:01.18)
Un fil électrique me rattache à lui. (05:09:06.17)
Je lance un télégramme, et cela suffit. (05:09:12.23)
– En effet, dis-je, grisé par ces merveilles, rien n’est plus simple!» (05:09:23.19)
Après avoir dépassé la cage de l’escalier qui aboutissait à la plate-forme, je vis une cabine longue de deux mètres, dans laquelle Conseil et Ned Land, enchantés de leur repas, s’occupaient à le dévorer à belles dents. (05:09:50.23)
Puis, une porte s’ouvrit sur la cuisine longue de trois mètres, située entre les vastes cambuses du bord. (05:10:04.07)
Là, l’électricité, plus énergique et plus obéissante que le gaz lui-même, faisait tous les frais de la cuisson. (05:10:16.23)
Les fils, arrivant sous les fourneaux, communiquaient à des éponges de platine une chaleur qui se distribuait et se maintenait régulièrement. (05:10:33.07)
Elle chauffait également des appareils distillatoires qui, par la vaporisation, fournissaient une excellente eau potable. (05:10:48.21)
Auprès de cette cuisine s’ouvrait une salle de bains, confortablement disposée, et dont les robinets fournissaient l’eau froide ou l’eau chaude, à volonté. (05:11:04.02)
A la cuisine succédait le poste de l’équipage, long de cinq mètres. (05:11:13.23)
Mais la porte en était fermée, et je ne pus voir son aménagement, qui m’eût peut-être fixé sur le nombre d’hommes nécessité par la manœuvre du Nautilus. (05:11:32.14)
Au fond s’élevait une quatrième cloison étanche qui séparait ce poste de la chambre des machines. (05:11:43.18)
Une porte s’ouvrit, et je me trouvai dans ce compartiment où le capitaine Nemo – ingénieur de premier ordre, à coup sûr – avait disposé ses appareils de locomotion. (05:12:05.13)
Cette chambre des machines, nettement éclairée, ne mesurait pas moins de vingt mètres en longueur. (05:12:18.07)
Elle était naturellement divisée en deux parties; la première renfermait les éléments qui produisaient l’électricité. et la seconde, le mécanisme qui transmettait le mouvement à l’hélice. (05:12:39.13)
Je fus surpris, tout d’abord, de l’odeur sui generis qui emplissait ce compartiment. (05:12:45.11)
Le capitaine Nemo s’aperçut de mon impression. (05:12:48.15)
"Ce sont, me dit-il, quelques dégagements de gaz, produits par l’emploi du sodium; mais ce n’est qu’un léger inconvénient. (05:12:56.16)
Tous les matins, d’ailleurs, nous purifions le navire en le ventilant à grand air.» (05:13:02.02)
Cependant, j’examinais avec un intérêt facile à concevoir la machine du Nautilus. (05:13:14.07)
"Vous le voyez, me dit le capitaine Nemo, j’emploie des éléments Bunzen, et non des éléments Ruhmkorff. Ceux-ci eussent été impuissants. (05:13:32.17)
Les éléments Bunzen sont peu nombreux, mais forts et grands, ce qui vaut mieux, expérience faite. (05:13:46.01)
L’électricité produite se rend à l’arrière, où elle agit par des électro-aimants de glande dimension sur un système particulier de leviers et d’engrenages qui transmettent le mouvement à l’arbre de l’hélice. (05:14:10.12)
Celle-ci. dont le diamètre est de six mètres et le pas de sept mètres cinquante, peut donner jusqu’à cent vingt tours par seconde. (05:14:28.04)
– Et vous obtenez alors? (05:14:31.15)
– Une vitesse de cinquante milles à l’heure.» (05:14:36.20)
Il y avait là un mystère, mais je n’insistai pas pour le connaître. (05:14:41.05)
Comment l’électricité pouvait-elle agir avec une telle puissance? (05:14:45.08)
Où cette force presque illimitée prenait-elle son origine? (05:14:48.22)
Etait-ce dans sa tension excessive obtenue par des bobines d’une nouvelle sorte? (05:14:54.01)
Était-ce dans sa transmission qu’un système de leviers inconnus pouvait accroître à l’infini? (05:14:59.17)
C’est ce que je ne pouvais comprendre. (05:15:02.05)
"Capitaine Nemo, dis-je, je constate les résultats et je ne cherche pas à les expliquer. (05:15:07.23)
J’ai vu le Nautilus manœuvrer devant l’Abraham-Lincoln, et je sais à quoi m’en tenir sur sa vitesse. (05:15:22.05)
Mais marcher ne suffit pas. (05:15:26.00)
Il faut voir où l’on va! (05:15:29.19)
Il faut pouvoir se diriger à droite, à gauche, en haut, en bas! (05:15:40.16)
Comment atteignez-vous les grandes profondeurs, où vous trouvez une résistance croissante qui s’évalue par des centaines d’atmosphères? (05:15:56.02)
Comment remontez-vous à la surface de l’Océan? (05:16:02.05)
Enfin, comment vous maintenez-vous dans le milieu qui vous convient? (05:16:10.07)
Suis-je indiscret en vous le demandant? (05:16:15.02)
– Aucunement, monsieur le professeur, me répondit le capitaine, après une légère hésitation. puisque vous ne devez jamais quitter ce bateau sous-marin. (05:16:33.15)
Venez dans le salon. C’est notre véritable cabinet de travail, et là, vous apprendrez tout ce que vous devez savoir sur le Nautilus!» (05:16:55.15)
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Jules Verne - L’ÎLE MYSTÉRIEUSE
06:27:41|PARTIE I. LES NAUFRAGÉS DE L’AIR CHAPITRE I«Remontons-nous? - Non! Au contraire! Nous descendons! - Pis que cela, monsieur Cyrus! Nous tombons! - Pour Dieu!Jetez du lest! (00:00:36.22)- Voilà le dernier sac vidé! (00:00:41.14)- Le ballon se relève-t-il? (00:00:46.15)- Non! (00:00:50.05)- J’entends comme un clapotement de vagues! (00:00:53.16)- La mer est sous la nacelle! (00:00:58.13)- Elle ne doit pas être à cinq cents pieds de nous!» (00:01:02.23)Alors une voix puissante déchira l’air, et ces mots retentirent: (00:01:10.09)«Dehors tout ce qui pèse!... (00:01:12.06)tout! (00:01:15.05)et à la grâce de Dieu!» (00:01:18.13)Telles sont les paroles qui éclataient en l’air, au-dessus de ce vaste désert d’eau du Pacifique, vers quatre heures du soir, dans la journée du 23 mars 1865. (00:01:29.07)Personne n’a sans doute oublié le terrible coup de vent de nord-est qui se déchaîna au milieu de l’équinoxe de cette année, et pendant lequel le baromètre tomba à sept cent dix millimètres. (00:01:51.08)Ce fut un ouragan, sans intermittence, qui dura du 18 au 26 mars. (00:02:04.08)Les ravages qu’il produisit furent immenses en Amérique, en Europe, en Asie, sur une zone large de dix-huit cents milles, qui se dessinait obliquement à l’équateur, depuis le trente-cinquième parallèle nord jusqu’au quarantième parallèle sud! (00:02:24.12)Villes renversées, forêts déracinées, rivages dévastés par des montagnes d’eau qui se précipitaient comme des mascarets, navires jetés à la côte, que les relevés du Bureau-Veritas chiffrèrent par centaines, territoires entiers nivelés par des trombes qui broyaient tout sur leur passage, plusieurs milliers de personnes écrasées sur terre ou englouties en mer: tels furent les témoignages de sa fureur, qui furent laissés après lui par ce formidable ouragan. (00:03:03.05)Il dépassait en désastres ceux qui ravagèrent si épouvantablement la Havane et la Guadeloupe, l’un le 25 octobre 1810, l’autre le 26 juillet 1825. (00:03:39.07)Or, au moment même où tant de catastrophes s’accomplissaient sur terre et sur mer, un drame, non moins saisissant, se jouait dans les airs bouleversés. (00:04:01.02)En effet, un ballon, porté comme une boule au sommet d’une trombe, et pris dans le mouvement giratoire de la colonne d’air, parcourait l’espace avec une vitesse de quatre-vingt-dix milles à l’heure, en tournant sur lui-même, comme s’il eût été saisi par quelque maelström aérien. (00:04:24.20)Au-dessous de l’appendice inférieur de ce ballon oscillait une nacelle, qui contenait cinq passagers, à peine visibles au milieu de ces épaisses vapeurs, mêlées d’eau pulvérisée, qui traînaient jusqu’à la surface de l’Océan. (00:04:52.16)D’où venait cet aérostat, véritable jouet de l’effroyable tempête? (00:05:08.08)De quel point du monde s’était-il élancé? (00:05:15.13)Il n’avait évidemment pas pu partir pendant l’ouragan. (00:05:21.05)Or, l’ouragan durait depuis cinq jours déjà, et ses premiers symptômes s’étaient manifestés le 18. (00:05:30.22)On eût donc été fondé à croire que ce ballon venait de très loin, car il n’avait pas dû franchir moins de deux mille milles par vingt-quatre heures? en tout cas, les passagers n’avaient pu avoir à leur disposition aucun moyen d’estimer la route parcourue depuis leur départ, car tout point de repère leur manquait. (00:05:53.11)Il devait même se produire ce fait curieux, qu’emportés au milieu des violences de la tempête, ils ne les subissaient pas. (00:06:17.13)Ils se déplaçaient, ils tournaient sur eux-mêmes sans rien ressentir de cette rotation, ni de leur déplacement dans le sens horizontal. (00:06:32.01)Leurs yeux ne pouvaient percer l’épais brouillard qui s’amoncelait sous la nacelle. (00:06:46.04)Autour d’eux, tout était brume. (00:06:52.17)Telle était même l’opacité des nuages, qu’ils n’auraient pu dire s’il faisait jour ou nuit. (00:06:59.18)Aucun reflet de lumière, aucun bruit des terres habitées, aucun mugissement de l’Océan n’avaient dû parvenir jusqu’à eux dans cette immensité obscure, tant qu’ils s’étaient tenus dans les hautes zones. (00:07:16.10)Leur rapide descente avait seule pu leur donner connaissance des dangers qu’ils couraient au-dessus des flots. (00:07:32.13)Cependant, le ballon, délesté de lourds objets, tels que munitions, armes, provisions, s’était relevé dans les couches supérieures de l’atmosphère, à une hauteur de quatre mille cinq cents pieds. (00:07:49.11)Les passagers, après avoir reconnu que la mer était sous la nacelle, trouvant les dangers moins redoutables en haut qu’en bas, n’avaient pas hésité à jeter par-dessus le bord les objets même les plus utiles, et ils cherchaient à ne plus rien perdre de ce fluide, de cette âme de leur appareil, qui les soutenait au-dessus de l’abîme. (00:08:19.22)La nuit se passa au milieu d’inquiétudes qui auraient été mortelles pour des âmes moins énergiques. (00:08:45.08)Puis le jour reparut, et, avec le jour, l’ouragan marqua une tendance à se modérer. (00:08:56.17)Dès le début de cette journée du 24 mars, il y eut quelques symptômes d’apaisement. (00:09:05.14)À l’aube, les nuages, plus vésiculaires, étaient remontés dans les hauteurs du ciel. (00:09:16.22)En quelques heures, la trombe s’évasa et se rompit. Le vent, de l’état d’ouragan, passa au «grand frais», c’est-à-dire que la vitesse de translation des couches atmosphériques diminua de moitié. (00:09:34.20)C’était encore ce que les marins appellent «une brise à trois ris», mais l’amélioration dans le trouble des éléments n’en fut pas moins considérable. (00:09:52.10)Vers onze heures, la partie inférieure de l’air s’était sensiblement nettoyée. (00:10:05.06)L’atmosphère dégageait cette limpidité humide qui se voit, qui se sent même, après le passage des grands météores. (00:10:16.12)Il ne semblait pas que l’ouragan fût allé plus loin dans l’ouest. (00:10:25.16)Il paraissait s’être tué lui-même. (00:10:31.19)Peut-être s’était-il écoulé en nappes électriques, après la rupture de la trombe, ainsi qu’il arrive quelquefois aux typhons de l’océan Indien. (00:10:42.13)Mais, vers cette heure-là aussi, on eût pu constater, de nouveau, que le ballon s’abaissait lentement, par un mouvement continu, dans les couches inférieures de l’air. (00:10:59.13)Il semblait même qu’il se dégonflait peu à peu, et que son enveloppe s’allongeait en se distendant, passant de la forme sphérique à la forme ovoïde. (00:11:14.01)Vers midi, l’aérostat ne planait plus qu’à une hauteur de deux mille pieds au-dessus de la mer. (00:11:28.14)Il jaugeait cinquante mille pieds cubes, et, grâce à sa capacité, il avait évidemment pu se maintenir longtemps dans l’air, soit qu’il eût atteint de grandes altitudes, soit qu’il se fût déplacé suivant une direction horizontale. (00:11:48.01)En ce moment, les passagers jetèrent les derniers objets qui alourdissaient encore, la nacelle, les quelques vivres qu’ils avaient conservés, tout, jusqu’aux menus ustensiles qui garnissaient leurs poches, et l’un d’eux, s’étant hissé sur le cercle auquel se réunissaient les cordes du filet, chercha à lier solidement l’appendice inférieur de l’aérostat. (00:12:22.00)Il était évident que les passagers ne pouvaient plus maintenir le ballon dans les zones élevées, et que le gaz leur manquait! (00:12:47.19)Ils étaient donc perdus! en effet, ce n’était ni un continent, ni même une île, qui s’étendait au-dessous d’eux. (00:13:05.23)L’espace n’offrait pas un seul point d’atterrissement, pas une surface solide sur laquelle leur ancre pût mordre. (00:13:17.19)C’était l’immense mer, dont les flots se heurtaient encore avec une incomparable violence! (00:13:30.11)C’était l’Océan sans limites visibles, même pour eux, qui le dominaient de haut et dont les regards s’étendaient alors sur un rayon de quarante milles! (00:13:43.11)C’était cette plaine liquide, battue sans merci, fouettée par l’ouragan, qui devait leur apparaître comme une chevauchée de lames échevelées, sur lesquelles eût été jeté un vaste réseau de crêtes blanches! (00:14:04.14)Pas une terre en vue, pas un navire! (00:14:17.14)Il fallait donc, à tout prix, arrêter le mouvement descensionnel, pour empêcher que l’aérostat ne vînt s’engloutir au milieu des flots. Et c’était évidemment à cette urgente opération que s’employaient les passagers de la nacelle. (00:14:35.05)Mais, malgré leurs efforts, le ballon s’abaissait toujours, en même temps qu’il se déplaçait avec une extrême vitesse, suivant la direction du vent, c’est-à-dire du nord-est au sud-ouest. (00:14:58.10)Situation terrible, que celle de ces infortunés! (00:15:14.21)Ils n’étaient évidemment plus maîtres de l’aérostat. (00:15:21.17)Leurs tentatives ne pouvaient aboutir. (00:15:27.15)L’enveloppe du ballon se dégonflait de plus en plus. (00:15:32.22)Le fluide s’échappait sans qu’il fût aucunement possible de le retenir. (00:15:40.01)La descente s’accélérait visiblement, et, à une heure après midi, la nacelle n’était pas suspendue à plus de six cents pieds au-dessus de l’Océan. (00:15:52.09)C’est que, en effet, il était impossible d’empêcher la fuite du gaz, qui s’échappait librement par une déchirure de l’appareil. (00:16:07.07)En allégeant la nacelle de tous les objets qu’elle contenait, les passagers avaient pu prolonger, pendant quelques heures, leur suspension dans l’air. (00:16:21.13)Mais l’inévitable catastrophe ne pouvait qu’être retardée, et, si quelque terre ne se montrait pas avant la nuit, passagers, nacelle et ballon auraient définitivement disparu dans les flots. (00:16:40.16)La seule manœuvre qu’il y eût à faire encore fut faite à ce moment. (00:16:55.18)Les passagers de l’aérostat étaient évidemment des gens énergiques, et qui savaient regarder la mort en face. (00:17:05.10)On n’eût pas entendu un seul murmure s’échapper de leurs lèvres. (00:17:13.14)Ils étaient décidés à lutter jusqu’à la dernière seconde, à tout faire pour retarder leur chute. (00:17:21.19)La nacelle n’était qu’une sorte de caisse d’osier, impropre à flotter, et il n’y avait aucune possibilité de la maintenir à la surface de la mer, si elle y tombait. (00:17:36.09)À deux heures, l’aérostat était à peine à quatre cents pieds au-dessus des flots. (00:17:49.20)En ce moment, une voix mâle - la voix d’un homme dont le cœur était inaccessible à la crainte - se fit entendre. (00:18:02.01)À cette voix répondirent des voix non moins énergiques. (00:18:11.20)«Tout est-il jeté? (00:18:16.16)- Non! (00:18:20.05)Il y a encore dix mille francs d’or!» (00:18:22.09)Un sac pesant tomba aussitôt à la mer. (00:18:29.01)«Le ballon se relève-t-il? (00:18:34.06)- Un peu, mais il ne tardera pas à retomber! (00:18:39.05)- Que reste-t-il à jeter au dehors? (00:18:45.05)- Rien! (00:18:48.13)- Si!... (00:18:51.13)La nacelle! (00:18:55.01)- Accrochons-nous au filet! et à la mer la nacelle!» (00:18:58.16)C’était, en effet, le seul et dernier moyen d’alléger l’aérostat. (00:19:06.17)Les cordes qui rattachaient la nacelle au cercle furent coupées, et l’aérostat, après sa chute, remonta de deux mille pieds. (00:19:18.18)Les cinq passagers s’étaient hissés dans le filet, au-dessus du cercle, et se tenaient dans le réseau des mailles, regardant l’abîme. (00:19:33.01)On sait de quelle sensibilité statique sont doués les aérostats. (00:19:43.19)Il suffit de jeter l’objet le plus léger pour provoquer un déplacement dans le sens vertical. (00:19:52.14)L’appareil, flottant dans l’air, se comporte comme une balance d’une justesse mathématique. (00:20:04.03)On comprend donc que, lorsqu’il est délesté d’un poids relativement considérable, son déplacement soit important et brusque. (00:20:16.02)C’est ce qui arriva dans cette occasion. (00:20:26.01)Mais, après s’être un instant équilibré dans les zones supérieures, l’aérostat commença à redescendre. Le gaz fuyait par la déchirure, qu’il était impossible de réparer. (00:20:39.07)Les passagers avaient fait tout ce qu’ils pouvaient faire. (00:20:50.20)Aucun moyen humain ne pouvait les sauver désormais. (00:20:56.18)Ils n’avaient plus à compter que sur l’aide de Dieu. (00:21:02.09)À quatre heures, le ballon n’était plus qu’à cinq cents pieds de la surface des eaux. (00:21:10.14)Un aboiement sonore se fit entendre. (00:21:18.04)Un chien accompagnait les passagers et se tenait accroché près de son maître dans les mailles du filet. (00:21:25.17)«Top a vu quelque chose!» s’écria l’un des passagers. (00:21:35.15)Puis, aussitôt, une voix forte se fit entendre: (00:21:42.09)«Terre! terre!» (00:21:48.00)Le ballon, que le vent ne cessait d’entraîner vers le sud-ouest, avait, depuis l’aube, franchi une distance considérable, qui se chiffrait par centaines de milles, et une terre assez élevée venait, en effet, d’apparaître dans cette direction. (00:22:04.18)Mais cette terre se trouvait encore à trente milles sous le vent. (00:22:22.06)Il ne fallait pas moins d’une grande heure pour l’atteindre, et encore à la condition de ne pas dériver. (00:22:30.19)Une heure! (00:22:37.11)Le ballon ne se serait-il pas auparavant vidé de tout ce qu’il avait gardé de son fluide? (00:22:43.19)Telle était la terrible question! (00:22:50.09)Les passagers voyaient distinctement ce point solide, qu’il fallait atteindre à tout prix. (00:22:57.16)Ils ignoraient ce qu’il était, île ou continent, car c’est à peine s’ils savaient vers quelle partie du monde l’ouragan les avait entraînés! (00:23:10.14)Mais cette terre, qu’elle fût habitée ou qu’elle ne le fût pas, qu’elle dût être hospitalière ou non, il fallait y arriver! (00:24:21.13)Or, à quatre heures, il était visible que le ballon ne pouvait plus se soutenir. (00:25:19.18)CHAPITRE II (00:25:46.23)Il rasait la surface de la mer. (00:25:50.19)Déjà la crête des énormes lames avait plusieurs fois léché le bas du filet, l’alourdissant encore, et l’aérostat ne se soulevait plus qu’à demi, comme un oiseau qui a du plomb dans l’aile. (00:26:01.22)Une demi-heure plus tard, la terre n’était plus qu’à un mille, mais le ballon, épuisé, flasque, distendu, chiffonné en gros plis, ne conservait plus de gaz que dans sa partie supérieure. (00:26:14.19)Les passagers, accrochés au filet, pesaient encore trop pour lui, et bientôt, à demi plongés dans la mer, ils furent battus par les lames furieuses. (00:26:24.02)L’enveloppe de l’aérostat fit poche alors, et le vent s’y engouffrant, le poussa comme un navire vent arrière. (00:26:30.14)Peut-être accosterait-il ainsi la côte! (00:26:33.09)Or, il n’en était qu’à deux encablures, quand des cris terribles, sortis de quatre poitrines à la fois, retentirent. (00:26:40.23)Le ballon, qui semblait ne plus devoir se relever, venait de refaire encore un bond inattendu, après avoir été frappé d’un formidable coup de mer. (00:26:49.19)Comme s’il eût été délesté subitement d’une nouvelle partie de son poids, il remonta à une hauteur de quinze cents pieds, et là il rencontra une sorte de remous du vent, qui, au lieu de le porter directement à la côte, lui fit suivre une direction presque parallèle. (00:27:04.22)Enfin, deux minutes plus tard, il s’en rapprochait obliquement, et il retombait définitivement sur le sable du rivage, hors de la portée des lames. (00:27:14.07)Les passagers, s’aidant les uns les autres, parvinrent à se dégager des mailles du filet. (00:27:19.13)Le ballon, délesté de leur poids, fut repris par le vent, et comme un oiseau blessé qui retrouve un instant de vie, il disparut dans l’espace. (00:27:28.14)La nacelle avait contenu cinq passagers, plus un chien, et le ballon n’en jetait que quatre sur le rivage. (00:27:35.04)Le passager manquant avait évidemment été enlevé par le coup de mer qui venait de frapper le filet, et c’est ce qui avait permis à l’aérostat allégé, de remonter une dernière fois, puis, quelques instants après, d’atteindre la terre. (00:27:49.07)À peine les quatre naufragés - on peut leur donner ce nom - avaient-ils pris pied sur le sol, que tous, songeant à l’absent, s’écriaient: «Il essaye peut-être d’aborder à la nage! (00:28:00.13)Sauvons-le! sauvons-le!» (00:28:02.22)Ce n’étaient ni des aéronautes de profession, ni des amateurs d’expéditions aériennes, que l’ouragan venait de jeter sur cette côte. (00:28:10.23)C’étaient des prisonniers de guerre, que leur audace avait poussés à s’enfuir dans des circonstances extraordinaires. (00:28:23.19)Cent fois, ils auraient dû périr! (00:28:32.09)Cent fois, leur ballon déchiré aurait dû les précipiter dans l’abîme! (00:28:39.16)Mais le ciel les réservait à une étrange destinée, et le 20 mars, après avoir fui Richmond, assiégée par les troupes du général Ulysse Grant, ils se trouvaient à sept mille milles de cette capitale de la Virginie, la principale place forte des séparatistes, pendant la terrible guerre de Sécession. (00:29:01.21)Leur navigation aérienne avait duré cinq jours. (00:29:24.15)Voici, d’ailleurs, dans quelles circonstances curieuses s’était produite l’évasion des prisonniers, - évasion qui devait aboutir à la catastrophe que l’on connaît. (00:29:37.13)Cette année même, au mois de février 1865, dans un de ces coups de main que tenta, mais inutilement, le général Grant pour s’emparer de Richmond, plusieurs de ses officiers tombèrent au pouvoir de l’ennemi et furent internés dans la ville. (00:29:57.10)L’un des plus distingués de ceux qui furent pris appartenait à l’état-major fédéral, et se nommait Cyrus Smith. (00:30:19.11)Cyrus Smith, originaire du Massachussets, était un ingénieur, un savant de premier ordre, auquel le gouvernement de l’Union avait confié, pendant la guerre, la direction des chemins de fer, dont le rôle stratégique fut si considérable. (00:30:38.22)Véritable Américain du nord, maigre, osseux, efflanqué, âgé de quarante-cinq ans environ, il grisonnait déjà par ses cheveux ras et par sa barbe, dont il ne conservait qu’une épaisse moustache. (00:31:02.23)Il avait une de ces belles têtes «numismatiques», qui semblent faites pour être frappées en médailles, les yeux ardents, la bouche sérieuse, la physionomie d’un savant de l’école militante. (00:31:25.21)C’était un de ces ingénieurs qui ont voulu commencer par manier le marteau et le pic, comme ces généraux qui ont voulu débuter simples soldats. (00:31:44.14)Aussi, en même temps que l’ingéniosité de l’esprit, possédait-il la suprême habileté de main. (00:31:57.20)Ses muscles présentaient de remarquables symptômes de tonicité. (00:32:06.10)Véritablement homme d’action en même temps qu’homme de pensée, il agissait sans effort, sous l’influence d’une large expansion vitale, ayant cette persistance vivace qui défie toute mauvaise chance. (00:32:22.10)Très instruit, très pratique», très débrouillard», pour employer un mot de la langue militaire française, c’était un tempérament superbe, car, tout en restant maître de lui, quelles que fussent les circonstances, il remplissait au plus haut degré ces trois conditions dont l’ensemble détermine l’énergie humaine: activité d’esprit et de corps, impétuosité des désirs, puissance de la volonté. (00:32:53.15)Et sa devise aurait pu être celle de Guillaume d’Orange au XVIIe siècle: «Je n’ai pas besoin d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer.» (00:33:15.21)En même temps, Cyrus Smith était le courage personnifié. (00:33:28.13)Il avait été de toutes les batailles pendant cette guerre de Sécession. (00:33:35.12)Après avoir commencé sous Ulysse Grant dans les volontaires de l’Illinois, il s’était battu à Paducah, à Belmont, à Pittsburg-Landing, au siège de Corinth, à Port-Gibson, à la Rivière-Noire, à Chattanoga, à Wilderness, sur le Potomak, partout et vaillamment, en soldat digne du général qui répondait: «Je ne compte jamais mes morts!» (00:34:00.00)Et, cent fois, Cyrus Smith aurait dû être au nombre de ceux-là que ne comptait pas le terrible Grant, mais dans ces combats, où il ne s’épargnait guère, la chance le favorisa toujours, jusqu’au moment où il fut blessé et pris sur le champ de bataille de Richmond. (00:34:36.18)En même temps que Cyrus Smith, et le même jour, un autre personnage important tombait au pouvoir des sudistes. (00:34:59.21)Ce n’était rien moins que l’honorable Gédéon Spilett», reporter» du New-York Herald, qui avait été chargé de suivre les péripéties de la guerre au milieu des armées du Nord. (00:35:15.15)Gédéon Spilett était de la race de ces étonnants chroniqueurs anglais ou américains, des Stanley et autres, qui ne reculent devant rien pour obtenir une information exacte et pour la transmettre à leur journal dans les plus brefs délais. (00:35:38.01)Les journaux de l’Union, tels que le New-York Herald, forment de véritables puissances, et leurs délégués sont des représentants avec lesquels on compte. (00:36:00.04)Gédéon Spilett marquait au premier rang de ces délégués. (00:36:11.07)Homme de grand mérite, énergique, prompt et prêt à tout, plein d’idées, ayant couru le monde entier, soldat et artiste, bouillant dans le conseil, résolu dans l’action, ne comptant ni peines, ni fatigues, ni dangers, quand il s’agissait de tout savoir, pour lui d’abord, et pour son journal ensuite, véritable héros de la curiosité, de l’information, de l’inédit, de l’inconnu, de l’impossible, c’était un de ces intrépides observateurs qui écrivent sous les balles», chroniquent» sous les boulets, et pour lesquels tous les périls sont des bonnes fortunes. (00:36:47.02)Lui aussi avait été de toutes les batailles, au premier rang, revolver d’une main, carnet de l’autre, et la mitraille ne faisait pas trembler son crayon. (00:37:35.13)Il ne fatiguait pas les fils de télégrammes incessants, comme ceux qui parlent alors qu’ils n’ont rien à dire, mais chacune de ses notes, courtes, nettes, claires, portait la lumière sur un point important. (00:37:56.23)D’ailleurs», l’humour» ne lui manquait pas. (00:38:12.16)Ce fut lui qui, après l’affaire de la Rivière-Noire, voulant à tout prix conserver sa place au guichet du bureau télégraphique, afin d’annoncer à son journal le résultat de la bataille, télégraphia pendant deux heures les premiers chapitres de la Bible. (00:38:30.01)Il en coûta deux mille dollars au New-York Herald, mais le New-York Herald fut le premier informé. (00:38:50.01)Gédéon Spilett était de haute taille. (00:38:59.07)Il avait quarante ans au plus. (00:39:03.04)Des favoris blonds tirant sur le rouge encadraient sa figure. (00:39:10.01)Son œil était calme, vif, rapide dans ses déplacements. (00:39:17.14)C’était l’œil d’un homme qui a l’habitude de percevoir vite tous les détails d’un horizon. (00:39:26.14)Solidement bâti, il s’était trempé dans tous les climats comme une barre d’acier dans l’eau froide. (00:39:36.21)Depuis dix ans, Gédéon Spilett était le reporter attitré du New-York Herald, qu’il enrichissait de ses chroniques et de ses dessins, car il maniait aussi bien le crayon que la plume. (00:39:53.09)Lorsqu’il fut pris, il était en train de faire la description et le croquis de la bataille. (00:40:08.21)Les derniers mots relevés sur son carnet furent ceux-ci: «Un sudiste me couche en joue et...» Et Gédéon Spilett fut manqué, car, suivant son invariable habitude, il se tira de cette affaire sans une égratignure. (00:40:27.04)Cyrus Smith et Gédéon Spilett, qui ne se connaissaient pas, si ce n’est de réputation, avaient été tous les deux transportés à Richmond. (00:40:49.12)L’ingénieur guérit rapidement de sa blessure, et ce fut pendant sa convalescence qu’il fit connaissance du reporter. (00:41:04.09)Ces deux hommes se plurent et apprirent à s’apprécier. (00:41:13.20)Bientôt, leur vie commune n’eut plus qu’un but, s’enfuir, rejoindre l’armée de Grant et combattre encore dans ses rangs pour l’unité fédérale. (00:41:25.23)Les deux Américains étaient donc décidés à profiter de toute occasion; mais bien qu’ils eussent été laissés libres dans la ville, Richmond était si sévèrement gardée, qu’une évasion devait être regardée comme impossible. (00:41:46.20)Sur ces entre faits, Cyrus Smith fut rejoint par un serviteur, qui lui était dévoué à la vie, à la mort. (00:42:05.23)Cet intrépide était un nègre, né sur le domaine de l’ingénieur, d’un père et d’une mère esclaves, mais que, depuis longtemps, Cyrus Smith, abolitionniste de raison et de cœur, avait affranchi. (00:42:24.21)L’esclave, devenu libre, n’avait pas voulu quitter son maître. (00:42:41.07)Il l’aimait à mourir pour lui. (00:42:47.08)C’était un garçon de trente ans, vigoureux, agile, adroit, intelligent, doux et calme, parfois naïf, toujours souriant, serviable et bon. (00:42:59.13)Il se nommait Nabuchodonosor, mais il ne répondait qu’à l’appellation abréviative et familière de Nab. (00:43:17.08)Quand Nab apprit que son maître avait été fait prisonnier, il quitta le Massachussets sans hésiter, arriva devant Richmond, et, à force de ruse et d’adresse, après avoir risqué vingt fois sa vie, il parvint à pénétrer dans la ville assiégée. (00:43:37.06)Ce que furent le plaisir de Cyrus Smith, en revoyant son serviteur, et la joie de Nab à retrouver son maître, cela ne peut s’exprimer. (00:44:01.22)Mais si Nab avait pu pénétrer dans Richmond, il était bien autrement difficile d’en sortir, car on surveillait de très près les prisonniers fédéraux. (00:44:17.19)Il fallait une occasion extraordinaire pour pouvoir tenter une évasion avec quelques chances de succès, et cette occasion non seulement ne se présentait pas, mais il était malaisé de la faire naître. (00:44:38.04)Cependant, Grant continuait ses énergiques opérations. (00:44:52.19)La victoire de Petersburg lui avait été très chèrement disputée. (00:45:00.09)Ses forces, réunies à celles de Butler, n’obtenaient encore aucun résultat devant Richmond, et rien ne faisait présager que la délivrance des prisonniers dût être prochaine. (00:45:14.11)Le reporter, auquel sa captivité fastidieuse ne fournissait plus un détail intéressant à noter, ne pouvait plus y tenir. (00:45:32.11)Il n’avait qu’une idée: sortir de Richmond et à tout prix. (00:45:43.11)Plusieurs fois, même, il tenta l’aventure et fut arrêté par des obstacles infranchissables. (00:45:56.06)Cependant, le siège continuait, et si les prisonniers avaient hâte de s’échapper pour rejoindre l’armée de Grant, certains assiégés avaient non moins hâte de s’enfuir, afin de rejoindre l’armée séparatiste, et, parmi eux, un certain Jonathan Forster, sudiste enragé. (00:46:19.17)C’est qu’en effet, si les prisonniers fédéraux ne pouvaient quitter la ville, les fédérés ne le pouvaient pas non plus, car l’armée du Nord les investissait. (00:46:43.05)Le gouverneur de Richmond, depuis longtemps déjà, ne pouvait plus communiquer avec le général Lee, et il était du plus haut intérêt de faire connaître la situation de la ville, afin de hâter la marche de l’armée de secours. (00:47:04.15)Ce Jonathan Forster eut alors l’idée de s’enlever en ballon, afin de traverser les lignes assiégeantes et d’arriver ainsi au camp des séparatistes. (00:47:25.21)Le gouverneur autorisa la tentative. (00:47:38.17)Un aérostat fut fabriqué et mis à la disposition de Jonathan Forster, que cinq de ses compagnons devaient suivre dans les airs. (00:47:49.02)Ils étaient munis d’armes, pour le cas où ils auraient à se défendre en atterrissant, et de vivres, pour le cas où leur voyage aérien se prolongerait. (00:48:04.20)Le départ du ballon avait été fixé au 18 mars. (00:48:17.20)Il devait s’effectuer pendant la nuit, et, avec un vent de nord-ouest de moyenne force, les aéronautes comptaient en quelques heures arriver au quartier général de Lee. (00:48:31.09)Mais ce vent du nord-ouest ne fut point une simple brise. (00:48:44.07)Dès le 18, on put voir qu’il tournait à l’ouragan. (00:48:50.22)Bientôt, la tempête devint telle, que le départ de Forster dut être différé, car il était impossible de risquer l’aérostat et ceux qu’il emporterait au milieu des éléments déchaînés. (00:49:06.05)Le ballon, gonflé sur la grande place de Richmond, était donc là, prêt à partir à la première accalmie du vent, et, dans la ville, l’impatience était grande à voir que l’état de l’atmosphère ne se modifiait pas. (00:49:29.04)Le 18, le 19 mars se passèrent sans qu’aucun changement se produisît dans la tourmente. (00:49:47.21)On éprouvait même de grandes difficultés pour préserver le ballon, attaché au sol, que les rafales couchaient jusqu’à terre. (00:50:00.23)La nuit du 19 au 20 s’écoula, mais, au matin, l’ouragan se développait encore avec plus d’impétuosité. (00:50:15.08)Le départ était impossible. (00:50:23.00)Ce jour-là, l’ingénieur Cyrus Smith fut accosté dans une des rues de Richmond par un homme qu’il ne connaissait point. (00:50:32.11)C’était un marin nommé Pencroff, âgé de trente-cinq à quarante ans, vigoureusement bâti, très hâlé, les yeux vifs et clignotants, mais avec une bonne figure. (00:50:50.06)Ce Pencroff était un Américain du nord, qui avait couru toutes les mers du globe, et auquel, en fait d’aventures, tout ce qui peut survenir d’extraordinaire à un être à deux pieds sans plumes était arrivé. (00:51:15.05)Inutile de dire que c’était une nature entreprenante, prête à tout oser, et qui ne pouvait s’étonner de rien. (00:51:33.16)Pencroff, au commencement de cette année, s’était rendu pour affaires à Richmond avec un jeune garçon de quinze ans, Harbert Brown, du New-Jersey, fils de son capitaine, un orphelin qu’il aimait comme si c’eût été son propre enfant. (00:51:54.18)N’ayant pu quitter la ville avant les premières opérations du siège, il s’y trouva donc bloqué, à son grand déplaisir, et il n’eut plus aussi, lui, qu’une idée: s’enfuir par tous les moyens possibles. (00:52:19.09)Il connaissait de réputation l’ingénieur Cyrus Smith. Il savait avec quelle impatience cet homme déterminé rongeait son frein. (00:52:41.06)Ce jour-là, il n’hésita donc pas à l’aborder en lui disant sans plus de préparation: «Monsieur Smith, en avez-vous assez de Richmond?» (00:52:57.18)L’ingénieur regarda fixement l’homme qui lui parlait ainsi, et qui ajouta à voix basse: (00:53:13.00)«Monsieur Smith, voulez-vous fuir? (00:53:22.07)- Quand cela?...» répondit vivement l’ingénieur, et on peut affirmer que cette réponse lui échappa, car il n’avait pas encore examiné l’inconnu qui lui adressait la parole. (00:53:35.15)Mais après avoir, d’un œil pénétrant, observé la loyale figure du marin, il ne put douter qu’il n’eût devant lui un honnête homme. (00:53:53.12)«Qui êtes-vous?» (00:54:02.06)demanda-t-il d’une voix brève. (00:54:05.18)Pencroff se fit connaître. (00:54:09.07)«Bien, répondit Cyrus Smith. Et par quel moyen me proposez-vous de fuir? (00:54:17.00)- Par ce fainéant de ballon qu’on laisse là à rien faire, et qui me fait l’effet de nous attendre tout exprès!...» (00:54:27.18)Le marin n’avait pas eu besoin d’achever sa phrase. (00:54:37.17)L’ingénieur avait compris d’un mot. (00:54:43.16)Il saisit Pencroff par le bras et l’entraîna chez lui. (00:54:49.19)Là, le marin développa son projet, très simple en vérité. (00:54:58.16)On ne risquait que sa vie à l’exécuter. (00:55:06.02)L’ouragan était dans toute sa violence, il est vrai, mais un ingénieur adroit et audacieux, tel que Cyrus Smith, saurait bien conduire un aérostat. (00:55:18.14)S’il eût connu la manœuvre, lui, Pencroff, il n’aurait pas hésité à partir, - avec Harbert, s’entend. Il en avait vu bien d’autres, et n’en était plus à compter avec une tempête! (00:55:40.01)Cyrus Smith avait écouté le marin sans mot dire, mais son regard brillait. (00:56:03.19)L’occasion était là. Il n’était pas homme à la laisser échapper. (00:56:14.07)Le projet n’était que très dangereux, donc il était exécutable. (00:56:23.03)La nuit, malgré la surveillance, on pouvait aborder le ballon, se glisser dans la nacelle, puis couper les liens qui le retenaient! (00:56:36.23)Certes, on risquait d’être tué, mais, par contre, on pouvait réussir, et sans cette tempête... (00:56:52.01)Mais sans cette tempête, le ballon fût déjà parti, et l’occasion, tant cherchée, ne se présenterait pas en ce moment! (00:57:06.04)«Je ne suis pas seul!... (00:57:14.17)dit en terminant Cyrus Smith. (00:57:18.11)- Combien de personnes voulez-vous donc emmener? (00:57:23.04)demanda le marin. (00:57:27.19)- Deux: mon ami Spilett et mon serviteur Nab. (00:57:32.16)- Cela fait donc trois, répondit Pencroff, et, avec Harbert et moi, cinq. (00:57:42.11)Or, le ballon devait enlever six... (00:57:50.09)- Cela suffit. (00:57:53.10)Nous partirons!» (00:57:54.22)dit Cyrus Smith. (00:58:01.06)Ce «nous» engageait le reporter, mais le reporter n’était pas homme à reculer, et quand le projet lui fut communiqué, il l’approuva sans réserve. (00:58:10.05)Ce dont il s’étonnait, c’était qu’une idée aussi simple ne lui fût pas déjà venue. (00:58:26.15)Quant à Nab, il suivait son maître partout où son maître voulait aller. (00:58:36.12)«À ce soir alors, dit Pencroff. Nous flânerons tous les cinq, par là, en curieux! (00:58:47.18)- À ce soir, dix heures, répondit Cyrus Smith, et fasse le ciel que cette tempête ne s’apaise pas avant notre départ!» (00:59:00.22)Pencroff prit congé de l’ingénieur, et retourna à son logis, où était resté jeune Harbert Brown. (00:59:15.08)Ce courageux enfant connaissait le plan du marin, et ce n’était pas sans une certaine anxiété qu’il attendait le résultat de la démarche faite auprès de l’ingénieur. (00:59:31.07)On le voit, c’étaient cinq hommes déterminés qui allaient ainsi se lancer dans la tourmente, en plein ouragan! (00:59:46.01)Non! (00:59:54.01)L’ouragan ne se calma pas, et ni Jonathan Forster, ni ses compagnons ne pouvaient songer à l’affronter dans cette frêle nacelle! (01:00:03.01)La journée fut terrible. (01:00:12.01)L’ingénieur ne craignait qu’une chose: c’était que l’aérostat, retenu au sol et couché sous le vent, ne se déchirât en mille pièces. (01:00:22.04)Pendant plusieurs heures, il rôda sur la place presque déserte, surveillant l’appareil. (01:00:36.16)Pencroff en faisait autant de son côté, les mains dans les poches, et bâillant au besoin, comme un homme qui ne sait à quoi tuer le temps, mais redoutant aussi que le ballon ne vînt à se déchirer ou même à rompre ses liens et à s’enfuir dans les airs. (01:00:55.08)Le soir arriva. (01:01:10.09)La nuit se fit très sombre. (01:01:14.03)D’épaisses brumes passaient comme des nuages au ras du sol. (01:01:19.17)Une pluie mêlée de neige tombait. Le temps était froid. (01:01:26.22)Une sorte de brouillard pesait sur Richmond. Il semblait que la violente tempête eût fait comme une trêve entre les assiégeants et les assiégés, et que le canon eût voulu se taire devant les formidables détonations de l’ouragan. (01:01:43.10)Les rues de la ville étaient désertes. (01:01:56.23)Il n’avait pas même paru nécessaire, par cet horrible temps, de garder la place au milieu de laquelle se débattait l’aérostat. (01:02:06.13)Tout favorisait le départ des prisonniers, évidemment; mais ce voyage, au milieu des rafales déchaînées!... (01:02:20.20)«Vilaine marée! se disait Pencroff, en fixant d’un coup de poing son chapeau que le vent disputait à sa tête. Mais bah! on en viendra à bout tout de même!» (01:02:42.05)À neuf heures et demie, Cyrus Smith et ses compagnons se glissaient par divers côtés sur la place, que les lanternes de gaz, éteintes par le vent, laissaient dans une obscurité profonde. (01:03:02.16)On ne voyait même pas l’énorme aérostat, presque entièrement rabattu sur le sol. (01:03:18.22)Indépendamment des sacs de lest qui maintenaient les cordes du filet, la nacelle était retenue par un fort câble passé dans un anneau scellé dans le pavé, et dont le double remontait à bord. (01:03:34.07)Les cinq prisonniers se rencontrèrent près de la nacelle. (01:03:47.03)Ils n’avaient point été aperçus, et telle était l’obscurité, qu’ils ne pouvaient se voir eux-mêmes. (01:03:55.00)Sans prononcer une parole, Cyrus Smith, Gédéon Spilett, Nab et Harbert prirent place dans la nacelle, pendant que Pencroff, sur l’ordre de l’ingénieur, détachait successivement les paquets de lest. (01:04:13.13)Ce fut l’affaire de quelques instants, et le marin rejoignit ses compagnons. (01:04:29.05)L’aérostat n’était alors retenu que par le double du câble, et Cyrus Smith n’avait plus qu’à donner l’ordre du départ. (01:04:41.05)En ce moment, un chien escalada d’un bond la nacelle. (01:04:50.08)C’était Top, le chien de l’ingénieur, qui, ayant brisé sa chaîne, avait suivi son maître. (01:05:00.15)Cyrus Smith craignant un excès de poids, voulait renvoyer le pauvre animal. (01:05:13.04)«Bah! un de plus!» (01:05:21.23)dit Pencroff, en délestant la nacelle de deux sacs de sable. Puis, il largua le double du câble, et le ballon, partant par une direction oblique, disparut, après avoir heurté sa nacelle contre deux cheminées qu’il abattit dans la furie de son départ. (01:05:41.20)L’ouragan se déchaînait alors avec une épouvantable violence. (01:06:00.07)L’ingénieur, pendant la nuit, ne put songer à descendre, et quand le jour vint, toute vue de la terre lui était interceptée par les brumes. (01:06:14.08)Ce fut cinq jours après seulement, qu’une éclaircie laissa voir l’immense mer au-dessous de cet aérostat, que le vent entraînait avec une vitesse effroyable! (01:06:31.01)On sait comment, de ces cinq hommes, partis le 20 mars, quatre étaient jetés, le 24 mars, sur une côte déserte, à plus de six mille milles de leur pays! (01:06:50.21)Et celui qui manquait, celui au secours duquel les quatre survivants du ballon couraient tout d’abord, c’était leur chef naturel, c’était l’ingénieur Cyrus Smith! (01:07:15.11)CHAPITRE III (01:07:30.23)L’ingénieur, à travers les mailles du filet qui avaient cédé, avait été enlevé par un coup de mer. (01:07:38.18)Son chien avait également disparu. (01:07:46.15)Le fidèle animal s’était volontairement précipité au secours de son maître. (01:07:53.13)«En avant!» s’écria le reporter. Et tous quatre, Gédéon Spilett, Harbert, Pencroff et Nab, oubliant épuisement et fatigues, commencèrent leurs recherches. (01:08:09.06)Le pauvre Nab pleurait de rage et de désespoir à la fois, à la pensée d’avoir perdu tout ce qu’il aimait au monde. (01:08:25.12)Il ne s’était pas écoulé deux minutes entre le moment où Cyrus Smith avait disparu et l’instant où ses compagnons avaient pris terre. (01:08:39.21)Ceux-ci pouvaient donc espérer d’arriver à temps pour le sauver. (01:08:50.12)«Cherchons! (01:08:55.08)cherchons! (01:08:57.23)cria Nab. (01:09:00.22)- Oui, Nab, répondit Gédéon Spilett, et nous le retrouverons! (01:09:07.02)- Vivant? (01:09:13.03)- Vivant! (01:09:16.05)- Sait-il nager? (01:09:18.23)demanda Pencroff. (01:09:22.04)- Oui! répondit Nab! Et, d’ailleurs, Top est là!...» (01:09:29.23)Le marin, entendant la mer mugir, secoua la tête! (01:09:38.08)C’était dans le nord de la côte, et environ à un demi-mille de l’endroit où les naufragés venaient d’atterrir, que l’ingénieur avait disparu. (01:09:51.01)S’il avait pu atteindre le point le plus rapproché du littoral, c’était donc à un demi-mille au plus que devait être situé ce point. (01:10:05.08)Il était près de six heures alors. (01:10:12.04)La brume venait de se lever et rendait la nuit très obscure. (01:10:18.02)Les naufragés marchaient en suivant vers le nord la côte est de cette terre sur laquelle le hasard les avait jetés, - terre inconnue, dont ils ne pouvaient même soupçonner la situation géographique. (01:10:31.07)Ils foulaient du pied un sol sablonneux, mêlé de pierres, qui paraissait dépourvu de toute espèce de végétation. (01:10:48.05)Ce sol, fort inégal, très raboteux, semblait en de certains endroits criblé de petites fondrières, qui rendaient la marche très pénible. (01:11:04.03)De ces trous s’échappaient à chaque instant de gros oiseaux au vol lourd, fuyant en toutes directions, que l’obscurité empêchait de voir. (01:11:20.10)D’autres, plus agiles, se levaient par bandes et passaient comme des nuées. (01:11:31.05)Le marin croyait reconnaître des goélands et des mouettes, dont les sifflements aigus luttaient avec les rugissements de la mer. (01:11:43.18)De temps en temps, les naufragés s’arrêtaient, appelaient à grands cris, et écoutaient si quelque appel ne se ferait pas entendre du côté de l’Océan. Ils devaient penser, en effet, que s’ils eussent été à proximité du lieu où l’ingénieur avait pu atterrir, les aboiements du chien Top, au cas où Cyrus Smith eût été hors d’état de donner signe d’existence, seraient arrivés jusqu’à eux. (01:12:12.20)Mais aucun cri ne se détachait sur le grondement des lames et le cliquetis du ressac. (01:12:35.11)Alors, la petite troupe reprenait sa marche en avant, et fouillait les moindres anfractuosités du littoral. (01:12:48.05)Après une course de vingt minutes, les quatre naufragés furent subitement arrêtés par une lisière écumante de lames. (01:13:00.20)Le terrain solide manquait. (01:13:10.17)Ils se trouvaient à l’extrémité d’une pointe aiguë, sur laquelle la mer brisait avec fureur. (01:13:18.07)«C’est un promontoire, dit le marin. Il faut revenir sur nos pas en tenant notre droite, et nous gagnerons ainsi la franche terre. (01:13:31.19)- Mais s’il est là! répondit Nab, en montrant l’Océan, dont les énormes lames blanchissaient dans l’ombre. (01:13:47.04)- Eh bien, appelons-le!» (01:13:55.21)Et tous, unissant leurs voix, lancèrent un appel vigoureux, mais rien ne répondit. (01:14:01.08)Ils attendirent une accalmie. (01:14:10.12)Ils recommencèrent. (01:14:16.23)Rien encore. (01:14:18.12)Les naufragés revinrent alors, en suivant le revers opposé du promontoire, sur un sol également sablonneux et rocailleux. (01:14:25.22)Toutefois, Pencroff observa que le littoral était plus accore, que le terrain montait, et il supposa qu’il devait rejoindre, par une rampe assez allongée, une haute côte dont le massif se profilait confusément dans l’ombre. (01:14:46.15)Les oiseaux étaient moins nombreux sur cette partie du rivage. La mer aussi s’y montrait moins houleuse, moins bruyante, et il était même remarquable que l’agitation des lames diminuait sensiblement. (01:15:12.13)On entendait à peine le bruit du ressac. (01:15:24.05)Sans doute, ce côté du promontoire formait une anse semi-circulaire, que sa pointe aiguë protégeait contre les ondulations du large. (01:15:35.12)Mais, à suivre cette direction, on marchait vers le sud, et c’était aller à l’opposé de cette portion de la côte sur laquelle Cyrus Smith avait pu prendre pied. (01:15:52.23)Après un parcours d’un mille et demi, le littoral ne présentait encore aucune courbure qui permît de revenir vers le nord. (01:16:07.11)Il fallait pourtant bien que ce promontoire, dont on avait tourné la pointe, se rattachât à la franche terre. (01:16:21.01)Les naufragés, bien que leurs forces fussent épuisées, marchaient toujours avec courage, espérant trouver à chaque moment quelque angle brusque qui les remît dans la direction première. (01:16:37.13)Quel fut donc leur désappointement, quand, après avoir parcouru deux milles environ, ils se virent encore une fois arrêtés par la mer sur une pointe assez élevée, faite de roches glissantes. (01:17:00.10)«Nous sommes sur un îlot! dit Pencroff, et nous l’avons arpenté d’une extrémité à l’autre!» (01:17:17.10)L’observation du marin était juste. Les naufragés avaient été jetés, non sur un continent, pas même sur une île, mais sur un îlot qui ne mesurait pas plus de deux mille en longueur, et dont la largeur était évidemment peu considérable. (01:17:36.17)Cet îlot aride, semé de pierres, sans végétation, refuge désolé de quelques oiseaux de mer, se rattachait-il à un archipel plus important? (01:17:57.15)On ne pouvait l’affirmer. (01:18:08.21)Les passagers du ballon, lorsque, de leur nacelle, ils entrevirent la terre à travers les brumes, n’avaient pu suffisamment reconnaître son importance. (01:18:20.14)Cependant, Pencroff, avec ses yeux de marin habitués à percer l’ombre, croyait bien, en ce moment, distinguer dans l’ouest des masses confuses, qui annonçaient une côte élevée. (01:18:38.08)Mais, alors, on ne pouvait, par cette obscurité, déterminer à quel système, simple ou complexe, appartenait l’îlot. (01:18:58.12)On ne pouvait non plus en sortir, puisque la mer l’entourait. Il fallait donc remettre au lendemain la recherche de l’ingénieur, qui n’avait, hélas! signalé sa présence par aucun cri. (01:19:16.10)«Le silence de Cyrus ne prouve rien, dit le reporter. (01:19:34.03)Il peut être évanoui, blessé, hors d’état de répondre momentanément, mais ne désespérons pas.» (01:19:44.01)Le reporter émit alors l’idée d’allumer sur un point de l’îlot quelque feu qui pourrait servir de signal à l’ingénieur. (01:19:57.13)Mais on chercha vainement du bois ou des broussailles sèches. Sable et pierres, il n’y avait pas autre chose. (01:20:10.21)On comprend ce que durent être la douleur de Nab et celle de ses compagnons, qui s’étaient vivement attachés à cet intrépide Cyrus Smith. (01:20:25.01)Il était trop évident qu’ils étaient impuissants alors à le secourir. (01:20:36.23)Il fallait attendre le jour. (01:20:42.10)Ou l’ingénieur avait pu se sauver seul, et déjà il avait trouvé refuge sur un point de la côte, ou il était perdu à jamais! (01:20:53.11)Ce furent de longues et pénibles heures à passer. (01:21:04.07)Le froid était vif. (01:21:08.21)Les naufragés souffrirent cruellement, mais ils s’en apercevaient à peine. (01:21:15.07)Ils ne songèrent même pas à prendre un instant de repos. (01:21:22.23)S’oubliant pour leur chef, espérant, voulant espérer toujours, ils allaient et venaient sur cet îlot aride, retournant incessamment à sa pointe nord, là où ils devaient être plus rapprochés du lieu de la catastrophe. (01:21:39.05)Ils écoutaient, ils criaient, ils cherchaient à surprendre quelque appel suprême, et leurs voix devaient se transmettre au loin, car un certain calme régnait alors dans l’atmosphère, et les bruits de la mer commençaient à tomber avec la houle. (01:22:05.21)Un des cris de Nab sembla même, à un certain moment, se reproduire en écho. (01:22:26.18)Harbert le fit observer à Pencroff, en ajoutant: «Cela prouverait qu’il existe dans l’ouest une côte assez rapprochée.» (01:22:37.06)Le marin fit un signe affirmatif. (01:22:47.10)D’ailleurs ses yeux ne pouvaient le tromper. (01:22:49.22)S’il avait, si peu que ce fût, distingué une terre, c’est qu’une terre était là. (01:23:00.03)Mais cet écho lointain fut la seule réponse provoquée par les cris de Nab, et l’immensité, sur toute la partie est de l’îlot, demeura silencieuse. (01:23:15.04)Cependant le ciel se dégageait peu à peu. (01:23:25.06)Vers minuit, quelques étoiles brillèrent, et si l’ingénieur eût été là, près de ses compagnons, il aurait pu remarquer que ces étoiles n’étaient plus celles de l’hémisphère boréal. (01:23:39.04)En effet, la polaire n’apparaissait pas sur ce nouvel horizon, les constellations zénithales n’étaient plus celles qu’il avait l’habitude d’observer dans la partie nord du nouveau continent, et la Croix du Sud resplendissait alors au pôle austral du monde. (01:24:02.10)La nuit s’écoula. (01:24:14.10)Vers cinq heures du matin, le 25 mars, les hauteurs du ciel se nuancèrent légèrement. L’horizon restait sombre encore, mais, avec les premières lueurs du jour, une opaque brume se leva de la mer, de telle sorte que le rayon visuel ne pouvait s’étendre à plus d’une vingtaine de pas. (01:24:34.05)Le brouillard se déroulait en grosses volutes qui se déplaçaient lourdement. (01:24:53.17)C’était un contre-temps. (01:25:00.11)Les naufragés ne pouvaient rien distinguer autour d’eux. (01:25:03.15)Tandis que les regards de Nab et du reporter se projetaient sur l’Océan, le marin et Harbert cherchaient la côte dans l’ouest. (01:25:16.16)Mais pas un bout de terre n’était visible. (01:25:26.07)«N’importe, dit Pencroff, si je ne vois pas la côte, je la sens... elle est là... là... aussi sûr que nous ne sommes plus à Richmond!» (01:25:38.06)Mais le brouillard ne devait pas tarder à se lever. (01:25:51.11)Ce n’était qu’une brumaille de beau temps. (01:25:53.16)Un bon soleil en chauffait les couches supérieures, et cette chaleur se tamisait jusqu’à la surface de l’îlot. (01:26:04.18)En effet, vers six heures et demie, trois quarts d’heure après le lever du soleil, la brume devenait plus transparente. (01:26:15.16)Elle s’épaississait en haut, mais se dissipait en bas. (01:26:26.01)Bientôt tout l’îlot apparut, comme s’il fût descendu d’un nuage; puis, la mer se montra suivant un plan circulaire, infinie dans l’est, mais bornée dans l’ouest par une côte élevée et abrupte. (01:26:41.12)Oui! la terre était là. (01:26:56.16)Là, le salut, provisoirement assuré, du moins. (01:27:03.07)Entre l’îlot et la côte, séparés par un canal large d’un demi-mille, un courant extrêmement rapide se propageait avec bruit. (01:27:14.11)Cependant, un des naufragés, ne consultant que son cœur, se précipita aussitôt dans le courant, sans prendre l’avis de ses compagnons, sans même dire un seul mot. (01:27:32.05)C’était Nab. Il avait hâte d’être sur cette côte et de la remonter au nord. (01:27:50.11)Personne n’eût pu le retenir. (01:27:57.02)Pencroff le rappela, mais en vain. (01:28:02.11)Le reporter se disposait à suivre Nab. (01:28:07.15)Pencroff, allant alors à lui: (01:28:13.23)«Vous voulez traverser ce canal? demanda-t-il. (01:28:17.16)- Oui, répondit Gédéon Spilett. (01:28:24.02)- Eh bien, attendez, croyez-moi, dit le marin. Nab suffira à porter secours à son maître. (01:28:33.08)Si nous nous engagions dans ce canal, nous risquerions d’être entraînés au large par le courant, qui est d’une violence extrême. Or, si je ne me trompe, c’est un courant de jusant. (01:28:51.13)Voyez, la marée baisse sur le sable. (01:29:04.08)Prenons donc patience, et, à mer basse, il est possible que nous trouvions un passage guéable... (01:29:14.04)- Vous avez raison, répondit le reporter. Séparons-nous le moins que nous pourrons...» (01:29:25.01)Pendant ce temps, Nab luttait avec vigueur contre le courant. (01:29:34.02)Il le traversait suivant une direction oblique. (01:29:41.03)On voyait ses noires épaules émerger à chaque coupe. (01:29:47.00)Il dérivait avec une extrême vitesse, mais il gagnait aussi vers la côte. (01:29:55.09)Ce demi-mille qui séparait l’îlot de la terre, il employa plus d’une demi-heure à le franchir, et il n’accosta le rivage qu’à plusieurs milliers de pieds de l’endroit qui faisait face au point d’où il était parti. (01:30:11.19)Nab prit pied au bas d’une haute muraille de granit et se secoua vigoureusement; puis, tout courant, il disparut bientôt derrière une pointe de roches, qui se projetait en mer, à peu près à la hauteur de l’extrémité septentrionale de l’îlot. (01:30:36.01)Les compagnons de Nab avaient suivi avec angoisse son audacieuse tentative, et, quand il fut hors de vue, ils reportèrent leurs regards sur cette terre à laquelle ils allaient demander refuge, tout en mangeant quelques coquillages dont le sable était semé. (01:31:04.10)C’était un maigre repas, mais, enfin, c’en était un. (01:31:21.17)La côte opposée formait une vaste baie, terminée, au sud, par une pointe très aiguë, dépourvue de toute végétation et d’un aspect très sauvage. (01:31:35.09)Cette pointe venait se souder au littoral par un dessin assez capricieux et s’arc-boutait à de hautes roches granitiques. (01:31:52.18)Vers le nord, au contraire, la baie, s’évasant, formait une côte plus arrondie, qui courait du sud-ouest au nord-est et finissait par un cap effilé. (01:32:07.02)Entre ces deux points extrêmes, sur lesquels s’appuyait l’arc de la baie, la distance pouvait être de huit milles. (01:32:23.20)À un demi-mille du rivage, l’îlot occupait une étroite bande de mer, et ressemblait à un énorme cétacé, dont il représentait la carcasse très agrandie. (01:32:39.07)Son extrême largeur ne dépassait pas un quart de mille. (01:32:49.05)Devant l’îlot, le littoral se composait, en premier plan, d’une grève de sable, semée de roches noirâtres, qui, en ce moment, réapparaissaient peu à peu sous la marée descendante. (01:33:05.00)Au deuxième plan, se détachait une sorte de courtine granitique, taillée à pic, couronnée par une capricieuse arête à une hauteur de trois cents pieds au moins. (01:33:23.11)Elle se profilait ainsi sur une longueur de trois milles, et se terminait brusquement à droite par un pan coupé qu’on eût cru taillé de main d’homme. (01:33:39.21)Sur la gauche, au contraire, au-dessus du promontoire, cette espèce de falaise irrégulière, s’égrenant en éclats prismatiques, et faite de roches agglomérées et d’éboulis, s’abaissait par une rampe allongée qui se confondait peu à peu avec les roches de la pointe méridionale. (01:34:03.20)Sur le plateau supérieur de la côte, aucun arbre. (01:34:17.07)C’était une table nette, comme celle qui domine Cape-Town, au cap de Bonne-Espérance, mais avec des proportions plus réduites. Du moins, elle apparaissait telle, vue de l’îlot. (01:34:31.23)Toutefois, la verdure ne manquait pas à droite, en arrière du pan coupé. (01:34:46.05)On distinguait facilement la masse confuse de grands arbres, dont l’agglomération se prolongeait au delà des limites du regard. (01:34:58.03)Cette verdure réjouissait l’œil, vivement attristé par les âpres lignes du parement de granit. (01:35:10.21)Enfin, tout en arrière-plan et au-dessus du plateau, dans la direction du nord-ouest et à une distance de sept milles au moins, resplendissait un sommet blanc, que frappaient les rayons solaires. (01:35:27.16)C’était un chapeau de neiges, coiffant quelque mont éloigné. (01:35:41.13)On ne pouvait donc se prononcer sur la question de savoir si cette terre formait une île ou si elle appartenait à un continent. (01:35:51.14)Mais, à la vue de ces roches convulsionnées qui s’entassaient sur la gauche, un géologue n’eût pas hésité à leur donner une origine volcanique, car elles étaient incontestablement le produit d’un travail plutonien. (01:36:10.11)Gédéon Spilett, Pencroff et Harbert observaient attentivement cette terre, sur laquelle ils allaient peut-être vivre de longues années, sur laquelle ils mourraient même, si elle ne se trouvait pas sur la route des navires! (01:36:34.12)«Eh bien! demanda Harbert, que dis-tu, Pencroff? (01:36:54.19)- Eh bien, répondit le marin, il y a du bon et du mauvais, comme dans tout. (01:37:03.14)Nous verrons. (01:37:09.09)Mais voici le jusant qui se fait sentir. (01:37:13.12)Dans trois heures, nous tenterons le passage, et, une fois là, on tâchera de se tirer d’affaire et de retrouver M Smith!» (01:37:24.12)Pencroff ne s’était pas trompé dans ses prévisions. (01:37:36.06)Trois heures plus tard, à mer basse, la plus grande partie des sables, formant le lit du canal, avait découvert. (01:37:47.18)Il ne restait entre l’îlot et la côte qu’un chenal étroit qu’il serait aisé sans doute de franchir. (01:37:59.15)En effet, vers dix heures, Gédéon Spilett et ses deux compagnons se dépouillèrent de leurs vêtements, ils les mirent en paquet sur leur tête, et ils s’aventurèrent dans le chenal, dont la profondeur ne dépassait pas cinq pieds. (01:38:18.06)Harbert, pour qui l’eau eût été trop haute, nageait comme un poisson, et il s’en tira à merveille. (01:38:36.16)Tous trois arrivèrent sans difficulté sur le littoral opposé. (01:38:45.22)Là, le soleil les ayant séchés rapidement, ils remirent leurs habits, qu’ils avaient préservés du contact de l’eau, et ils tinrent conseil. (01:38:58.04)CHAPITRE IV (01:39:10.06)Tout d’abord, le reporter dit au marin de l’attendre en cet endroit même, où il le rejoindrait, et, sans perdre un instant, il remonta le littoral, dans la direction qu’avait suivie, quelques heures auparavant, le nègre Nab. (01:39:25.23)Puis il disparut rapidement derrière un angle de la côte, tant il lui tardait d’avoir des nouvelles de l’ingénieur. (01:39:43.23)Harbert avait voulu l’accompagner. (01:39:54.04)«Restez, mon garçon, lui avait dit le marin. Nous avons à préparer un campement et à voir s’il est possible de trouver à se mettre sous la dent quelque chose de plus solide que des coquillages. (01:40:07.12)Nos amis auront besoin de se refaire à leur retour. (01:40:20.01)À chacun sa tâche. (01:40:24.21)- Je suis prêt, Pencroff, répondit Harbert. (01:40:30.09)- Bon! reprit le marin, cela ira. (01:40:36.02)Procédons avec méthode. (01:40:41.12)Nous sommes fatigués, nous avons froid, nous avons faim. Il s’agit donc de trouver abri, feu et nourriture. (01:40:51.05)La forêt a du bois, les nids ont des œufs: il reste à chercher la maison. (01:41:02.17)- Eh bien, répondit Harbert, je chercherai une grotte dans ces roches, et je finirai bien par découvrir quelque trou dans lequel nous pourrons nous fourrer! (01:41:17.03)- C’est cela, répondit Pencroff. (01:41:28.02)En route, mon garçon.» (01:41:30.03)Et les voilà marchant tous deux au pied de l’énorme muraille, sur cette grève que le flot descendant avait largement découverte. Mais, au lieu de remonter vers le nord, ils descendirent au sud. (01:41:46.13)Pencroff avait remarqué, à quelques centaines de pas au-dessous de l’endroit où ils étaient débarqués, que la côte offrait une étroite coupée qui, suivant lui, devait servir de débouché à une rivière ou à un ruisseau. (01:42:08.21)Or, d’une part, il était important de s’établir dans le voisinage d’un cours d’eau potable, et, de l’autre, il n’était pas impossible que le courant eût poussé Cyrus Smith de ce côté. (01:42:29.14)La haute muraille, on l’a dit, se dressait à une hauteur de trois cents pieds, mais le bloc était plein partout, et, même à sa base, à peine léchée par la mer, elle ne présentait pas la moindre fissure qui pût servir de demeure provisoire. (01:42:55.02)C’était un mur d’aplomb, fait d’un granit très dur, que le flot n’avait jamais rongé. (01:43:14.20)Vers le sommet voltigeait tout un monde d’oiseaux aquatiques, et particulièrement diverses espèces de l’ordre des palmipèdes, à bec allongé, comprimé et pointu, - volatiles très criards, peu effrayés de la présence de l’homme, qui, pour la première fois, sans doute, troublait ainsi leur solitude. (01:43:39.05)Parmi ces palmipèdes, Pencroff reconnut plusieurs labbes, sortes de goélands auxquels on donne quelquefois le nom de stercoraires, et aussi de petites mouettes voraces qui nichaient dans les anfractuosités du granit. (01:44:07.03)Un coup de fusil, tiré au milieu de ce fourmillement d’oiseaux, en eût abattu un grand nombre; mais, pour tirer un coup de fusil, il faut un fusil, et ni Pencroff, ni Harbert n’en avaient. D’ailleurs, ces mouettes et ces labbes sont à peine mangeables, et leurs œufs même ont un détestable goût. (01:44:33.21)Cependant, Harbert, qui s’était porté un peu plus sur la gauche, signala bientôt quelques rochers tapissés d’algues, que la haute mer devait recouvrir quelques heures plus tard. (01:45:00.05)Sur ces roches, au milieu des varechs glissants, pullulaient des coquillages à double valve, que ne pouvaient dédaigner des gens affamés. (01:45:18.17)Harbert appela donc Pencroff, qui se hâta d’accourir. (01:45:30.05)«Eh! ce sont des moules! s’écria le marin. (01:45:37.15)Voilà de quoi remplacer les œufs qui nous manquent! (01:45:45.15)- Ce ne sont point des moules, répondit le jeune Harbert, qui examinait avec attention les mollusques attachés aux roches, ce sont des lithodomes. (01:45:53.20)- Et cela se mange? (01:46:03.10)demanda Pencroff. (01:46:06.21)- Parfaitement. (01:46:09.23)- Alors, mangeons des lithodomes.» (01:46:14.02)Le marin pouvait s’en rapporter à Harbert. (01:46:19.05)Le jeune garçon était très fort en histoire naturelle et avait toujours eu une véritable passion pour cette science. (01:46:25.13)Son père l’avait poussé dans cette voie, en lui faisant suivre les cours des meilleurs professeurs de Boston, qui affectionnaient cet enfant, intelligent et travailleur. (01:46:43.13)Aussi ses instincts de naturaliste devaient-ils être plus d’une fois utilisés par la suite, et, pour son début, il ne se trompa pas. (01:47:02.00)Ces lithodomes étaient des coquillages oblongs, attachés par grappes et très adhérents aux roches. (01:47:15.10)Ils appartenaient à cette espèce de mollusques perforateurs qui creusent des trous dans les pierres les plus dures, et leur coquille s’arrondissait à ses deux bouts, disposition qui ne se remarque pas dans la moule ordinaire. (01:47:33.09)Pencroff et Harbert firent une bonne consommation de ces lithodomes, qui s’entre-bâillaient alors au soleil. (01:47:50.18)Ils les mangèrent comme des huîtres, et ils leur trouvèrent une saveur fortement poivrée, ce qui leur ôta tout regret de n’avoir ni poivre, ni condiments d’aucune sorte. (01:48:06.02)Leur faim fut donc momentanément apaisée, mais non leur soif, qui s’accrut après l’absorption de ces mollusques naturellement épicés. (01:48:21.09)Il s’agissait donc de trouver de l’eau douce, et il n’était pas vraisemblable qu’elle manquât dans une région si capricieusement accidentée. (01:48:37.03)Pencroff et Harbert, après avoir pris la précaution de faire une ample provision de lithodomes, dont ils remplirent leurs poches et leurs mouchoirs, regagnèrent le pied de la haute terre. (01:48:55.00)Deux cents pas plus loin, ils arrivaient à cette coupée par laquelle, suivant le pressentiment de Pencroff, une petite rivière devait couler à pleins bords. (01:49:14.21)En cet endroit, la muraille semblait avoir été séparée par quelque violent effort plutonien. (01:49:30.20)À sa base s’échancrait une petite anse, dont le fond formait un angle assez aigu. (01:49:41.16)Le cours d’eau mesurait là cent pieds de largeur, et ses deux berges, de chaque côté, n’en comptaient que vingt pieds à peine. (01:49:55.04)La rivière s’enfonçait presque directement entre les deux murs de granit qui tendaient à s’abaisser en amont de l’embouchure; puis, elle tournait brusquement et disparaissait sous un taillis à un demi-mille. (01:50:14.07)«Ici, l’eau! (01:50:27.21)Là-bas, le bois! dit Pencroff. (01:50:31.02)Eh bien, Harbert, il ne manque plus que la maison!» (01:50:39.22)L’eau de la rivière était limpide. (01:50:45.13)Le marin reconnut qu’à ce moment de la marée, c’est-à-dire à basse mer, quand le flot montant n’y portait pas, elle était douce. (01:50:55.18)Ce point important établi, Harbert chercha quelque cavité qui pût servir de retraite, mais ce fut inutilement. Partout la muraille était lisse, plane et d’aplomb. (01:51:13.23)Toutefois, à l’embouchure même du cours d’eau, et au-dessus des relais de la haute mer, les éboulis avaient formé, non point une grotte, mais un entassement d’énormes rochers, tels qu’il s’en rencontre souvent dans les pays granitiques, et qui portent le nom de «Cheminées.» (01:51:40.20)Pencroff et Harbert s’engagèrent assez profondément entre les roches, dans ces couloirs sablés, auxquels la lumière ne manquait pas, car elle pénétrait par les vides que laissaient entre eux ces granits, dont quelques-uns ne se maintenaient que par un miracle d’équilibre. Mais avec la lumière entrait aussi le vent, - une vraie bise de corridors, - et, avec le vent, le froid aigu de l’extérieur. (01:52:18.18)Cependant, le marin pensa qu’en obstruant certaines portions de ces couloirs, en bouchant quelques ouvertures avec un mélange de pierres et de sable, on pourrait rendre les «Cheminées» habitables. (01:52:50.11)Leur plan géométrique représentait ce signe typographique (...), qui signifie et cætera en abrégé. Or, en isolant la boucle supérieure du signe, par laquelle s’engouffrait le vent du sud et de l’ouest, on parviendrait sans doute à utiliser sa disposition inférieure. (01:53:15.19)«Voilà notre affaire, dit Pencroff, et, si jamais nous revoyions M Smith, il saurait tirer parti de ce labyrinthe. (01:53:38.16)- Nous le reverrons, Pencroff, s’écria Harbert, et quand il reviendra, il faut qu’il trouve ici une demeure à peu près supportable. (01:53:54.15)Elle le sera si nous pouvons établir un foyer dans le couloir de gauche et y conserver une ouverture pour la fumée. (01:54:08.04)- Nous le pourrons, mon garçon, répondit le marin, et ces Cheminées - ce fut le nom que Pencroff conserva à cette demeure provisoire - feront notre affaire. (01:54:24.12)Mais d’abord, allons faire provision de combustible. (01:54:33.22)J’imagine que le bois ne nous sera pas inutile pour boucher ces ouvertures à travers lesquelles le diable joue de sa trompette!» (01:54:45.18)Harbert et Pencroff quittèrent les Cheminées, et, doublant l’angle, ils commencèrent à remonter la rive gauche de la rivière. (01:55:00.09)Le courant en était assez rapide et charriait quelques bois morts. (01:55:11.19)Le flot montant - et il se faisait déjà sentir en ce moment - devait le refouler avec force jusqu’à une distance assez considérable. (01:55:24.10)Le marin pensa donc que l’on pourrait utiliser ce flux et ce reflux pour le transport des objets pesants. (01:55:36.08)Après avoir marché pendant un quart d’heure, le marin et le jeune garçon arrivèrent au brusque coude que faisait la rivière en s’enfonçant vers la gauche. (01:55:50.21)À partir de ce point, son cours se poursuivait à travers une forêt d’arbres magnifiques. (01:56:03.23)Ces arbres avaient conservé leur verdure, malgré la saison avancée, car ils appartenaient à cette famille des conifères qui se propage sur toutes les régions du globe, depuis les climats septentrionaux jusqu’aux contrées tropicales. (01:56:22.15)Le jeune naturaliste reconnut plus particulièrement des «déodars», essences très nombreuses dans la zone himalayenne, et qui répandaient un agréable arôme. (01:56:44.23)Entre ces beaux arbres poussaient des bouquets de pins, dont l’opaque parasol s’ouvrait largement. (01:56:59.12)Au milieu des hautes herbes, Pencroff sentit que son pied écrasait des branches sèches, qui crépitaient comme des pièces d’artifice. (01:57:13.18)«Bon, mon garçon, dit-il à Harbert, si moi j’ignore le nom de ces arbres, je sais du moins les ranger dans la catégorie du «bois à brûler», et, pour le moment, c’est la seule qui nous convienne! (01:57:32.23)- Faisons notre provision!» répondit Harbert, qui se mit aussitôt à l’ouvrage. (01:57:49.16)La récolte fut facile. (01:57:56.15)Il n’était pas même nécessaire d’ébrancher les arbres, car d’énormes quantités de bois mort gisaient à leurs pieds. Mais si le combustible ne manquait pas, les moyens de transport laissaient à désirer. (01:58:10.00)Ce bois étant très sec, devait rapidement brûler. De là, nécessité d’en rapporter aux Cheminées une quantité considérable, et la charge de deux hommes n’aurait pas suffi. (01:58:32.03)C’est ce que fit observer Harbert. (01:58:45.18)«Eh! mon garçon, répondit le marin, il doit y avoir un moyen de transporter ce bois. Il y a toujours moyen de tout faire! (01:58:56.01)Si nous avions une charrette ou un bateau, ce serait trop facile. (01:59:08.10)- Mais nous avons la rivière! dit Harbert. (01:59:15.03)- Juste, répondit Pencroff. (01:59:20.08)La rivière sera pour nous un chemin qui marche tout seul, et les trains de bois n’ont pas été inventés pour rien. (01:59:26.09)- Seulement, fit observer Harbert, notre chemin marche en ce moment dans une direction contraire à la nôtre, puisque la mer monte! (01:59:43.13)- Nous en serons quittes pour attendre qu’elle baisse, répondit le marin, et c’est elle qui se chargera de transporter notre combustible aux Cheminées. (01:59:58.07)Préparons toujours notre train.» (02:00:07.16)Le marin, suivi d’Harbert, se dirigea vers l’angle que la lisière de la forêt faisait avec la rivière. (02:00:16.11)Tous deux portaient, chacun en proportion de ses forces, une charge de bois, liée en fagots. (02:00:27.15)Sur la berge se trouvait aussi une grande quantité de branches mortes, au milieu de ces herbes entre lesquelles le pied d’un homme ne s’était, probablement, jamais hasardé. (02:00:42.20)Pencroff commença aussitôt à confectionner son train. (02:00:54.13)Dans une sorte de remous produit par une pointe de la rive et qui brisait le courant, le marin et le jeune garçon placèrent des morceaux de bois assez gros qu’ils avaient attachés ensemble avec des lianes sèches. (02:01:08.23)Il se forma ainsi une sorte de radeau sur lequel fut empilée successivement toute la récolte, soit la charge de vingt hommes au moins. (02:01:28.08)En une heure, le travail fut fini, et le train, amarré à la berge, dut attendre le renversement de la marée. (02:01:43.12)Il y avait alors quelques heures à occuper, et, d’un commun accord, Pencroff et Harbert résolurent de gagner le plateau supérieur, afin d’examiner la contrée sur un rayon plus étendu. (02:02:00.15)Précisément, à deux cents pas en arrière de l’angle formé par la rivière, la muraille, terminée par un éboulement de roches, venait mourir en pente douce sur la lisière de la forêt. (02:02:22.21)C’était comme un escalier naturel. (02:02:35.17)Harbert et le marin commencèrent donc leur ascension. Grâce à la vigueur de leurs jarrets, ils atteignirent la crête en peu d’instants, et vinrent se poster à l’angle qu’elle faisait sur l’embouchure de la rivière. (02:02:49.18)En arrivant, leur premier regard fut pour cet Océan qu’ils venaient de traverser dans de si terribles conditions! (02:03:06.05)Ils observèrent avec émotion toute cette partie du nord de la côte, sur laquelle la catastrophe s’était produite. (02:03:20.09)C’était là que Cyrus Smith avait disparu. (02:03:30.05)Ils cherchèrent des yeux si quelque épave de leur ballon, à laquelle un homme aurait pu s’accrocher, ne surnagerait pas encore. (02:03:40.10)Rien! (02:03:48.01)La mer n’était qu’un vaste désert d’eau. (02:03:51.18)Quant à la côte, déserte aussi. (02:03:57.05)Ni le reporter, ni Nab ne s’y montraient. (02:04:03.20)Mais il était possible qu’en ce moment, tous deux fussent à une telle distance, qu’on ne pût les apercevoir. (02:04:13.08)«Quelque chose me dit, s’écria Harbert, qu’un homme aussi énergique que M Cyrus n’a pas pu se laisser noyer comme le premier venu. (02:04:26.11)Il doit avoir atteint quelque point du rivage. (02:04:37.02)N’est-ce pas, Pencroff?» (02:04:44.15)Le marin secoua tristement la tête. (02:04:47.07)Lui n’espérait guère plus revoir Cyrus Smith; mais, voulant laisser quelque espoir à Harbert: «Sans doute, sans doute, dit-il, notre ingénieur est homme à se tirer d’affaire là où tout autre succomberait!...» (02:05:02.21)Cependant, il observait la côte avec une extrême attention. (02:05:20.20)Sous ses yeux se développait la grève de sable, bornée, sur la droite de l’embouchure, par des lignes de brisants. (02:05:31.15)Ces roches, encore émergées, ressemblaient à des groupes d’amphibies couchés dans le ressac. (02:05:43.14)Au delà de la bande d’écueils, la mer étincelait sous les rayons du soleil. (02:05:53.12)Dans le sud, une pointe aiguë fermait l’horizon, et l’on ne pouvait reconnaître si la terre se prolongeait dans cette direction, ou si elle s’orientait sud-est et sud-ouest, ce qui eût fait de cette côte une sorte de presqu’île très allongée. (02:06:10.17)À l’extrémité septentrionale de la baie, le dessin du littoral se poursuivait à une grande distance, suivant une ligne plus arrondie. (02:06:31.11)Là, le rivage était bas, plat, sans falaise, avec de larges bancs de sable, que le reflux laissait à découvert. (02:06:45.13)Pencroff et Harbert se retournèrent alors vers l’ouest. (02:06:56.08)Leur regard fut tout d’abord arrêté par la montagne à cime neigeuse, qui se dressait à une distance de six ou sept milles. (02:07:06.16)Depuis ses premières rampes jusqu’à deux milles de la côte, s’étendaient de vastes masses boisées, relevées de grandes plaques vertes dues à la présence d’arbres à feuillage persistant. (02:07:23.03)Puis, de la lisière de cette forêt jusqu’à la côte même, verdoyait un large plateau semé de bouquets d’arbres capricieusement distribués. (02:07:41.07)Sur la gauche, on voyait par instants étinceler les eaux de la petite rivière, à travers quelques éclaircies, et il semblait que son cours assez sinueux la ramenait vers les contre-forts de la montagne, entre lesquels elle devait prendre sa source. (02:08:01.22)Au point où le marin avait laissé son train de bois, elle commençait à couler entre les deux hautes murailles de granit; mais si, sur sa rive gauche, les parois demeuraient nettes et abruptes, sur la rive droite, au contraire, elles s’abaissaient peu à peu, les massifs se changeant en rocs isolés, les rocs en cailloux, les cailloux en galets jusqu’à l’extrémité de la pointe. (02:08:32.20)«Sommes-nous sur une île? (02:08:55.11)murmura le marin. (02:08:58.17)- En tout cas, elle semblerait être assez vaste! répondit le jeune garçon. (02:09:05.08)- Une île, si vaste qu’elle fût, ne serait toujours qu’une île!» (02:09:13.16)dit Pencroff. (02:09:19.02)Mais cette importante question ne pouvait encore être résolue. (02:09:24.15)Il fallait en remettre la solution à un autre moment. (02:09:31.12)Quant à la terre elle-même, île ou continent, elle paraissait fertile, agréable dans ses aspects, variée dans ses productions. (02:09:42.22)«Cela est heureux, fit observer Pencroff, et, dans notre malheur, il faut en remercier la Providence. (02:09:58.10)- Dieu soit donc loué!» (02:10:07.05)répondit Harbert, dont le cœur pieux était plein de reconnaissance pour l’Auteur de toutes choses. (02:10:14.19)Pendant longtemps, Pencroff et Harbert examinèrent cette contrée sur laquelle les avait jetés leur destinée, mais il était difficile d’imaginer, après une si sommaire inspection, ce que leur réservait l’avenir. (02:10:32.11)Puis ils revinrent, en suivant la crête méridionale du plateau de granit, dessinée par un long feston de roches capricieuses, qui affectaient les formes les plus bizarres. (02:10:53.17)Là vivaient quelques centaines d’oiseaux nichés dans les trous de la pierre. Harbert, en sautant sur les roches, fit partir toute une troupe de ces volatiles. (02:11:12.01)«Ah! (02:11:22.15)s’écria-t-il, ceux-là ne sont ni des goélands, ni des mouettes! (02:11:27.21)- Quels sont donc ces oiseaux? (02:11:33.04)demanda Pencroff. (02:11:36.08)On dirait, ma foi, des pigeons! (02:11:41.02)- En effet, mais ce sont des pigeons sauvages, ou pigeons de roche, répondit Harbert. (02:11:50.05)Je les reconnais à la double bande noire de leur aile, à leur croupion blanc, à leur plumage bleu-cendré. (02:11:59.12)Or, si le pigeon de roche est bon à manger, ses œufs doivent être excellents, et, pour peu que ceux-ci en aient laissé dans leurs nids!... (02:12:13.21)- Nous ne leur donnerons pas le temps d’éclore, si ce n’est sous forme d’omelette! (02:12:26.12)répondit gaîment Pencroff. (02:12:32.23)- Mais dans quoi feras-tu ton omelette? demanda Harbert. (02:12:39.09)Dans ton chapeau? (02:12:43.01)- Bon! répondit le marin, je ne suis pas assez sorcier pour cela. Nous nous rabattrons donc sur les œufs à la coque, mon garçon, et je me charge d’expédier les plus durs!» (02:12:56.16)Pencroff et le jeune garçon examinèrent avec attention les anfractuosités du granit, et ils trouvèrent, en effet, des œufs dans certaines cavités! (02:13:16.21)Quelques douzaines furent recueillies, puis placées dans le mouchoir du marin, et, le moment approchant où la mer devait être pleine, Harbert et Pencroff commencèrent à redescendre vers le cours d’eau. (02:13:34.16)Quand ils arrivèrent au coude de la rivière, il était une heure après midi. (02:13:50.14)Le courant se renversait déjà. (02:13:56.05)Il fallait donc profiter du reflux pour amener le train de bois à l’embouchure. (02:14:03.04)Pencroff n’avait pas l’intention de laisser ce train s’en aller, au courant, sans direction, et il n’entendait pas, non plus, s’y embarquer pour le diriger. (02:14:16.16)Mais un marin n’est jamais embarrassé, quand il s’agit de câbles ou de cordages, et Pencroff tressa rapidement une corde longue de plusieurs brasses au moyen de lianes sèches. (02:14:34.16)Ce câble végétal fut attaché à l’arrière du radeau, et le marin le tint à la main, tandis que Harbert, repoussant le train avec une longue perche, le maintenait dans le courant. (02:14:55.16)Le procédé réussit à souhait. (02:15:08.03)L’énorme charge de bois, que le marin retenait en marchant sur la rive, suivit le fil de l’eau. (02:15:16.03)La berge était très accore, il n’y avait pas à craindre que le train ne s’échouât, et, avant deux heures, il arrivait à l’embouchure, à quelques pas des Cheminées. (02:15:29.05)CHAPITRE V (02:15:40.14)Le premier soin de Pencroff, dès que le train de bois eut été déchargé, fut de rendre les Cheminées habitables, en obstruant ceux des couloirs à travers lesquels s’établissait le courant d’air. (02:15:53.07)Du sable, des pierres, des branches entrelacées, de la terre mouillée bouchèrent hermétiquement les galeries de l’(...), ouvertes aux vents du sud, et en isolèrent la boucle supérieure. (02:16:12.13)Un seul boyau, étroit et sinueux, qui s’ouvrait sur la partie latérale, fut ménagé, afin de conduire la fumée au dehors et de provoquer le tirage du foyer. (02:16:29.23)Les Cheminées se trouvaient ainsi divisées en trois ou quatre chambres, si toutefois on peut donner ce nom à autant de tanières sombres, dont un fauve se fût à peine contenté. (02:16:45.18)Mais on y était au sec, et l’on pouvait s’y tenir debout, du moins dans la principale de ces chambres, qui occupait le centre. (02:17:01.20)Un sable fin en couvrait le sol, et, tout compte fait, on pouvait s’en arranger, en attendant mieux. (02:17:15.14)Tout en travaillant, Harbert et Pencroff causaient. «Peut-être, disait Harbert, nos compagnons auront-ils trouvé une meilleure installation que la nôtre? (02:17:31.03)- C’est possible, répondait le marin, mais, dans le doute, ne t’abstiens pas! (02:17:44.08)Mieux vaut une corde de trop à son arc que pas du tout de corde! (02:17:54.23)- Ah! (02:18:00.12)répétait Harbert, qu’ils ramènent M Smith, qu’ils le retrouvent, et nous n’aurons plus qu’à remercier le ciel! (02:18:08.02)- Oui! murmurait Pencroff. (02:18:18.06)C’était un homme celui-là, et un vrai! (02:18:22.20)- C’était... dit Harbert. (02:18:28.22)Est-ce que tu désespères de le revoir jamais? (02:18:31.09)- Dieu m’en garde!» répondit le marin. (02:18:39.12)Le travail d’appropriation fut rapidement exécuté, et Pencroff s’en déclara très satisfait. (02:18:48.16)«Maintenant, dit-il, nos amis peuvent revenir. (02:18:57.16)Ils trouveront un abri suffisant.» (02:19:04.06)Restait à établir le foyer et à préparer le repas. (02:19:10.12)Besogne simple et facile, en vérité. (02:19:13.16)De larges pierres plates furent disposées au fond du premier couloir de gauche, à l’orifice de l’étroit boyau qui avait été réservé. (02:19:26.09)Ce que la fumée n’entraînerait pas de chaleur au dehors suffirait évidemment à maintenir une température convenable au dedans. (02:19:38.10)La provision de bois fut emmagasinée dans l’une des chambres, et le marin plaça sur les pierres du foyer quelques bûches, entremêlées de menu bois. (02:19:53.20)Le marin s’occupait de ce travail, quand Harbert lui demanda s’il avait des allumettes. (02:20:05.05)«Certainement, répondit Pencroff, et j’ajouterai: Heureusement, car, sans allumettes ou sans amadou, nous serions fort embarrassés! (02:20:19.01)- Nous pourrions toujours faire du feu comme les sauvages, répondit Harbert, en frottant deux morceaux de bois secs l’un contre l’autre? (02:20:33.15)- Eh bien! essayez, mon garçon, et nous verrons si vous arriverez à autre chose qu’à vous rompre les bras! (02:20:48.04)- Cependant, c’est un procédé très simple et très usité dans les îles du Pacifique. (02:21:00.22)- Je ne dis pas non, répondit Pencroff, mais il faut croire que les sauvages connaissent la manière de s’y prendre, ou qu’ils emploient un bois particulier, car, plus d’une fois déjà, j’ai voulu me procurer du feu de cette façon, et je n’ai jamais pu y parvenir! (02:21:22.16)J’avoue donc que je préfère les allumettes! (02:21:37.18)Où sont mes allumettes?» (02:21:41.21)Pencroff chercha dans sa veste la boîte qui ne le quittait jamais, car il était un fumeur acharné. (02:21:50.21)Il ne la trouva pas. (02:21:59.01)Il fouilla les poches de son pantalon, et, à sa stupéfaction profonde, il ne trouva point davantage la boîte en question. (02:22:06.16)«Voilà qui est bête, et plus que bête! dit-il en regardant Harbert. (02:22:19.13)Cette boîte sera tombée de ma poche, et je l’ai perdue! (02:22:27.01)Mais, vous, Harbert, est-ce que vous n’avez rien, ni briquet, ni quoi que ce soit qui puisse servir à faire du feu? (02:22:38.05)- Non, Pencroff!» (02:22:46.00)Le marin sortit, suivi du jeune garçon, et se grattant le front avec vivacité. (02:22:54.14)Sur le sable, dans les roches, près de la berge de la rivière, tous deux cherchèrent avec le plus grand soin, mais inutilement. (02:23:05.13)La boîte était en cuivre et n’eût point échappé à leurs yeux. (02:23:15.08)«Pencroff, demanda Harbert, n’as-tu pas jeté cette boîte hors de la nacelle? (02:23:24.15)- Je m’en suis bien gardé, répondit le marin. Mais, quand on a été secoués comme nous venons de l’être, un si mince objet peut avoir disparu. (02:23:38.07)Ma pipe, elle-même, m’a bien quitté! (02:23:49.19)Satanée boîte! (02:23:53.22)Où peut-elle être? (02:23:56.21)- Eh bien, la mer se retire, dit Harbert, courons à l’endroit où nous avons pris terre.» (02:24:04.05)Il était peu probable qu’on retrouvât cette boîte que les lames avaient dû rouler au milieu des galets, à marée haute, mais il était bon de tenir compte de cette circonstance. (02:24:20.11)Harbert et Pencroff se dirigèrent rapidement vers le point où ils avaient atterri la veille, à deux cents pas environ des Cheminées. (02:24:36.11)Là, au milieu des galets, dans le creux des roches, les recherches furent faites minutieusement. (02:24:49.17)Résultat nul. (02:24:57.08)Si la boîte était tombée en cet endroit, elle avait dû être entraînée par les flots. (02:25:01.20)À mesure que la mer se retirait, le marin fouillait tous les interstices des roches, sans rien trouver. (02:25:13.06)C’était une perte grave dans la circonstance, et, pour le moment, irréparable. (02:25:23.15)Pencroff ne cacha point son désappointement très vif. (02:25:31.11)Son front s’était fortement plissé. (02:25:33.22)Il ne prononçait pas une seule parole. (02:25:36.10)Harbert voulut le consoler en faisant observer que, très probablement, les allumettes auraient été mouillées par l’eau de mer, et qu’il eût été impossible de s’en servir. (02:25:52.01)«Mais non, mon garçon, répondit le marin. Elles étaient dans une boîte en cuivre qui fermait bien! (02:26:07.09)Et maintenant, comment faire? (02:26:17.23)- Nous trouverons certainement moyen de nous procurer du feu, dit Harbert. (02:26:22.05)M Smith ou M Spilett ne seront pas à court comme nous! (02:26:30.16)- Oui, répondit Pencroff, mais, en attendant, nous sommes sans feu, et nos compagnons ne trouveront qu’un triste repas à leur retour! (02:26:42.21)- Mais, dit vivement Harbert, il n’est pas possible qu’ils n’aient ni amadou, ni allumettes! (02:26:57.16)- J’en doute, répondit le marin en secouant la tête. D’abord Nab et M Smith ne fument pas, et je crains bien que M Spilett n’ait plutôt conservé son carnet que sa boîte d’allumettes!» (02:27:15.02)Harbert ne répondit pas. (02:27:27.18)La perte de la boîte était évidemment un fait regrettable. Toutefois, le jeune garçon comptait bien que l’on se procurerait du feu d’une manière ou d’une autre. (02:27:38.14)Pencroff, plus expérimenté, et bien qu’il ne fût point homme à s’embarrasser de peu, ni de beaucoup, n’en jugeait pas ainsi. (02:27:53.06)En tout cas, il n’y avait qu’un parti à prendre: attendre le retour de Nab et du reporter. Mais il fallait renoncer au repas d’œufs durcis qu’il voulait leur préparer, et le régime de chair crue ne lui semblait, ni pour eux, ni pour lui-même, une perspective agréable. (02:28:17.22)Avant de retourner aux Cheminées, le marin et Harbert, dans le cas où le feu leur manquerait définitivement, firent une nouvelle récolte de lithodomes, et ils reprirent silencieusement le chemin de leur demeure. (02:28:44.13)Pencroff, les yeux fixés à terre, cherchait toujours son introuvable boîte. (02:29:01.14)Il remonta même la rive gauche de la rivière depuis son embouchure jusqu’à l’angle où le train de bois avait été amarré. (02:29:13.18)Il revint sur le plateau supérieur, il le parcourut en tous sens, il chercha dans les hautes herbes sur la lisière de la forêt, - le tout vainement. (02:29:28.19)Il était cinq heures du soir, quand Harbert et lui rentrèrent aux Cheminées. (02:29:40.22)Inutile de dire que les couloirs furent fouillés jusque dans leurs plus sombres coins, et qu’il fallut y renoncer décidément. (02:29:51.16)Vers six heures, au moment où le soleil disparaissait derrière les hautes terres de l’ouest, Harbert, qui allait et venait sur la grève, signala le retour de Nab et de Gédéon Spilett. (02:30:10.17)Ils revenaient seuls!... (02:30:23.04)Le jeune garçon éprouva un inexprimable serrement de cœur. (02:30:28.21)Le marin ne s’était point trompé dans ses pressentiments. L’ingénieur Cyrus Smith n’avait pu être retrouvé! (02:30:35.16)Le reporter, en arrivant, s’assit sur une roche, sans mot dire. (02:30:50.02)Épuisé de fatigue, mourant de faim, il n’avait pas la force de prononcer une parole! (02:31:01.05)Quant à Nab, ses yeux rougis prouvaient combien il avait pleuré, et de nouvelles larmes qu’il ne put retenir dirent trop clairement qu’il avait perdu tout espoir! (02:31:15.05)Le reporter fit le récit des recherches tentées pour retrouver Cyrus Smith. (02:31:27.19)Nab et lui avaient parcouru la côte sur un espace de plus de huit milles, et, par conséquent, bien au delà du point où s’était effectuée l’avant-dernière chute du ballon, chute qui avait été suivie de la disparition de l’ingénieur et du chien Top. (02:31:47.02)La grève était déserte. (02:32:01.16)Nulle trace, nulle empreinte. Pas un caillou fraîchement retourné, pas un indice sur le sable, pas une marque d’un pied humain sur toute cette partie du littoral. (02:32:16.02)Il était évident qu’aucun habitant ne fréquentait cette portion de la côte. (02:32:28.12)La mer était aussi déserte que le rivage, et c’était là, à quelques centaines de pieds de la côte, que l’ingénieur avait trouvé son tombeau. (02:32:41.16)En ce moment, Nab se leva, et d’une voix qui dénotait combien les sentiments d’espoir résistaient en lui: (02:32:55.18)«Non! s’écria-t-il, non! (02:33:09.14)Il n’est pas mort! (02:33:11.02)Non! cela n’est pas! (02:33:14.05)Lui! allons donc! (02:33:16.12)Moi! n’importe quel autre, possible! mais lui! jamais. (02:33:22.05)C’est un homme à revenir de tout!...» (02:33:24.09)Puis, la force l’abandonnant: (02:33:32.10)«Ah! je n’en puis plus!» (02:33:37.15)murmura-t-il. (02:33:40.18)Harbert courut à lui. (02:33:43.17)«Nab, dit le jeune garçon, nous le retrouverons! (02:33:47.05)Dieu nous le rendra! (02:33:52.20)Mais en attendant, vous avez faim! (02:33:57.13)Mangez, mangez un peu, je vous en prie!» (02:34:00.18)Et, ce disant, il offrait au pauvre nègre quelques poignées de coquillages, maigre et insuffisante nourriture! (02:34:11.21)Nab n’avait pas mangé depuis bien des heures, mais il refusa. (02:34:23.19)Privé de son maître, Nab ne pouvait ou ne voulait plus vivre! (02:34:32.01)Quant à Gédéon Spilett, il dévora ces mollusques; puis, il se coucha sur le sable au pied d’une roche. (02:34:42.18)Il était exténué, mais calme. (02:34:52.18)Alors, Harbert s’approcha de lui, et, lui prenant la main: (02:34:59.13)«Monsieur, dit-il, nous avons découvert un abri où vous serez mieux qu’ici. (02:35:04.14)Voici la nuit qui vient. (02:35:14.12)Venez vous reposer! (02:35:17.19)Demain, nous verrons...» (02:35:21.04)Le reporter se leva, et, guidé par le jeune garçon, il se dirigea vers les Cheminées. (02:35:29.12)En ce moment, Pencroff s’approcha de lui, et, du ton le plus naturel, il lui demanda si, par hasard, il n’aurait pas sur lui une allumette. (02:35:43.13)Le reporter s’arrêta, chercha dans ses poches, n’y trouva rien et dit: «J’en avais, mais j’ai dû tout jeter...» (02:35:57.18)Le marin appela Nab alors, lui fit la même demande, et reçut la même réponse. (02:36:11.02)«Malédiction!» (02:36:16.20)s’écria le marin, qui ne put retenir ce mot. (02:36:21.16)Le reporter l’entendit, et, allant à Pencroff: (02:36:26.21)«Pas une allumette? dit-il. (02:36:33.16)- Pas une, et par conséquent pas de feu! (02:36:38.02)- Ah! (02:36:43.09)s’écria Nab, s’il était là, mon maître, il saurait bien vous en faire!» (02:36:49.16)Les quatre naufragés restèrent immobiles et se regardèrent, non sans inquiétude. (02:36:59.00)Ce fut Harbert qui le premier rompit le silence, en disant: «Monsieur Spilett, vous êtes fumeur, vous avez toujours des allumettes sur vous! (02:37:12.23)Peut-être n’avez-vous pas bien cherché? (02:37:28.14)Cherchez encore! (02:37:30.07)Une seule allumette nous suffirait!» (02:37:32.12)Le reporter fouilla de nouveau ses poches de pantalon, de gilet, de paletot, et enfin, à la grande joie de Pencroff, non moins qu’à son extrême surprise, il sentit un petit morceau de bois engagé dans la doublure de son gilet. (02:37:46.15)Ses doigts avaient saisi ce petit morceau de bois à travers l’étoffe, mais ils ne pouvaient le retirer. (02:38:06.19)Comme ce devait être une allumette, et une seule, il s’agissait de ne point en érailler le phosphore. (02:38:17.09)«Voulez-vous me laisser faire?» lui dit le jeune garçon. Et fort adroitement, sans le casser, il parvint à retirer ce petit morceau de bois, ce misérable et précieux fétu, qui, pour ces pauvres gens, avait une si grande importance! (02:38:38.02)Il était intact. (02:38:51.10)«Une allumette! s’écria Pencroff. (02:38:56.00)Ah! c’est comme si nous en avions une cargaison tout entière!» (02:39:01.09)Il prit l’allumette, et, suivi de ses compagnons, il regagna les Cheminées. (02:39:11.22)Ce petit morceau de bois, que dans les pays habités on prodigue avec tant d’indifférence, et dont la valeur est nulle, il fallait ici s’en servir avec une extrême précaution. (02:39:27.06)Le marin s’assura qu’il était bien sec. (02:39:39.04)Puis, cela fait: (02:39:47.11)«Il faudrait du papier, dit-il. (02:39:49.22)- En voici», répondit Gédéon Spilett, qui, après quelque hésitation, déchira une feuille de son carnet. (02:39:57.12)Pencroff prit le morceau de papier que lui tendait le reporter, et il s’accroupit devant le foyer. (02:40:08.23)Là, quelques poignées d’herbes, de feuilles et de mousses sèches furent placées sous les fagots et disposées de manière que l’air pût circuler aisément et enflammer rapidement le bois mort. (02:40:26.06)Alors, Pencroff plia le morceau de papier en forme de cornet, ainsi que font les fumeurs de pipe par les grands vents, puis, il l’introduisit entre les mousses. (02:40:47.00)Prenant ensuite un galet légèrement raboteux, il l’essuya avec soin, et, non sans que le cœur lui battît, il frotta doucement l’allumette, en retenant sa respiration. (02:41:05.18)Le premier frottement ne produisit aucun effet. (02:41:17.04)Pencroff n’avait pas appuyé assez vivement, craignant d’érailler le phosphore. (02:41:25.01)«Non, je ne pourrai pas, dit-il, ma main tremble... L’allumette raterait... (02:41:35.21)Je ne peux pas... je ne veux pas!...» (02:41:46.11)Et se relevant, il chargea Harbert de le remplacer. (02:41:49.23)Certes, le jeune garçon n’avait de sa vie été aussi impressionné. (02:41:57.20)Le cœur lui battait fort. (02:42:03.22)Prométhée allant dérober le feu du ciel ne devait pas être plus ému! (02:42:08.11)Il n’hésita pas, cependant, et frotta rapidement le galet. (02:42:17.17)Un petit grésillement se fit entendre et une légère flamme bleuâtre jaillit en produisant une fumée âcre. (02:42:27.23)Harbert retourna doucement l’allumette, de manière à alimenter la flamme, puis, il la glissa dans le cornet de papier. Le papier prit feu en quelques secondes, et les mousses brûlèrent aussitôt. (02:42:45.19)Quelques instants plus tard, le bois sec craquait, et une joyeuse flamme, activée par le vigoureux souffle du marin, se développait au milieu de l’obscurité. (02:43:05.09)«Enfin, s’écria Pencroff en se relevant, je n’ai jamais été si ému de ma vie!» (02:43:19.07)Il est certain que ce feu faisait bien sur le foyer de pierres plates. (02:43:30.04)La fumée s’en allait facilement par l’étroit conduit, la cheminée tirait, et une agréable chaleur ne tarda pas à se répandre. (02:43:41.10)Quant à ce feu, il fallait prendre garde de ne plus le laisser éteindre, et conserver toujours quelque braise sous la cendre. (02:43:56.19)Mais ce n’était qu’une affaire de soin et d’attention, puisque le bois ne manquait pas, et que la provision pourrait toujours être renouvelée en temps utile. (02:44:10.21)Pencroff songea tout d’abord à utiliser le foyer, en préparant un souper plus nourrissant qu’un plat de lithodomes. (02:44:23.23)Deux douzaines d’œufs furent apportées par Harbert. (02:44:33.05)Le reporter, accoté dans un coin, regardait ces apprêts sans rien dire. (02:44:41.08)Une triple pensée tendait son esprit. (02:44:49.03)Cyrus vit-il encore? (02:44:53.18)S’il vit, où peut-il être? (02:44:58.01)S’il a survécu à sa chute, comment expliquer qu’il n’ait pas trouvé le moyen de faire connaître son existence? (02:45:06.23)Quant à Nab, il rôdait sur la grève. (02:45:16.11)Ce n’était plus qu’un corps sans âme. (02:45:21.14)Pencroff, qui connaissait cinquante-deux manières d’accommoder les œufs, n’avait pas le choix en ce moment. Il dut se contenter de les introduire dans les cendres chaudes, et de les laisser durcir à petit feu. (02:45:35.07)En quelques minutes, la cuisson fut opérée, et le marin invita le reporter à prendre sa part du souper. (02:45:51.22)Tel fut le premier repas des naufragés sur cette côte inconnue. (02:46:02.06)Ces œufs durcis étaient excellents, et, comme l’œuf contient tous les éléments indispensables à la nourriture de l’homme, ces pauvres gens s’en trouvèrent fort bien et se sentirent réconfortés. (02:46:16.17)Ah! si l’un d’eux n’eût pas manqué à ce repas! (02:46:31.14)Si les cinq prisonniers échappés de Richmond eussent été tous là, sous ces roches amoncelées, devant ce feu pétillant et clair, sur ce sable sec, peut-être n’auraient-ils eu que des actions de grâces à rendre au ciel! (02:46:48.11)Mais le plus ingénieux, le plus savant aussi, celui qui était leur chef incontesté, Cyrus Smith, manquait, hélas! et son corps n’avait pu même obtenir une sépulture! (02:47:11.23)Ainsi se passa cette journée du 25 mars. (02:47:27.06)La nuit était venue. (02:47:31.09)On entendait au dehors le vent siffler et le ressac monotone battre la côte. (02:47:37.10)Les galets, poussés et ramenés par les lames, roulaient avec un fracas assourdissant. (02:47:48.06)Le reporter s’était retiré au fond d’un obscur couloir, après avoir sommairement noté les incidents de ce jour: la première apparition de cette terre nouvelle, la disparition de l’ingénieur, l’exploration de la côte, l’incident des allumettes, etc.; et, la fatigue aidant, il parvint à trouver quelque repos dans le sommeil. (02:48:14.01)Harbert, lui, s’endormit bientôt. (02:48:36.21)Quant au marin, veillant d’un œil, il passa la nuit près du foyer, auquel il n’épargna pas le combustible. (02:48:46.03)Un seul des naufragés ne reposa pas dans les Cheminées. (02:48:55.20)Ce fut l’inconsolable, le désespéré Nab, qui, cette nuit tout entière, et malgré ce que lui dirent ses compagnons pour l’engager à prendre du repos, erra sur la grève en appelant son maître! (02:49:11.06)CHAPITRE VI (02:49:23.17)L’inventaire des objets possédés par ces naufragés de l’air, jetés sur une côte qui paraissait être inhabitée, sera promptement établi. (02:49:33.14)Ils n’avaient rien, sauf les habits qu’ils portaient au moment de la catastrophe. (02:49:47.09)Il faut cependant mentionner un carnet et une montre que Gédéon Spilett avait conservée par mégarde sans doute, mais pas une arme, pas un outil, pas même un couteau de poche. Les passagers de la nacelle avaient tout jeté au dehors pour alléger l’aérostat. (02:50:08.03)Les héros imaginaires de Daniel de Foe ou de Wyss, aussi bien que les Selkirk et les Raynal, naufragés à Juan-Fernandez ou à l’archipel des Auckland, ne furent jamais dans un dénuement aussi absolu. (02:50:35.00)Ou ils tiraient des ressources abondantes de leur navire échoué, soit en graines, en bestiaux, en outils, en munitions, ou bien quelque épave arrivait à la côte qui leur permettait de subvenir aux premiers besoins de la vie. (02:50:59.18)Ils ne se trouvaient pas tout d’abord absolument désarmés en face de la nature. (02:51:17.08)Mais ici, pas un instrument quelconque, pas un ustensile. (02:51:21.23)De rien, il leur faudrait arriver à tout! (02:51:28.23)Et si encore Cyrus Smith eût été avec eux, si l’ingénieur eût pu mettre sa science pratique, son esprit inventif, au service de cette situation, peut-être tout espoir n’eût-il pas été perdu! (02:51:44.14)Hélas! (02:51:58.19)Il ne fallait plus compter revoir Cyrus Smith. (02:52:01.18)Les naufragés ne devaient rien attendre que d’eux-mêmes, et de cette Providence qui n’abandonne jamais ceux dont la foi est sincère. (02:52:14.03)Mais, avant tout, devaient-ils s’installer sur cette partie de la côte, sans chercher à savoir à quel continent elle appartenait, si elle était habitée, ou si ce littoral n’était que le rivage d’une île déserte? (02:52:33.23)C’était une question importante à résoudre et dans le plus bref délai. (02:52:48.10)De sa solution sortiraient les mesures à prendre. (02:52:56.13)Toutefois, suivant l’avis de Pencroff, il parut convenable d’attendre quelques jours avant d’entreprendre une exploration. (02:53:07.06)Il fallait, en effet, préparer des vivres et se procurer une alimentation plus fortifiante que celle uniquement due à des œufs ou des mollusques. (02:53:22.21)Les explorateurs, exposés à supporter de longues fatigues, sans un abri pour y reposer leur tête, devaient, avant tout, refaire leurs forces. (02:53:39.20)Les Cheminées offraient une retraite suffisante provisoirement. (02:53:49.12)Le feu était allumé, et il serait facile de conserver des braises. (02:53:57.13)Pour le moment, les coquillages et les œufs ne manquaient pas dans les rochers et sur la grève. (02:54:06.23)On trouverait bien le moyen de tuer quelques-uns de ces pigeons qui volaient par centaines à la crête du plateau, fût-ce à coups de bâton ou à coups de pierre. (02:54:19.06)Peut-être les arbres de la forêt voisine donneraient-ils des fruits comestibles? (02:54:32.04)Enfin, l’eau douce était là. (02:54:39.01)Il fut donc convenu que, pendant quelques jours, on resterait aux Cheminées, afin de s’y préparer pour une exploration, soit sur le littoral, soit à l’intérieur du pays. (02:54:52.09)Ce projet convenait particulièrement à Nab. Entêté dans ses idées comme dans ses pressentiments, il n’avait aucune hâte d’abandonner cette portion de la côte, théâtre de la catastrophe. (02:55:13.13)Il ne croyait pas, il ne voulait pas croire à la perte de Cyrus Smith. (02:55:28.14)Non, il ne lui semblait pas possible qu’un tel homme eût fini de cette vulgaire façon, emporté par un coup de mer, noyé dans les flots, à quelques centaines de pas d’un rivage! (02:55:43.13)Tant que les lames n’auraient pas rejeté le corps de l’ingénieur, tant que lui, Nab, n’aurait pas vu de ses yeux, touché de ses mains, le cadavre de son maître, il ne croirait pas à sa mort! (02:56:05.23)Et cette idée s’enracina plus que jamais dans son cœur obstiné. (02:56:22.05)Illusion peut-être, illusion respectable toutefois, que le marin ne voulut pas détruire! (02:56:32.05)Pour lui, il n’était plus d’espoir, et l’ingénieur avait bien réellement péri dans les flots, mais avec Nab, il n’y avait pas à discuter. (02:56:47.13)C’était comme le chien qui ne peut quitter la place où est tombé son maître, et sa douleur était telle que, probablement, il ne lui survivrait pas. (02:57:01.02)Ce matin-là, 26 mars, dès l’aube, Nab avait repris sur la côte la direction du nord, et il était retourné là où la mer, sans doute, s’était refermée sur l’infortuné Smith. (02:57:21.06)Le déjeuner de ce jour fut uniquement composé d’œufs de pigeon et de lithodomes. (02:57:39.08)Harbert avait trouvé du sel déposé dans le creux des roches par évaporation, et cette substance minérale vint fort à propos. (02:57:51.14)Ce repas terminé, Pencroff demanda au reporter si celui-ci voulait les accompagner dans la forêt, où Harbert et lui allaient essayer de chasser! (02:58:07.00)Mais, toute réflexion faite, il était nécessaire que quelqu’un restât, afin d’entretenir le feu, et pour le cas, fort improbable, où Nab aurait eu besoin d’aide. (02:58:26.18)Le reporter resta donc. (02:58:38.16)«En chasse, Harbert, dit le marin. (02:58:44.10)Nous trouverons des munitions sur notre route, et nous couperons notre fusil dans la forêt.» (02:58:52.11)Mais, au moment de partir, Harbert fit observer que, puisque l’amadou manquait, il serait peut-être prudent de le remplacer par une autre substance. (02:59:06.14)«Laquelle? (02:59:16.15)demanda Pencroff. (02:59:19.11)- Le linge brûlé, répondit le jeune garçon. (02:59:24.06)Cela peut, au besoin, servir d’amadou.» (02:59:30.02)Le marin trouva l’avis fort sensé. (02:59:35.11)Seulement, il avait l’inconvénient de nécessiter le sacrifice d’un morceau de mouchoir. (02:59:43.12)Néanmoins, la chose en valait la peine, et le mouchoir à grands carreaux de Pencroff fut bientôt réduit, pour une partie, à l’état de chiffon à demi brûlé. (02:59:58.11)Cette matière inflammable fut déposée dans la chambre centrale, au fond d’une petite cavité du roc, à l’abri de tout vent et de toute humidité. (03:00:17.05)Il était alors neuf heures du matin. (03:00:27.08)Le temps menaçait, et la brise soufflait du sud-est. (03:00:33.07)Harbert et Pencroff tournèrent l’angle des Cheminées, non sans avoir jeté un regard sur la fumée qui se tordait à une pointe de roc; puis, ils remontèrent la rive gauche de la rivière. (03:00:48.07)Arrivé à la forêt, Pencroff cassa au premier arbre deux solides branches qu’il transforma en gourdins, et dont Harbert usa la pointe sur une roche. (03:01:08.09)Ah! que n’eût-il donné pour avoir un couteau! (03:01:22.05)Puis, les deux chasseurs s’avancèrent dans les hautes herbes, en suivant la berge. (03:01:30.13)À partir du coude qui reportait son cours dans le sud-ouest, la rivière se rétrécissait peu à peu, et ses rives formaient un lit très encaissé recouvert par le double arceau des arbres. (03:01:44.18)Pencroff, afin de ne pas s’égarer, résolut de suivre le cours d’eau qui le ramènerait toujours à son point de départ. (03:02:01.16)Mais la berge n’était pas sans présenter quelques obstacles, ici des arbres dont les branches flexibles se courbaient jusqu’au niveau du courant, là des lianes ou des épines qu’il fallait briser à coups de bâton. (03:02:22.01)Souvent, Harbert se glissait entre les souches brisées avec la prestesse d’un jeune chat, et il disparaissait dans le taillis. (03:02:40.15)Mais Pencroff le rappelait aussitôt en le priant de ne point s’éloigner. (03:02:51.08)Cependant, le marin observait avec attention la disposition et la nature des lieux. (03:03:01.13)Sur cette rive gauche, le sol était plat et remontait insensiblement vers l’intérieur. (03:03:12.13)Quelquefois humide, il prenait alors une apparence marécageuse. (03:03:23.13)On y sentait tout un réseau sous-jacent de filets liquides qui, par quelque faille souterraine, devaient s’épancher vers la rivière. (03:03:31.14)Quelquefois aussi, un ruisseau coulait à travers le taillis, que l’on traversait sans peine. (03:03:43.07)La rive opposée paraissait être plus accidentée, et la vallée, dont la rivière occupait le thalweg, s’y dessinait plus nettement. (03:03:56.02)La colline, couverte d’arbres disposés par étages, formait un rideau qui masquait le regard. (03:04:09.09)Sur cette rive droite, la marche eût été difficile, car les déclivités s’y abaissaient brusquement, et les arbres, courbés sur l’eau, ne se maintenaient que par la puissance de leurs racines. (03:04:25.20)Inutile d’ajouter que cette forêt, aussi bien que la côte déjà parcourue, était vierge de toute empreinte humaine. (03:04:42.11)Pencroff n’y remarqua que des traces de quadrupèdes, des passées fraîches d’animaux, dont il ne pouvait reconnaître l’espèce. (03:04:57.15)Très certainement, - et ce fut aussi l’opinion d’Harbert, - quelques-unes avaient été laissées par des fauves formidables avec lesquels il y aurait à compter sans doute; mais nulle part la marque d’une hache sur un tronc d’arbre, ni les restes d’un feu éteint, ni l’empreinte d’un pas; ce dont on devait se féliciter peut-être, car sur cette terre, en plein Pacifique, la présence de l’homme eût été peut-être plus à craindre qu’à désirer. (03:05:31.08)Harbert et Pencroff, causant à peine, car les difficultés de la route étaient grandes, n’avançaient que fort lentement, et, après une heure de marche, ils avaient à peine franchis un mille. (03:06:08.03)Jusqu’alors, la chasse n’avait pas été fructueuse. (03:06:22.07)Cependant, quelques oiseaux chantaient et voletaient sous la ramure, et se montraient très farouches, comme si l’homme leur eût instinctivement inspiré une juste crainte. (03:06:34.13)Entre autres volatiles, Harbert signala, dans une partie marécageuse de la forêt, un oiseau à bec aigu et allongé, qui ressemblait anatomiquement à un martin-pêcheur. Toutefois, il se distinguait de ce dernier par son plumage assez rude, revêtu d’un éclat métallique. (03:07:00.02)«Ce doit être un «jacamar», dit Harbert, en essayant d’approcher l’animal à bonne portée. (03:07:18.21)- Ce serait bien l’occasion de goûter du jacamar, répondit le marin, si cet oiseau-là était d’humeur à se laisser rôtir!» (03:07:30.14)En ce moment, une pierre, adroitement et vigoureusement lancée par le jeune garçon, vint frapper le volatile à la naissance de l’aile; mais le coup ne fut pas suffisant, car le jacamar s’enfuit de toute la vitesse de ses jambes et disparut en un instant. (03:07:52.23)«Maladroit que je suis! (03:08:05.06)s’écria Harbert. (03:08:08.20)- Eh non, mon garçon! répondit le marin. (03:08:13.19)Le coup était bien porté, et plus d’un aurait manqué l’oiseau. (03:08:21.22)Allons! ne vous dépitez pas! (03:08:29.21)Nous le rattraperons un autre jour!» (03:08:35.05)L’exploration continua. (03:08:39.06)À mesure que les chasseurs s’avançaient, les arbres, plus espacés, devenaient magnifiques, mais aucun ne produisait de fruits comestibles. (03:08:48.06)Pencroff cherchait vainement quelques-uns de ces précieux palmiers qui se prêtent à tant d’usages de la vie domestique, et dont la présence a été signalée jusqu’au quarantième parallèle dans l’hémisphère boréal et jusqu’au trente-cinquième seulement dans l’hémisphère austral. (03:09:10.08)Mais cette forêt ne se composait que de conifères, tels que les déodars, déjà reconnus par Harbert, des «douglas», semblables à ceux qui poussent sur la côte nord-ouest de l’Amérique, et des sapins admirables, mesurant cent cinquante pieds de hauteur. (03:09:40.01)En ce moment, une volée d’oiseaux de petite taille et d’un joli plumage, à queue longue et chatoyante, s’éparpillèrent entre les branches, semant leurs plumes, faiblement attachées, qui couvrirent le sol d’un fin duvet. (03:10:09.02)Harbert ramassa quelques-unes de ces plumes, et, après les avoir examinées: (03:10:26.05)«Ce sont des «couroucous», dit-il. (03:10:34.08)- Je leur préférerais une pintade ou un coq de bruyère, répondit Pencroff; mais enfin, s’ils sont bons à manger?... (03:10:44.10)- Ils sont bons à manger, et même leur chair est très délicate, reprit Harbert. (03:10:56.05)D’ailleurs, si je ne me trompe, il est facile de les approcher et de les tuer à coups de bâton.» (03:11:07.12)Le marin et le jeune garçon, se glissant entre les herbes, arrivèrent au pied d’un arbre dont les basses branches étaient couvertes de petits oiseaux. (03:11:20.23)Ces couroucous attendaient au passage les insectes qui leur servent de nourriture. (03:11:33.18)On voyait leurs pattes emplumées serrer fortement les pousses moyennes qui leur servaient d’appui. (03:11:43.11)Les chasseurs se redressèrent alors, et, avec leurs bâtons manœuvrés comme une faux, ils rasèrent des files entières de ces couroucous, qui ne songeaient point à s’envoler et se laissèrent stupidement abattre. (03:11:59.18)Une centaine jonchait déjà le sol, quand les autres se décidèrent à fuir. (03:12:16.03)«Bien, dit Pencroff, voilà un gibier tout à fait à la portée de chasseurs tels que nous! (03:12:26.23)On le prendrait à la main!» (03:12:34.20)Le marin enfila les couroucous, comme des mauviettes, au moyen d’une baguette flexible, et l’exploration continua. (03:12:45.05)On put observer que le cours d’eau s’arrondissait légèrement, de manière à former un crochet vers le sud, mais ce détour ne se prolongeait vraisemblablement pas, car la rivière devait prendre sa source dans la montagne et s’alimenter de la fonte des neiges qui tapissaient les flancs du cône central. (03:13:09.06)L’objet particulier de cette excursion était, on le sait, de procurer aux hôtes des Cheminées la plus grande quantité possible de gibier. (03:13:29.05)On ne pouvait dire que le but jusqu’ici eût été atteint. (03:13:41.22)Aussi le marin poursuivait-il activement ses recherches, et maugréait-il quand quelque animal, qu’il n’avait pas même le temps de reconnaître, s’enfuyait entre les hautes herbes. Si encore il avait eu le chien Top! (03:13:58.22)Mais Top avait disparu en même temps que son maître et probablement péri avec lui! (03:14:15.06)Vers trois heures après midi, de nouvelles bandes d’oiseaux furent entrevues à travers certains arbres, dont ils becquetaient les baies aromatiques, entre autres des genévriers. (03:14:30.16)Soudain, un véritable appel de trompette résonna dans la forêt. (03:14:44.06)Ces étranges et sonores fanfares étaient produites par ces gallinacés que l’on nomme «tétras» aux États-Unis. (03:14:54.05)Bientôt on en vit quelques couples, au plumage varié de fauve et de brun, et à la queue brune. (03:15:06.02)Harbert reconnut les mâles aux deux ailerons pointus, formés par les pennes relevées de leur cou. (03:15:18.19)Pencroff jugea indispensable de s’emparer de l’un de ces gallinacés, gros comme une poule, et dont la chair vaut celle de la gélinotte. (03:15:31.12)Mais c’était difficile, car ils ne se laissaient point approcher. (03:15:44.14)Après plusieurs tentatives infructueuses, qui n’eurent d’autre résultat que d’effrayer les tétras, le marin dit au jeune garçon: (03:15:56.04)«Décidément, puisqu’on ne peut les tuer au vol, il faut essayer de les prendre à la ligne. (03:16:09.07)- Comme une carpe? (03:16:16.14)s’écria Harbert, très surpris de la proposition. (03:16:21.19)- Comme une carpe», répondit sérieusement le marin. (03:16:28.18)Pencroff avait trouvé dans les herbes une demi-douzaine de nids de tétras, ayant chacun de deux à trois œufs. (03:16:38.09)Il eut grand soin de ne pas toucher à ces nids, auxquels leurs propriétaires ne pouvaient manquer de revenir. (03:16:50.13)Ce fut autour d’eux qu’il imagina de tendre ses lignes, - non des lignes à collets, mais de véritables lignes à hameçon. (03:17:03.11)Il emmena Harbert à quelque distance des nids, et là il prépara ses engins singuliers avec le soin qu’eût apporté un disciple d’Isaac Walton. (03:17:18.01)Harbert suivait ce travail avec un intérêt facile à comprendre, tout en doutant de la réussite. (03:17:33.05)Les lignes furent faites de minces lianes, rattachées l’une à l’autre et longues de quinze à vingt pieds. (03:17:44.01)De grosses épines très fortes, à pointes recourbées, que fournit un buisson d’acacias nains, furent liées aux extrémités des lianes en guise d’hameçon. (03:17:59.16)Quant à l’appât, de gros vers rouges qui rampaient sur le sol en tinrent lieu. (03:18:14.04)Cela fait, Pencroff, passant entre les herbes et se dissimulant avec adresse, alla placer le bout de ses lignes armées d’hameçons près des nids de tétras; puis il revint prendre l’autre bout et se cacha avec Harbert derrière un gros arbre. (03:18:32.13)Tous deux alors attendirent patiemment. Harbert, il faut le dire, ne comptait pas beaucoup sur le succès de l’inventif Pencroff. (03:18:55.04)Une grande demi-heure s’écoula, mais, ainsi que l’avait prévu le marin, plusieurs couples de tétras revinrent à leurs nids. (03:19:10.22)Ils sautillaient, becquetant le sol, et ne pressentant en aucune façon la présence des chasseurs, qui, d’ailleurs, avaient eu soin de se placer sous le vent des gallinacés. (03:19:28.12)Certes, le jeune garçon, à ce moment, se sentit intéressé très vivement. (03:19:45.01)Il retenait son souffle, et Pencroff, les yeux écarquillés, la bouche ouverte, les lèvres avancées comme s’il allait goûter un morceau de tétras, respirait à peine. (03:19:58.17)Cependant, les gallinacés se promenaient entre les hameçons, sans trop s’en préoccuper. (03:20:14.13)Pencroff alors donna de petites secousses qui agitèrent les appâts, comme si les vers eussent été encore vivants. (03:20:26.09)À coup sûr, le marin, en ce moment, éprouvait une émotion bien autrement forte que celle du pêcheur à la ligne, qui, lui, ne voit pas venir sa proie à travers les eaux. (03:20:43.06)Les secousses éveillèrent bientôt l’attention des gallinacés, et les hameçons furent attaqués à coups de bec. (03:20:57.02)Trois tétras, très voraces sans doute, avalèrent à la fois l’appât et l’hameçon. (03:21:08.07)Soudain, d’un coup sec, Pencroff «ferra» son engin, et des battements d’aile lui indiquèrent que les oiseaux étaient pris. (03:21:19.22)«Hurrah!» (03:21:27.23)s’écria-t-il en se précipitant vers ce gibier, dont il se rendit maître en un instant. (03:21:34.07)Harbert avait battu des mains. (03:21:41.20)C’était la première fois qu’il voyait prendre des oiseaux à la ligne, mais le marin, très modeste, lui affirma qu’il n’en était pas à son coup d’essai, et que, d’ailleurs, il n’avait pas le mérite de l’invention. (03:21:56.14)«Et en tout cas, ajouta-t-il, dans la situation où nous sommes, il faut nous attendre à en voir bien d’autres!» (03:22:14.08)Les tétras furent attachés par les pattes, et Pencroff, heureux de ne point revenir les mains vides et voyant que le jour commençait à baisser, jugea convenable de retourner à sa demeure. (03:22:32.04)La direction à suivre était tout indiquée par celle de la rivière, dont il ne s’agissait que de redescendre le cours, et, vers six heures, assez fatigués de leur excursion, Harbert et Pencroff rentraient aux Cheminées. (03:22:58.13)CHAPITRE VII (03:23:12.02)Gédéon Spilett, immobile, les bras croisés, était alors sur la grève, regardant la mer, dont l’horizon se confondait dans l’est avec un gros nuage noir qui montait rapidement vers le zénith. (03:23:26.15)Le vent était déjà fort, et il fraîchissait avec le déclin du jour. (03:23:43.14)Tout le ciel avait un mauvais aspect, et les premiers symptômes d’un coup de vent se manifestaient visiblement. (03:23:53.17)Harbert entra dans les Cheminées, et Pencroff se dirigea vers le reporter. (03:24:04.21)Celui-ci, très absorbé, ne le vit pas venir. (03:24:13.05)«Nous allons avoir une mauvaise nuit, Monsieur Spilett! dit le marin. De la pluie et du vent à faire la joie des pétrels!» (03:24:25.12)Le reporter, se retournant alors, aperçut Pencroff, et ses premières paroles furent celles-ci: (03:24:38.19)«À quelle distance de la côte la nacelle a-t-elle, selon vous, reçu ce coup de mer qui a emporté notre compagnon?» (03:24:52.17)Le marin ne s’attendait pas à cette question. (03:25:01.06)Il réfléchit un instant et répondit: (03:25:06.13)«À deux encablures, au plus. (03:25:12.07)- Mais qu’est-ce qu’une encablure? (03:25:16.19)demanda Gédéon Spilett. (03:25:21.07)- Cent vingt brasses environ ou six cents pieds. (03:25:26.01)- Ainsi, dit le reporter, Cyrus Smith aurait disparu à douze cents pieds au plus du rivage? (03:25:35.23)- Environ, répondit Pencroff. (03:25:45.03)- Et son chien aussi? (03:25:49.07)- Aussi. (03:25:51.22)- Ce qui m’étonne, ajouta le reporter, en admettant que notre compagnon ait péri, c’est que Top ait également trouvé la mort, et que ni le corps du chien, ni celui de son maître n’aient été rejetés au rivage! (03:26:05.12)- Ce n’est pas étonnant, avec une mer aussi forte, répondit le marin. (03:26:22.21)D’ailleurs, il se peut que les courants les aient portés plus loin sur la côte. (03:26:32.07)- Ainsi, c’est bien votre avis que notre compagnon a péri dans les flots? (03:26:41.11)demanda encore une fois le reporter. (03:26:48.17)- C’est mon avis. (03:26:52.00)- Mon avis, à moi, dit Gédéon Spilett, sauf ce que je dois à votre expérience, Pencroff, c’est que le double fait de la disparition absolue de Cyrus et de Top, vivants ou morts, a quelque chose d’inexplicable et d’invraisemblable. (03:27:08.07)- Je voudrais penser comme vous, Monsieur Spilett, répondit Pencroff. Malheureusement, ma conviction est faite!» (03:27:30.09)Cela dit, le marin revint vers les Cheminées. (03:27:41.21)Un bon feu pétillait sur le foyer. (03:27:47.21)Harbert venait d’y jeter une brassée de bois sec, et la flamme projetait de grandes clartés dans les parties sombres du couloir. (03:27:57.15)Pencroff s’occupa aussitôt de préparer le dîner. (03:28:07.23)Il lui parut convenable d’introduire dans le menu quelque pièce de résistance, car tous avaient besoin de réparer leurs forces. (03:28:18.13)Les chapelets de couroucous furent conservés pour le lendemain, mais on pluma deux tétras, et bientôt, embrochés dans une baguette, les gallinacés rôtissaient devant un feu flambant. (03:28:35.14)À sept heures du soir, Nab n’était pas encore de retour. (03:28:48.14)Cette absence prolongée ne pouvait qu’inquiéter Pencroff au sujet du nègre. (03:28:56.07)Il devait craindre ou qu’il lui fût arrivé quelque accident sur cette terre inconnue, ou que le malheureux eût fait quelque coup de désespoir. (03:29:08.04)Mais Harbert tira de cette absence des conséquences toutes différentes. (03:29:19.20)Pour lui, si Nab ne revenait pas, c’est qu’il s’était produit une circonstance nouvelle, qui l’avait engagé À prolonger ses recherches. (03:29:31.22)Or, tout ce qui était nouveau ne pouvait l’être qu’à l’avantage de Cyrus Smith. (03:29:43.17)Pourquoi Nab n’était-il pas rentré, si un espoir quelconque ne le retenait pas? (03:29:53.12)Peut-être avait-il trouvé quelque indice, une empreinte de pas, un reste d’épave qui l’avait mis sur la voie? (03:30:03.13)Peut-être suivait-il en ce moment une piste certaine? (03:30:13.07)Peut-être était-il près de son maître?... (03:30:19.03)Ainsi raisonnait le jeune garçon. (03:30:23.22)Ainsi parla-t-il. (03:30:27.07)Ses compagnons le laissèrent dire. (03:30:31.07)Seul, le reporter l’approuvait du geste. (03:30:36.15)Mais, pour Pencroff, ce qui était probable, c’est que Nab avait poussé plus loin que la veille ses recherches sur le littoral, et qu’il ne pouvait encore être de retour. (03:30:49.14)Cependant, Harbert, très agité par de vagues pressentiments, manifesta plusieurs fois l’intention d’aller au-devant de Nab. Mais Pencroff lui fit comprendre que ce serait là une course inutile, que, dans cette obscurité et par ce déplorable temps, il ne pourrait retrouver les traces de Nab, et que mieux valait attendre. (03:31:18.17)Si le lendemain Nab n’avait pas reparu, Pencroff n’hésiterait pas à se joindre à Harbert pour aller à la recherche de Nab. (03:31:44.06)Gédéon Spilett approuva l’opinion du marin sur ce point qu’il ne fallait pas se diviser, et Harbert dut renoncer à son projet; mais deux grosses larmes tombèrent de ses yeux. (03:32:01.07)Le reporter ne put se retenir d’embrasser le généreux enfant. (03:32:15.12)Le mauvais temps s’était absolument déclaré. (03:32:22.08)Un coup de vent de sud-est passait sur la côte avec une violence sans égale. (03:32:28.22)On entendait la mer, qui baissait alors, mugir contre la lisière des premières roches, au large du littoral. (03:32:39.22)La pluie, pulvérisée par l’ouragan, s’enlevait comme un brouillard liquide. (03:32:47.02)On eût dit des haillons de vapeurs qui traînaient sur la côte, dont les galets bruissaient violemment, comme des tombereaux de cailloux qui se vident. Le sable, soulevé par le vent, se mêlait aux averses et en rendait l’assaut insoutenable. (03:33:04.13)Il y avait dans l’air autant de poussière minérale que de poussière aqueuse. (03:33:23.04)Entre l’embouchure de la rivière et le pan de la muraille, de grands remous tourbillonnaient, et les couches d’air qui s’échappaient de ce maelström, ne trouvant d’autre issue que l’étroite vallée au fond de laquelle se soulevait le cours d’eau, s’y engouffraient avec une irrésistible violence. (03:33:38.13)Aussi la fumée du foyer, repoussée par l’étroit boyau, se rabattait-elle fréquemment, emplissant les couloirs et les rendant inhabitables. (03:33:55.09)C’est pourquoi, dès que les tétras furent cuits, Pencroff laissa tomber le feu, et ne conserva plus que des braises enfouies sous les cendres. (03:34:10.16)À huit heures, Nab n’avait pas encore reparu; mais on pouvait admettre maintenant que cet effroyable temps l’avait seul empêché de revenir, et qu’il avait dû chercher refuge dans quelque cavité, pour attendre la fin de la tourmente ou tout au moins le retour du jour. (03:34:35.03)Quant à aller au-devant de lui, à tenter de le retrouver dans ces conditions, c’était impossible. (03:34:53.16)Le gibier forma l’unique plat du souper. (03:35:01.02)On mangea volontiers de cette viande, qui était excellente. Pencroff et Harbert, dont une longue excursion avait surexcité l’appétit, dévorèrent. (03:35:11.00)Puis, chacun se retira dans le coin où il avait déjà reposé la nuit précédente, et Harbert ne tarda pas à s’endormir près du marin, qui s’était étendu le long du foyer. (03:35:33.21)Au dehors, avec la nuit qui s’avançait, la tempête prenait des proportions formidables. C’était un coup de vent comparable à celui qui avait emporté les prisonniers depuis Richmond jusqu’à cette terre du Pacifique. (03:35:58.10)Tempêtes fréquentes pendant ces temps d’équinoxe, fécondes en catastrophes, terribles surtout sur ce large champ, qui n’oppose aucun obstacle à leur fureur! (03:36:18.06)On comprend donc qu’une côte ainsi exposée à l’est, c’est-à-dire directement aux coups de l’ouragan, et frappée de plein fouet, fût battue avec une force dont aucune description ne peut donner l’idée. (03:36:41.23)Très heureusement, l’entassement de roches qui formait les Cheminées était solide. (03:36:53.08)C’étaient d’énormes quartiers de granit, dont quelques-uns pourtant, insuffisamment équilibrés, semblaient trembler sur leur base. Pencroff sentait cela, et sous sa main, appuyée aux parois, couraient de rapides frémissements. (03:37:11.01)Mais enfin il se répétait, et avec raison, qu’il n’y avait rien à craindre, et que sa retraite improvisée ne s’effondrerait pas. (03:37:31.08)Toutefois, il entendait le bruit des pierres, détachées du sommet du plateau et arrachées par les remous du vent, qui tombaient sur la grève. (03:37:46.23)Quelques-unes roulaient même à la partie supérieure des Cheminées, ou y volaient en éclats, quand elles étaient projetées perpendiculairement. (03:38:01.04)Deux fois, le marin se releva et vint en rampant à l’orifice du couloir, afin d’observer au dehors. (03:38:14.21)Mais ces éboulements, peu considérables, ne constituaient aucun danger, et il reprit sa place devant le foyer, dont les braises crépitaient sous la cendre. (03:38:31.15)Malgré les fureurs de l’ouragan, le fracas de la tempête, le tonnerre de la tourmente, Harbert dormait profondément. (03:38:49.23)Le sommeil finit même par s’emparer de Pencroff, que sa vie de marin avait habitué à toutes ces violences. (03:39:04.18)Seul, Gédéon Spilett était tenu éveillé par l’inquiétude. (03:39:14.19)Il se reprochait de ne pas avoir accompagné Nab. On a vu que tout espoir ne l’avait pas abandonné. (03:39:24.17)Les pressentiments qui avaient agité Harbert n’avaient pas cessé de l’agiter aussi. (03:39:36.09)Sa pensée était concentrée sur Nab. Pourquoi Nab n’était-il pas revenu? (03:39:46.19)Il se retournait sur sa couche de sable, donnant à peine une vague attention à cette lutte des éléments. (03:39:56.22)Parfois, ses yeux, appesantis par la fatigue, se fermaient un instant, mais quelque rapide pensée les rouvrait presque aussitôt. (03:40:10.16)Cependant, la nuit s’avançait, et il pouvait être deux heures du matin, quand Pencroff, profondément endormi alors, fut secoué vigoureusement. (03:40:28.16)«Qu’est-ce?» (03:40:38.15)s’écria-t-il, en s’éveillant et en reprenant ses idées avec cette promptitude particulière aux gens de mer. (03:40:47.01)Le reporter était penché sur lui, et lui disait: (03:40:56.14)«Écoutez, Pencroff, écoutez!» (03:41:03.08)Le marin prêta l’oreille et ne distingua aucun bruit étranger à celui des rafales. (03:41:11.03)«C’est le vent, dit-il. (03:41:18.04)- Non, répondit Gédéon Spilett, en écoutant de nouveau, j’ai cru entendre... (03:41:26.04)- Quoi? (03:41:32.06)- Les aboiements d’un chien! (03:41:35.05)- Un chien! (03:41:37.23)s’écria Pencroff, qui se releva d’un bond. (03:41:42.02)- Oui... des aboiements... (03:41:47.02)- Ce n’est pas possible! répondit le marin. (03:41:51.06)Et, d’ailleurs, comment, avec les mugissements de la tempête... (03:41:59.06)- Tenez... écoutez...» dit le reporter. (03:42:06.16)Pencroff écouta plus attentivement, et il crut, en effet, dans un instant d’accalmie, entendre des aboiements éloignés. (03:42:17.01)«Eh bien!... (03:42:24.13)dit le reporter, en serrant la main du marin. (03:42:28.14)- Oui... oui!... (03:42:33.13)répondit Pencroff. (03:42:36.10)- C’est Top! (03:42:39.14)C’est Top!...» s’écria Harbert, qui venait de s’éveiller, et tous trois s’élancèrent vers l’orifice des Cheminées. (03:42:48.02)Ils eurent une peine extrême à sortir. (03:42:58.00)Le vent les repoussait. (03:43:02.13)Mais enfin, ils y parvinrent, et ne purent se tenir debout qu’en s’accotant contre les roches. (03:43:10.01)Ils regardèrent, ils ne pouvaient parler. (03:43:18.15)L’obscurité était absolue. (03:43:23.09)La mer, le ciel, la terre, se confondaient dans une égale intensité des ténèbres. (03:43:31.18)Il semblait qu’il n’y eût pas un atome de lumière diffuse dans l’atmosphère. (03:43:41.05)Pendant quelques minutes, le reporter et ses deux compagnons demeurèrent ainsi, comme écrasés par la rafale, trempés par la pluie, aveuglés par le sable. (03:43:53.03)Puis, ils entendirent encore une fois ces aboiements dans un répit de la tourmente, et ils reconnurent qu’ils devaient être assez éloignés. (03:44:09.00)Ce ne pouvait être que Top qui aboyait ainsi! (03:44:18.20)Mais était-il seul ou accompagné? (03:44:22.21)Il est plus probable qu’il était seul, car, en admettant que Nab fût avec lui, Nab se serait dirigé en toute hâte vers les Cheminées. (03:44:33.05)Le marin pressa la main du reporter, dont il ne pouvait se faire entendre, et d’une façon qui signifiait: «Attendez!» puis, il rentra dans le couloir. (03:44:51.09)Un instant après, il ressortait avec un fagot allumé, il le projetait dans les ténèbres, et il poussait des sifflements aigus. (03:45:08.08)À ce signal, qui était comme attendu, on eût pu le croire, des aboiements plus rapprochés répondirent, et bientôt un chien se précipita dans le couloir. (03:45:24.06)Pencroff, Harbert et Gédéon Spilett y rentrèrent à sa suite. (03:45:36.19)Une brassée de bois sec fut jetée sur les charbons. (03:45:44.02)Le couloir s’éclaira d’une vive flamme. (03:45:50.00)«C’est Top!» (03:45:54.01)s’écria Harbert. (03:45:57.03)C’était Top, en effet, un magnifique anglo-normand, qui tenait de ces deux races croisées la vitesse des jambes et la finesse de l’odorat, les deux qualités par excellence du chien courant. (03:46:09.17)C’était le chien de l’ingénieur Cyrus Smith. (03:46:23.18)Mais il était seul! (03:46:28.21)Ni son maître, ni Nab ne l’accompagnaient! (03:46:33.13)Cependant, comment son instinct avait-il pu le conduire jusqu’aux Cheminées, qu’il ne connaissait pas? (03:46:42.13)Cela paraissait inexplicable, surtout au milieu de cette nuit noire, et par une telle tempête! (03:46:54.06)Mais, détail plus inexplicable encore, Top n’était ni fatigué, ni épuisé, ni même souillé de vase ou de sable!... (03:47:08.04)Harbert l’avait attiré vers lui et lui pressait la tête entre ses mains. Le chien se laissait faire et frottait son cou sur les mains du jeune garçon. (03:47:23.22)«Si le chien est retrouvé, le maître se retrouvera aussi! (03:47:34.13)dit le reporter. (03:47:39.21)- Dieu le veuille! répondit Harbert. (03:47:44.14)Partons! (03:47:48.20)Top nous guidera!» (03:47:51.23)Pencroff ne fit pas une objection. (03:47:55.21)Il sentait bien que l’arrivée de Top pouvait donner un démenti à ses conjectures. (03:48:03.10)«En route!» (03:48:08.11)dit-il. (03:48:10.23)Pencroff recouvrit avec soin les charbons du foyer. (03:48:15.09)Il plaça quelques morceaux de bois sous les cendres, de manière à retrouver du feu au retour. (03:48:24.06)Puis, précédé du chien, qui semblait l’inviter à venir par de petits aboiements, et suivi du reporter et du jeune garçon, il s’élança au dehors, après avoir pris les restes du souper. (03:48:41.00)La tempête était alors dans toute sa violence, et peut-être même à son maximum d’intensité. (03:48:59.10)La lune, nouvelle alors, et, par conséquent, en conjonction avec le soleil, ne laissait pas filtrer la moindre lueur à travers les nuages. (03:49:13.09)Suivre une route rectiligne devenait difficile. (03:49:20.13)Le mieux était de s’en rapporter à l’instinct de Top. (03:49:26.04)Ce qui fut fait. (03:49:30.14)Le reporter et le jeune garçon marchaient derrière le chien, et le marin fermait la marche. (03:49:37.15)Aucun échange de paroles n’eût été possible. (03:49:45.14)La pluie ne tombait pas très abondamment, car elle se pulvérisait au souffle de l’ouragan, mais l’ouragan était terrible. (03:49:55.20)Toutefois, une circonstance favorisa très heureusement le marin et ses deux compagnons. (03:50:04.23)En effet, le vent chassait du sud-est, et, par conséquent, il les poussait de dos. (03:50:15.15)Ce sable qu’il projetait avec violence, et qui n’eût pas été supportable, ils le recevaient par derrière, et, à la condition de ne point se retourner, ils ne pouvaient en être incommodés de façon à gêner leur marche. (03:50:32.22)En somme, ils allaient souvent plus vite qu’ils ne le voulaient, et précipitaient leurs pas afin de ne point être renversés, mais un immense espoir doublait leurs forces, et ce n’était plus à l’aventure, cette fois, qu’ils remontaient le rivage. (03:50:55.07)Ils ne mettaient pas en doute que Nab n’eût retrouvé son maître, et qu’il ne leur eût envoyé le fidèle chien. (03:51:12.23)Mais l’ingénieur était-il vivant, ou Nab ne mandait-il ses compagnons que pour rendre les derniers devoirs au cadavre de l’infortuné Smith? (03:51:26.13)Après avoir dépassé le pan coupé de la haute terre dont ils s’étaient prudemment écartés, Harbert, le reporter et Pencroff s’arrêtèrent pour reprendre haleine. (03:51:44.07)Le retour du rocher les abritait contre le vent, et ils respiraient après cette marche d’un quart d’heure, qui avait été plutôt une course. (03:52:00.01)À ce moment, ils pouvaient s’entendre, se répondre, et le jeune garçon ayant prononcé le nom de Cyrus Smith, Top aboya à petits coups, comme s’il eût voulu dire que son maître était sauvé. (03:52:18.13)«Sauvé, n’est-ce pas? (03:52:31.07)répétait Harbert, sauvé, Top?» (03:52:36.09)Et le chien aboyait comme pour répondre. (03:52:42.02)La marche fut reprise. (03:52:46.05)Il était environ deux heures et demie du matin. (03:52:49.01)La mer commençait à monter, et, poussée par le vent, cette marée, qui était une marée de syzygie, menaçait d’être très forte. (03:52:59.21)Les grandes lames tonnaient contre la lisière d’écueils, et elles l’assaillaient avec une telle violence, que, très probablement, elles devaient passer par-dessus l’îlot, absolument invisible alors. (03:53:17.21)Cette longue digue ne couvrait donc plus la côte, qui était directement exposée aux chocs du large. (03:53:31.18)Dès que le marin et ses compagnons se furent détachés du pan coupé, le vent les frappa de nouveau avec une extrême fureur. (03:53:44.21)Courbés, tendant le dos à la rafale, ils marchaient très vite, suivant Top, qui n’hésitait pas sur la direction à prendre. (03:53:59.06)Ils remontaient au nord, ayant sur leur droite une interminable crête de lames, qui déferlait avec un assourdissant fracas, et sur leur gauche une obscure contrée dont il était impossible de saisir l’aspect. (03:54:19.01)Mais ils sentaient bien qu’elle devait être relativement plate, car l’ouragan passait maintenant au-dessus d’eux sans les prendre en retour, effet qui se produisait quand il frappait la muraille de granit. (03:54:41.12)À quatre heures du matin, on pouvait estimer qu’une distance de cinq milles avait été franchie. (03:54:55.22)Les nuages s’étaient légèrement relevés et ne traînaient plus sur le sol. La rafale, moins humide, se propageait en courants d’air très vifs, plus secs et plus froids. (03:55:11.08)Insuffisamment protégés par leurs vêtements, Pencroff, Harbert et Gédéon Spilett devaient souffrir cruellement, mais pas une plainte ne s’échappait de leurs lèvres. (03:55:26.23)Ils étaient décidés à suivre Top jusqu’où l’intelligent animal voudrait les conduire. (03:55:40.10)Vers cinq heures, le jour commença à se faire. (03:55:49.01)Au zénith d’abord, où les vapeurs étaient moins épaisses, quelques nuances grisâtres découpèrent le bord des nuages, et bientôt, sous une bande opaque, un trait plus lumineux dessina nettement l’horizon de mer. (03:56:04.21)La crête des lames se piqua légèrement de lueurs fauves, et l’écume se refit blanche. (03:56:19.13)En même temps, sur la gauche, les parties accidentées du littoral commençaient à s’estomper confusément, mais ce n’était encore que du gris sur du noir. (03:56:34.02)À six heures du matin, le jour était fait. (03:56:42.20)Les nuages couraient avec une extrême rapidité dans une zone relativement haute. (03:56:49.15)Le marin et ses compagnons étaient alors à six milles environ des Cheminées. (03:56:56.03)Ils suivaient une grève très plate, bordée au large par une lisière de roches dont les têtes seulement émergeaient alors, car on était au plein de la mer. (03:57:09.20)Sur la gauche, la contrée, qu’accidentaient quelques dunes hérissées de chardons, offrait l’aspect assez sauvage d’une vaste région sablonneuse. (03:57:26.12)Le littoral était peu découpé, et n’offrait d’autre barrière à l’Océan qu’une chaîne assez irrégulière de monticules. (03:57:39.18)Çà et là, un ou deux arbres grimaçaient, couchés vers l’ouest, les branches projetées dans cette direction. (03:57:52.12)Bien en arrière, dans le sud-ouest, s’arrondissait la lisière de la dernière forêt. (03:58:05.03)En ce moment, Top donna des signes non équivoques d’agitation. (03:58:13.19)Il allait en avant, revenait au marin, et semblait l’engager à hâter le pas. (03:58:22.02)Le chien avait alors quitté la grève, et, poussé par son admirable instinct, sans montrer une seule hésitation, il s’était engagé entre les dunes. (03:58:36.17)On le suivit. (03:58:46.17)Le pays paraissait être absolument désert. (03:58:51.07)Pas un être vivant ne l’animait. (03:58:56.10)La lisière des dunes, fort large, était composée de monticules, et même de collines très capricieusement distribuées. (03:59:06.10)C’était comme une petite Suisse de sable, et il ne fallait rien moins qu’un instinct prodigieux pour s’y reconnaître. (03:59:20.12)Cinq minutes après avoir quitté la grève, le reporter et ses compagnons arrivaient devant une sorte d’excavation creusée au revers d’une haute dune. (03:59:35.21)Là, Top s’arrêta et jeta un aboiement clair. (03:59:48.14)Spilett, Harbert et Pencroff pénétrèrent dans cette grotte. (03:59:56.16)Nab était là, agenouillé près d’un corps étendu sur un lit d’herbes... (04:00:04.18)Ce corps était celui de l’ingénieur Cyrus Smith. (04:00:12.09)CHAPITRE VIII (04:00:17.13)Nab ne bougea pas. (04:00:20.14)Le marin ne lui jeta qu’un mot. (04:00:24.11)«Vivant!» (04:00:27.23)s’écria-t-il. (04:00:30.09)Nab ne répondit pas. (04:00:33.11)Gédéon Pilett et Pencroff devinrent pâles. (04:00:37.22)Harbert joignit les mains et demeura immobile. (04:00:43.08)Mais il était évident que le pauvre nègre, absorbé dans sa douleur, n’avait ni vu ses compagnons ni entendu les paroles du marin. (04:00:54.19)Le reporter s’agenouilla près de ce corps sans mouvement, et posa son oreille sur la poitrine de l’ingénieur, dont il entr’ouvrit les vêtements. (04:01:11.00)Une minute - un siècle! (04:01:21.18)- s’écoula, pendant qu’il cherchait à surprendre quelque battement du cœur. (04:01:28.00)Nab s’était redressé un peu et regardait sans voir. (04:01:36.02)Le désespoir n’eût pu altérer davantage un visage d’homme. (04:01:43.04)Nab était méconnaissable, épuisé par la fatigue, brisé par la douleur. (04:01:51.09)Il croyait son maître mort. (04:01:58.22)Gédéon Spilett, après une longue et attentive observation, se releva. (04:02:06.15)«Il vit!» (04:02:12.10)dit-il. (04:02:14.14)Pencroff, à son tour, se mit à genoux près de Cyrus Smith; son oreille saisit aussi quelques battements, et ses lèvres, quelque souffle qui s’échappait des lèvres de l’ingénieur. (04:02:26.23)Harbert, sur un mot du reporter, s’élança au dehors pour chercher de l’eau. (04:02:39.16)Il trouva à cent pas de là un ruisseau limpide, évidemment très grossi par les pluies de la veille, et qui filtrait à travers le sable. Mais rien pour mettre cette eau, pas une coquille dans ces dunes! (04:02:54.20)Le jeune garçon dut se contenter de tremper son mouchoir dans le ruisseau, et il revint en courant vers la grotte. (04:03:14.00)Heureusement, ce mouchoir imbibé suffit à Gédéon Spilett, qui ne voulait qu’humecter les lèvres de l’ingénieur. (04:03:28.02)Ces molécules d’eau fraîche produisirent un effet presque immédiat. (04:03:38.18)Un soupir s’échappa de la poitrine de Cyrus Smith, et il sembla même qu’il essayait de prononcer quelques paroles. (04:03:49.05)«Nous le sauverons!» (04:03:53.15)dit le reporter. (04:03:56.16)Nab avait repris espoir à ces paroles. (04:04:01.01)Il déshabilla son maître, afin de voir si le corps ne présenterait pas quelque blessure. Ni la tête, ni le torse, ni les membres n’avaient de contusions, pas même d’écorchures, chose surprenante, puisque le corps de Cyrus Smith avait dû être roulé au milieu des roches; les mains elles-mêmes étaient intactes, et il était difficile d’expliquer comment l’ingénieur ne portait aucune trace des efforts qu’il avait dû faire pour franchir la ligne d’écueils. (04:04:32.02)Mais l’explication de cette circonstance viendrait plus tard. (04:04:58.00)Quand Cyrus Smith pourrait parler, il dirait ce qui s’était passé. (04:05:04.14)Pour le moment, il s’agissait de le rappeler à la vie, et il était probable que des frictions amèneraient ce résultat. (04:05:15.09)C’est ce qui fut fait avec la vareuse du marin. (04:05:27.14)L’ingénieur, réchauffé par ce rude massage, remua légèrement le bras, et sa respiration commença à se rétablir d’une façon plus régulière. (04:05:37.10)Il mourait d’épuisement, et certes, sans l’arrivée du reporter et de ses compagnons, c’en était fait de Cyrus Smith. (04:05:51.16)«Vous l’avez donc cru mort, votre maître? (04:06:03.17)demanda le marin à Nab. (04:06:08.20)- Oui! (04:06:12.15)mort! (04:06:14.19)répondit Nab, et si Top ne vous eût pas trouvés, si vous n’étiez pas venus, j’aurais enterré mon maître et je serais mort près de lui!» (04:06:23.21)On voit à quoi avait tenu la vie de Cyrus Smith! (04:06:35.21)Nab raconta alors ce qui s’était passé. (04:06:42.03)La veille, après avoir quitté les Cheminées dès l’aube, il avait remonté la côte dans la direction du nord-nord et atteint la partie du littoral qu’il avait déjà visitée. (04:06:54.06)Là, sans aucun espoir, il l’avouait, Nab avait cherché sur le rivage, au milieu des roches, sur le sable, les plus légers indices qui pussent le guider. (04:07:14.18)Il avait examiné surtout la partie de la grève que la haute mer ne recouvrait pas, car, sur sa lisière, le flux et le reflux devaient avoir effacé tout indice. (04:07:34.05)Nab n’espérait plus retrouver son maître vivant. (04:07:45.12)C’était à la découverte d’un cadavre qu’il allait ainsi, un cadavre qu’il voulait ensevelir de ses propres mains! (04:07:54.21)Nab avait cherché longtemps. (04:08:02.05)Ses efforts demeurèrent infructueux. (04:08:06.07)Il ne semblait pas que cette côte déserte eût jamais été fréquentée par un être humain. (04:08:11.08)Les coquillages, ceux que la mer ne pouvait atteindre, - et qui se rencontraient par millions au delà du relais des marées, - étaient intacts. (04:08:23.21)Pas une coquille écrasée. (04:08:33.15)Sur un espace de deux à trois cents yards, il n’existait pas trace d’un atterrissage, ni ancien, ni récent. (04:08:42.18)Nab s’était donc décidé à remonter la côte pendant quelques milles. (04:08:46.19)Il se pouvait que les courants eussent porté un corps sur quelque point plus éloigné. (04:08:54.20)Lorsqu’un cadavre flotte à peu de distance d’un rivage plat, il est bien rare que le flot ne l’y rejette pas tôt ou tard. (04:09:06.02)Nab le savait, et il voulait revoir son maître une dernière fois. (04:09:17.15)«Je longeai la côte pendant deux milles encore, je visitai toute la ligne des écueils à mer basse, toute la grève à mer haute, et je désespérais de rien trouver, quand hier, vers cinq heures du soir, je remarquai sur le sable des empreintes de pas. (04:09:37.03)- Des empreintes de pas? (04:09:53.01)s’écria Pencroff. (04:09:56.03)- Oui! (04:10:00.03)répondit Nab. (04:10:02.13)- Et ces empreintes commençaient aux écueils même? (04:10:06.22)demanda le reporter. (04:10:11.15)- Non, répondit Nab, au relais de marée, seulement, car entre les relais et les récifs, les autres avaient dû être effacées. (04:10:21.07)- Continue, Nab, dit Gédéon Spilett. (04:10:31.16)- Quand je vis ces empreintes, je devins comme fou. (04:10:37.19)Elles étaient très reconnaissables, et se dirigeaient vers les dunes. (04:10:44.22)Je les suivis pendant un quart de mille, courant, mais prenant garde de les effacer. (04:10:53.08)Cinq minutes après, comme la nuit se faisait, j’entendis les aboiements d’un chien. (04:11:04.04)C’était Top, et Top me conduisit ici même, près de mon maître!» (04:11:14.00)Nab acheva son récit en disant quelle avait été sa douleur en retrouvant ce corps inanimé. Il avait essayé de surprendre en lui quelque reste de vie! (04:11:27.04)Maintenant qu’il l’avait retrouvé mort, il le voulait vivant! (04:11:38.13)Tous ses efforts avaient été inutiles! (04:11:44.18)Il n’avait plus qu’à rendre les derniers devoirs à celui qu’il aimait tant! (04:11:50.17)Nab avait alors songé à ses compagnons. (04:11:58.15)Ceux-ci voudraient, sans doute, revoir une dernière fois l’infortuné! (04:12:05.18)Top était là. (04:12:11.15)Ne pouvait-il s’en rapporter à la sagacité de ce fidèle animal? (04:12:17.02)Nab prononça à plusieurs reprises le nom du reporter, celui des compagnons de l’ingénieur que Top connaissait le plus. (04:12:28.09)Puis, il lui montra le sud de la côte, et le chien s’élança dans la direction qui lui était indiquée. (04:12:41.15)On sait comment, guidé par un instinct que l’on peut regarder presque comme surnaturel, car l’animal n’avait jamais été aux Cheminées, Top y arriva cependant. (04:12:56.16)Les compagnons de Nab avaient écouté ce récit avec une extrême attention. (04:13:08.16)Il y avait pour eux quelque chose d’inexplicable à ce que Cyrus Smith, après les efforts qu’il avait dû faire pour échapper aux flots, en traversant les récifs, n’eût pas trace d’une égratignure. (04:13:23.07)Et ce qui ne s’expliquait pas davantage, c’était que l’ingénieur eût pu gagner, à plus d’un mille de la côte, cette grotte perdue au milieu des dunes. (04:13:42.11)«Ainsi, Nab, dit le reporter, ce n’est pas toi qui as transporté ton maître jusqu’à cette place? (04:13:56.09)- Non, ce n’est pas moi, répondit Nab. (04:14:04.23)- Il est bien évident que M Smith y est venu seul, dit Pencroff. (04:14:12.18)- C’est évident, en effet, fit observer Gédéon Spilett, mais ce n’est pas croyable!» (04:14:23.12)On ne pourrait avoir l’explication de ce fait que de la bouche de l’ingénieur. Il fallait pour cela attendre que la parole lui fût revenue. (04:14:36.13)Heureusement, la vie reprenait déjà son cours. (04:14:47.12)Les frictions avaient rétabli la circulation du sang. (04:14:50.23)Cyrus Smith remua de nouveau les bras, puis la tête, et quelques mots incompréhensibles s’échappèrent encore une fois de ses lèvres. (04:15:02.02)Nab, penché sur lui, l’appelait, mais l’ingénieur ne semblait pas entendre, et ses yeux étaient toujours fermés. (04:15:15.23)La vie ne se révélait en lui que par le mouvement. Les sens n’y avaient encore aucune part. (04:15:29.02)Pencroff regretta bien de n’avoir pas de feu, ni de quoi s’en procurer, car il avait malheureusement oublié d’emporter le linge brûlé, qu’il eût facilement enflammé au choc de deux cailloux. (04:15:45.11)Quant aux poches de l’ingénieur, elles étaient absolument vides, sauf celle de son gilet, qui contenait sa montre. (04:16:07.01)Il fallait donc transporter Cyrus Smith aux Cheminées, et le plus tôt possible. (04:16:19.15)Ce fut l’avis de tous. (04:16:26.12)Cependant, les soins qui furent prodigués à l’ingénieur devaient lui rendre la connaissance plus vite qu’on ne pouvait l’espérer. (04:16:35.15)L’eau dont on humectait ses lèvres le ranimait peu à peu. (04:16:45.12)Pencroff eut aussi l’idée de mêler à cette eau du jus de cette chair de tétras qu’il avait apportée. (04:16:54.15)Harbert, ayant couru jusqu’au rivage, en revint avec deux grandes coquilles de bivalves. (04:17:06.10)Le marin composa une sorte de mixture, et l’introduisit entre les lèvres de l’ingénieur, qui parut humer avidement ce mélange. (04:17:18.13)Ses yeux s’ouvrirent alors. (04:17:27.19)Nab et le reporter s’étaient penchés sur lui. (04:17:30.15)«Mon maître! mon maître!» (04:17:35.16)s’écria Nab. (04:17:39.23)L’ingénieur l’entendit. (04:17:42.22)Il reconnut Nab et Spilett, puis ses deux autres compagnons, Harbert et le marin, et sa main pressa légèrement les leurs. (04:17:52.04)Quelques mots s’échappèrent encore de sa bouche, - mots qu’il avait déjà prononcés, sans doute, et qui indiquaient quelles pensées tourmentaient, même alors, son esprit. (04:18:09.15)Ces mots furent compris, cette fois. (04:18:18.09)«Île ou continent? (04:18:26.06)murmura-t-il. (04:18:29.13)- Ah! s’écria Pencroff, qui ne put retenir cette exclamation. (04:18:36.12)De par tous les diables, nous nous en moquons bien, pourvu que vous viviez, monsieur Cyrus! Île ou continent? (04:18:43.19)On verra plus tard.» (04:18:55.14)L’ingénieur fit un léger signe affirmatif, et parut s’endormir. (04:18:59.23)On respecta ce sommeil, et le reporter prit immédiatement ses dispositions pour que l’ingénieur fût transporté dans les meilleures conditions. (04:19:11.19)Nab, Harbert et Pencroff quittèrent la grotte et se dirigèrent vers une haute dune couronnée de quelques arbres rachitiques. (04:19:26.16)Et, chemin faisant, le marin ne pouvait se retenir de répéter: (04:19:38.16)«Île ou continent! (04:19:43.15)Songer à cela quand on n’a plus que le souffle! (04:19:48.12)quel homme!» (04:19:52.21)Arrivés au sommet de la dune, Pencroff et ses deux compagnons, sans autres outils que leurs bras, dépouillèrent de ses principales branches un arbre assez malingre, sorte de pin maritime émacié par les vents; puis, de ces branches, on fit une litière qui, une fois recouverte de feuilles et d’herbes, permettrait de transporter l’ingénieur. (04:20:14.10)Ce fut l’affaire de quarante minutes environ, et il était dix heures quand le marin, Nab et Harbert revinrent auprès de Cyrus Smith, que Gédéon Spilett n’avait pas quitté. (04:20:43.10)L’ingénieur se réveillait alors de ce sommeil, ou plutôt de cet assoupissement dans lequel on l’avait trouvé. (04:20:57.01)La coloration revenait à ses joues, qui avaient eu jusqu’ici la pâleur de la mort. (04:21:08.11)Il se releva un peu, regarda autour de lui, et sembla demander où il se trouvait. (04:21:18.20)«Pouvez-vous m’entendre sans vous fatiguer, Cyrus? (04:21:27.11)dit le reporter. (04:21:32.11)- Oui, répondit l’ingénieur. (04:21:36.12)- M’est avis, dit alors le marin, que M Smith vous entendra encore mieux, s’il revient à cette gelée de tétras, - car c’est du tétras, monsieur Cyrus», ajouta-t-il, en lui présentant quelque peu de cette gelée, à laquelle il mêla, cette fois, des parcelles de chair. (04:21:56.14)Cyrus Smith mâcha ces morceaux du tétras, dont les restes furent partagés entre ses trois compagnons, qui souffraient de la faim, et trouvèrent le déjeuner assez maigre. (04:22:22.01)«Bon! fit le marin, les victuailles nous attendent aux Cheminées, car il est bon que vous le sachiez, monsieur Cyrus, nous avons là-bas, dans le sud, une maison avec chambres, lits et foyer, et, dans l’office, quelques douzaines d’oiseaux que notre Harbert appelle des couroucous. (04:22:49.17)Votre litière est prête, et, dès que vous vous en sentirez la force, nous vous transporterons à notre demeure. (04:23:14.22)- Merci, mon ami, répondit l’ingénieur, encore une heure ou deux, et nous pourrons partir... (04:23:25.23)Et maintenant, parlez, Spilett.» (04:23:36.13)Le reporter fit alors le récit de ce qui s’était passé. (04:23:42.13)Il raconta ces événements que devait ignorer Cyrus Smith, la dernière chute du ballon, l’atterrissage sur cette terre inconnue, qui semblait déserte, quelle qu’elle fût, soit une île, soit un continent, la découverte des Cheminées, les recherches entreprises pour retrouver l’ingénieur, le dévouement de Nab, tout ce qu’on devait à l’intelligence du fidèle Top, etc. (04:24:08.23)«Mais, demanda Cyrus Smith d’une voix encore affaiblie, vous ne m’avez donc pas ramassé sur la grève? (04:24:37.08)- Non, répondit le reporter. (04:24:46.14)- Et ce n’est pas vous qui m’avez rapporté dans cette grotte? (04:24:52.08)- Non. (04:24:55.18)- À quelle distance cette grotte est-elle donc des récifs? (04:25:00.02)- À un demi-mille environ, répondit Pencroff, et si vous êtes étonné, monsieur Cyrus, nous ne sommes pas moins surpris nous-mêmes de vous voir en cet endroit! (04:25:12.09)- En effet, répondit l’ingénieur, qui se ranimait peu à peu et prenait intérêt à ces détails, en effet, voilà qui est singulier! (04:25:29.16)- Mais, reprit le marin, pouvez-vous nous dire ce qui s’est passé après que vous avez été emporté par le coup de mer?» (04:25:44.13)Cyrus Smith rappela ses souvenirs. (04:25:53.01)Il savait peu de chose. (04:25:57.01)Le coup de mer l’avait arraché du filet de l’aérostat. (04:26:01.20)Il s’enfonça d’abord à quelques brasses de profondeur. (04:26:08.02)Revenu à la surface de la mer, dans cette demi-obscurité, il sentit un être vivant s’agiter près de lui. (04:26:17.20)C’était Top, qui s’était précipité à son secours. (04:26:27.04)En levant les yeux, il n’aperçut plus le ballon, qui, délesté de son poids et de celui du chien, était reparti comme une flèche. (04:26:38.11)Il se vit, au milieu de ces flots courroucés, à une distance de la côte qui ne devait pas être inférieure à un demi-mille. (04:26:52.08)Il tenta de lutter contre les lames en nageant avec vigueur. (04:27:03.05)Top le soutenait par ses vêtements; mais un courant de foudre le saisit, le poussa vers le nord, et, après une demi-heure d’efforts, il coula, entraînant Top avec lui dans l’abîme. (04:27:18.16)Depuis ce moment jusqu’au moment où il venait de se retrouver dans les bras de ses amis, il n’avait plus souvenir de rien. (04:27:36.22)«Cependant, reprit Pencroff, il faut que vous ayez été lancé sur le rivage, et que vous ayez eu la force de marcher jusqu’ici, puisque Nab a retrouvé les empreintes de vos pas! (04:27:54.01)- Oui... il le faut... répondit l’ingénieur en réfléchissant. Et vous n’avez pas vu trace d’êtres humains sur cette côte? (04:28:11.00)- Pas trace, répondit le reporter. D’ailleurs, si par hasard quelque sauveur se fût rencontré là, juste à point, pourquoi vous aurait-il abandonné après vous avoir arraché aux flots? (04:28:30.14)- Vous avez raison, mon cher Spilett. (04:28:45.14)- Dis-moi, Nab, ajouta l’ingénieur en se tournant vers son serviteur, ce n’est pas toi qui... tu n’aurais pas eu un moment d’absence... pendant lequel... Non, c’est absurde... (04:29:00.19)Est-ce qu’il existe encore quelques-unes de ces empreintes? (04:29:15.17)demanda Cyrus Smith. (04:29:20.08)- Oui, mon maître, répondit Nab, tenez, à l’entrée, sur le revers même de cette dune, dans un endroit abrité du vent et de la pluie. (04:29:30.23)Les autres ont été effacées par la tempête. (04:29:42.16)- Pencroff, répondit Cyrus Smith, voulez-vous prendre mes souliers, et voir s’ils s’appliquent absolument à ces empreintes!» (04:29:52.21)Le marin fit ce que demandait l’ingénieur. (04:30:02.13)Harbert et lui, guidés par Nab, allèrent à l’endroit où se trouvaient les empreintes, pendant que Cyrus Smith disait au reporter: (04:30:13.18)«Il s’est passé là des choses inexplicables! (04:30:25.01)- Inexplicables, en effet! (04:30:29.22)répondit Gédéon Spilett. (04:30:34.10)- Mais n’y insistons pas en ce moment, mon cher Spilett, nous en causerons plus tard.» (04:30:42.00)Un instant après, le marin, Nab et Harbert rentraient. (04:30:51.21)Il n’y avait pas de doute possible. (04:30:56.15)Les souliers de l’ingénieur s’appliquaient exactement aux empreintes conservées. (04:31:02.20)Donc, c’était Cyrus Smith qui les avait laissées sur le sable. (04:31:10.13)«Allons, dit-il, c’est moi qui aurai éprouvé cette hallucination, cette absence que je mettais au compte de Nab! (04:31:21.17)J’aurai marché comme un somnambule, sans avoir conscience de mes pas, et c’est Top qui, dans son instinct, m’aura conduit ici, après m’avoir arraché des flots... (04:31:37.20)Viens, Top! (04:31:49.06)Viens, mon chien!» (04:31:52.20)Le magnifique animal bondit jusqu’à son maître, en aboyant, et les caresses ne lui furent pas épargnées. (04:32:01.05)On conviendra qu’il n’y avait pas d’autre explication à donner aux faits qui avaient amené le sauvetage de Cyrus Smith, et qu’à Top revenait tout l’honneur de l’affaire. (04:32:15.16)Vers midi, Pencroff ayant demandé à Cyrus Smith si l’on pouvait le transporter, Cyrus Smith, pour toute réponse, et par un effort qui attestait la volonté la plus énergique, se leva. (04:32:35.11)Mais il dut s’appuyer sur le marin, car il serait tombé. (04:32:51.00)«Bon! bon! fit Pencroff! (04:32:58.06)- La litière de monsieur l’ingénieur.» (04:33:01.18)La litière fut apportée. Les branches transversales avaient été recouvertes de mousses et de longues herbes. (04:33:11.12)On y étendit Cyrus Smith, et l’on se dirigea vers la côte, Pencroff à une extrémité des brancards, Nab à l’autre. (04:33:24.21)C’étaient huit milles à franchir, mais comme on ne pourrait aller vite, et qu’il faudrait peut-être s’arrêter fréquemment, il fallait compter sur un laps de six heures au moins, avant d’avoir atteint les Cheminées. (04:33:43.22)Le vent était toujours violent, mais heureusement il ne pleuvait plus. (04:34:00.17)Tout couché qu’il fut, l’ingénieur, accoudé sur son bras, observait la côte, surtout dans la partie opposée à la mer. (04:34:12.23)Il ne parlait pas, mais il regardait, et certainement le dessin de cette contrée avec ses accidents de terrain, ses forêts, ses productions diverses, se grava dans son esprit. (04:34:31.06)Cependant, après deux heures de route, la fatigue l’emporta, et il s’endormit sur la litière. (04:34:50.15)À cinq heures et demie, la petite troupe arrivait au pan coupé, et, un peu après, devant les Cheminées. (04:35:03.02)Tous s’arrêtèrent, et la litière fut déposée sur le sable. Cyrus Smith dormait profondément et ne se réveilla pas. (04:35:16.18)Pencroff, à son extrême surprise, put alors constater que l’effroyable tempête de la veille avait modifié l’aspect des lieux. (04:35:32.00)Des éboulements assez importants s’étaient produits. De gros quartiers de roche gisaient sur la grève, et un épais tapis d’herbes marines, varechs et algues, couvrait tout le rivage. (04:35:49.15)Il était évident que la mer, passant par-dessus l’îlot, s’était portée jusqu’au pied de l’énorme courtine de granit. (04:36:06.20)Devant l’orifice des Cheminées, le sol, profondément raviné, avait subi un violent assaut des lames. (04:36:20.14)Pencroff eut comme un pressentiment qui lui traversa l’esprit. (04:36:29.04)Il se précipita dans le couloir. (04:36:35.10)Presque aussitôt, il en sortait, et demeurait immobile, regardant ses compagnons... (04:36:41.03)Le feu était éteint. (04:36:50.08)Les cendres noyées n’étaient plus que vase. Le linge brûlé, qui devait servir d’amadou, avait disparu. (04:36:56.21)La mer avait pénétré jusqu’au fond des couloirs, et tout bouleversé, tout détruit à l’intérieur des Cheminées! (04:37:12.01)CHAPITRE IX (04:37:20.12)En quelques mots, Gédéon Spilett, Harbert et Nab furent mis au courant de la situation. (04:37:27.08)Cet accident, qui pouvait avoir des conséquences fort graves, - du moins Pencroff l’envisageait ainsi, - produisit des effets divers sur les compagnons de l’honnête marin. (04:37:44.03)Nab, tout à la joie d’avoir retrouvé son maître, n’écouta pas, ou plutôt ne voulut pas même se préoccuper de ce que disait Pencroff. (04:37:59.23)Harbert, lui, parut partager dans une certaine mesure les appréhensions du marin. (04:38:14.15)Quant au reporter, aux paroles de Pencroff, il répondit simplement: (04:38:22.07)«Sur ma foi, Pencroff, voilà qui m’est bien égal! (04:38:29.16)- Mais, je vous répète que nous n’avons plus de feu! (04:38:37.02)- Peuh! (04:38:41.06)- Ni aucun moyen de le rallumer. (04:38:44.11)- Baste! (04:38:47.21)- Pourtant, Monsieur Spilett... (04:38:51.20)- Est-ce que Cyrus n’est pas là? répondit le reporter. (04:38:58.05)Est-ce qu’il n’est pas vivant, notre ingénieur? (04:39:04.17)Il trouvera bien le moyen de nous faire du feu, lui! (04:39:09.22)- Et avec quoi? (04:39:14.18)- Avec rien.» (04:39:17.02)Qu’eût répondu Pencroff? (04:39:20.03)Il n’eût pas répondu, car, au fond, il partageait la confiance que ses compagnons avaient en Cyrus Smith. (04:39:29.06)L’ingénieur était pour eux un microcosme, un composé de toute la science et de toute l’intelligence humaine! (04:39:42.19)Autant valait se trouver avec Cyrus dans une île déserte que sans Cyrus dans la plus industrieuse villa de l’Union. (04:39:56.01)Avec lui, on ne pouvait manquer de rien. (04:40:05.10)Avec lui, on ne pouvait désespérer. (04:40:11.22)On serait venu dire à ces braves gens qu’une éruption volcanique allait anéantir cette terre, que cette terre allait s’enfoncer dans les abîmes du Pacifique, qu’ils eussent imperturbablement répondu: «Cyrus est là! Voyez Cyrus!» (04:40:25.22)En attendant, toutefois, l’ingénieur était encore plongé dans une nouvelle prostration que le transport avait déterminée, et on ne pouvait faire appel à son ingéniosité en ce moment. (04:40:48.05)Le souper devait nécessairement être fort maigre. (04:41:04.08)En effet, toute la chair de tétras avait été consommée, et il n’existait aucun moyen de faire cuire un gibier quelconque. (04:41:14.22)D’ailleurs, les couroucous qui servaient de réserve avaient disparu. (04:41:26.00)Il fallait donc aviser. (04:41:32.05)Avant tout, Cyrus Smith fut transporté dans le couloir central. (04:41:39.01)Là, on parvint à lui arranger une couche d’algues et de varechs restés à peu près secs. (04:41:48.15)Le profond sommeil qui s’était emparé de lui ne pouvait que réparer rapidement ses forces, et mieux, sans doute, que ne l’eût fait une nourriture abondante. (04:42:03.09)La nuit était venue, et, avec elle, la température, modifiée par une saute du vent dans le nord-est, se refroidit sérieusement. (04:42:18.02)Or, comme la mer avait détruit les cloisons établies par Pencroff en certains points des couloirs, des courants d’air s’établirent, qui rendirent les Cheminées peu habitables. (04:42:36.06)L’ingénieur se fût donc trouvé dans des conditions assez mauvaises, si ses compagnons, se dépouillant de leur veste ou de leur vareuse, ne l’eussent soigneusement couvert. (04:42:57.06)Le souper, ce soir-là, ne se composa que de ces inévitables lithodomes, dont Harbert et Nab firent une ample récolte sur la grève. (04:43:15.01)Cependant, à ces mollusques, le jeune garçon joignit une certaine quantité d’algues comestibles, qu’il ramassa sur de hautes roches dont la mer ne devait mouiller les parois qu’à l’époque des grandes marées. (04:43:35.07)Ces algues, appartenant à la famille des fucacées, étaient des espèces de sargasse qui, sèches, fournissent une matière gélatineuse assez riche en éléments nutritifs. (04:43:56.08)Le reporter et ses compagnons, après avoir absorbé une quantité considérable de lithodomes, sucèrent donc ces sargasses, auxquelles ils trouvèrent un goût très supportable, et il faut dire que, sur les rivages asiatiques, elles entrent pour une notable proportion dans l’alimentation des indigènes. (04:44:23.12)«N’importe! dit le marin, il est temps que M Cyrus nous vienne en aide.» (04:44:37.13)Cependant le froid devint très vif et, par malheur, il n’y avait aucun moyen de le combattre. (04:44:52.02)Le marin, véritablement vexé, chercha par tous les moyens possibles à se procurer du feu. (04:45:04.08)Nab l’aida même dans cette opération. (04:45:12.02)Il avait trouvé quelques mousses sèches, et, en frappant deux galets, il obtint des étincelles; mais la mousse, n’étant pas assez inflammable, ne prit pas, et, d’ailleurs, ces étincelles, qui n’étaient que du silex incandescent, n’avaient pas la consistance de celles qui s’échappent du morceau d’acier dans le briquet usuel. (04:45:33.06)L’opération ne réussit donc pas. (04:45:54.02)Pencroff, bien qu’il n’eût aucune confiance dans le procédé, essaya ensuite de frotter deux morceaux de bois sec l’un contre l’autre, à la manière des sauvages. (04:46:07.10)Certes, le mouvement que Nab et lui se donnèrent, s’il se fût transformé en chaleur, suivant les théories nouvelles, aurait suffi à faire bouillir une chaudière de steamer! (04:46:26.01)Le résultat fut nul. (04:46:37.19)Les morceaux de bois s’échauffèrent, voilà tout, et encore beaucoup moins que les opérateurs eux-mêmes. (04:46:45.07)Après une heure de travail, Pencroff était en nage, et il jeta les morceaux de bois avec dépit. (04:46:57.01)«Quand on me fera croire que les sauvages allument du feu de cette façon, dit-il, il fera chaud, même en hiver! (04:47:12.14)J’allumerais plutôt mes bras en les frottant l’un contre l’autre!» (04:47:23.14)Le marin avait tort de nier le procédé. (04:47:29.16)Il est constant que les sauvages enflamment le bois au moyen d’un frottement rapide. (04:47:37.13)Mais toute espèce de bois n’est pas propre à cette opération, et puis, il y a «le coup», suivant l’expression consacrée, et il est probable que Pencroff n’avait pas «le coup.» (04:47:51.18)La mauvaise humeur de Pencroff ne fut pas de longue durée. (04:48:06.09)Ces deux morceaux de bois rejetés par lui avaient été repris par Harbert, qui s’évertuait à les frotter de plus belle. (04:48:15.21)Le robuste marin ne put retenir un éclat de rire, en voyant les efforts de l’adolescent pour réussir là où, lui, il avait échoué. (04:48:29.18)«Frottez, mon garçon, frottez! (04:48:39.14)dit-il. (04:48:42.23)- Je frotte, répondit Harbert en riant, mais je n’ai pas d’autre prétention que de m’échauffer à mon tour au lieu de grelotter, et bientôt j’aurai aussi chaud que toi, Pencroff!» (04:48:54.17)Ce qui arriva. (04:49:07.17)Quoi qu’il en fût, il fallut renoncer, pour cette nuit, à se procurer du feu. (04:49:14.16)Gédéon Spilett répéta une vingtième fois que Cyrus Smith ne serait pas embarrassé pour si peu. (04:49:26.15)Et, en attendant, il s’étendit dans un des couloirs, sur la couche de sable. (04:49:39.09)Harbert, Nab et Pencroff l’imitèrent, tandis que Top dormait aux pieds de son maître. (04:49:50.13)Le lendemain, 28 mars, quand l’ingénieur se réveilla, vers huit heures du matin, il vit ses compagnons près de lui, qui guettaient son réveil, et, comme la veille, ses premières paroles furent: (04:50:09.01)«Île ou continent?» (04:50:24.03)On le voit, c’était son idée fixe. (04:50:28.18)«Bon! (04:50:31.18)répondit Pencroff, nous n’en savons rien, monsieur Smith! (04:50:36.20)- Vous ne savez pas encore?... (04:50:43.03)- Mais nous le saurons, ajouta Pencroff, quand vous nous aurez piloté dans ce pays. (04:50:49.13)- Je crois être en état de l’essayer, répondit l’ingénieur, qui, sans trop d’efforts, se leva et se tint debout. (04:51:01.23)- Voilà qui est bon! (04:51:11.01)s’écria le marin. (04:51:14.03)- Je mourais surtout d’épuisement, répondit Cyrus Smith. (04:51:19.10)Mes amis, un peu de nourriture, et il n’y paraîtra plus. (04:51:26.17)- Vous avez du feu, n’est-ce pas?» (04:51:33.09)Cette demande n’obtint pas une réponse immédiate. (04:51:38.22)Mais, après quelques instants: (04:51:44.04)«Hélas! (04:51:47.15)nous n’avons pas de feu, dit Pencroff, ou plutôt, monsieur Cyrus, nous n’en avons plus!» (04:51:54.15)Et le marin fit le récit de ce qui s’était passé la veille. (04:52:04.07)Il égaya l’ingénieur en lui racontant l’histoire de leur unique allumette, puis sa tentative avortée pour se procurer du feu à la façon des sauvages. (04:52:16.18)«Nous aviserons, répondit l’ingénieur, et si nous ne trouvons pas une substance analogue à l’amadou... (04:52:30.05)- Eh bien? (04:52:37.20)demanda le marin. (04:52:40.12)- Eh bien, nous ferons des allumettes. (04:52:44.13)- Chimiques? (04:52:48.04)- Chimiques! (04:52:50.17)- Ce n’est pas plus difficile que cela», s’écria le reporter, en frappant sur l’épaule du marin. (04:52:57.22)Celui-ci ne trouvait pas la chose si simple, mais il ne protesta pas. (04:53:08.01)Tous sortirent. (04:53:14.00)Le temps était redevenu beau. (04:53:17.06)Un vif soleil se levait sur l’horizon de la mer, et piquait de paillettes d’or les rugosités prismatiques de l’énorme muraille. (04:53:26.23)Après avoir jeté un rapide coup d’œil autour de lui, l’ingénieur s’assit sur un quartier de roche. (04:53:40.11)Harbert lui offrit quelques poignées de moules et de sargasses, en disant: (04:53:50.08)«C’est tout ce que nous avons, monsieur Cyrus. (04:53:59.02)- Merci, mon garçon, répondit Cyrus Smith, cela suffira, - pour ce matin, du moins.» (04:54:09.07)Et il mangea avec appétit cette maigre nourriture, qu’il arrosa d’un peu d’eau fraîche, puisée à la rivière dans une vaste coquille. (04:54:22.11)Ses compagnons le regardaient sans parler. (04:54:32.05)Puis, après s’être rassasié tant bien que mal, Cyrus Smith, croisant ses bras, dit: (04:54:41.13)«Ainsi, mes amis, vous ne savez pas encore si le sort nous a jetés sur un continent ou sur une île? (04:54:54.10)- Non, monsieur Cyrus, répondit le jeune garçon. (04:55:04.23)- Nous le saurons demain, reprit l’ingénieur. Jusque-là, il n’y a rien à faire. (04:55:13.23)- Si, répliqua Pencroff. (04:55:22.05)- Quoi donc? (04:55:26.03)- Du feu, dit le marin, qui, lui aussi, avait son idée fixe. (04:55:32.08)- Nous en ferons, Pencroff, répondit Cyrus Smith. (04:55:40.19)- Pendant que vous me transportiez, hier, n’ai-je pas aperçu, dans l’ouest, une montagne qui domine cette contrée? (04:55:52.01)- Oui, répondit Gédéon Spilett, une montagne qui doit être assez élevée... (04:56:03.09)- Bien, reprit l’ingénieur. Demain, nous monterons à son sommet, et nous verrons si cette terre est une île ou un continent. (04:56:16.04)Jusque-là, je le répète, rien à faire. (04:56:28.04)- Si, du feu! (04:56:33.13)dit encore l’entêté marin. (04:56:37.05)- Mais on en fera, du feu! répliqua Gédéon Spilett. Un peu de patience, Pencroff!» (04:56:46.08)Le marin regarda Gédéon Spilett d’un air qui semblait dire: «S’il n’y a que vous pour en faire, nous ne tâterons pas du rôti de sitôt!» (04:57:01.09)Mais il se tut. (04:57:12.07)Cependant Cyrus Smith n’avait point répondu. (04:57:15.15)Il semblait fort peu préoccupé de cette question du feu. (04:57:21.22)Pendant quelques instants, il demeura absorbé dans ses réflexions. (04:57:30.01)Puis, reprenant la parole: (04:57:37.23)«Mes amis, dit-il, notre situation est peut-être déplorable, mais, en tout cas, elle est fort simple. (04:57:45.07)Ou nous sommes sur un continent, et alors, au prix de fatigues plus ou moins grandes, nous gagnerons quelque point habité, ou bien nous sommes sur une île. (04:58:03.05)Dans ce dernier cas, de deux choses l’une: si l’île est habitée, nous verrons à nous tirer d’affaire avec ses habitants; si elle est déserte, nous verrons à nous tirer d’affaire tout seuls. (04:58:23.06)- Il est certain que rien n’est plus simple, répondit Pencroff. (04:58:38.03)- Mais, que ce soit un continent ou une île, demanda Gédéon Spilett, où pensez-vous, Cyrus, que cet ouragan nous ait jetés? (04:58:51.09)- Au juste, je ne puis le savoir, répondit l’ingénieur, mais les présomptions sont pour une terre du Pacifique. (04:59:08.03)En effet, quand nous avons quitté Richmond, le vent soufflait du nord-est, et sa violence même prouve que sa direction n’a pas dû varier. (04:59:22.15)Si cette direction s’est maintenue du nord-est au sud-ouest, nous avons traversé les états de la Caroline du Nord, de la Caroline du Sud, de la Géorgie, le golfe du Mexique, le Mexique lui-même, dans sa partie étroite, puis une portion de l’océan Pacifique. (04:59:48.07)Je n’estime pas à moins de six à sept mille milles la distance parcourue par le ballon, et, pour peu que le vent ait varié d’un demi-quart, il a dû nous porter soit sur l’archipel de Mendana, soit sur les Pomotou, soit même, s’il avait une vitesse plus grande que je ne le suppose, jusqu’aux terres de la Nouvelle-Zélande. (05:00:23.02)Si cette dernière hypothèse s’est réalisée, notre rapatriement sera facile. (05:00:47.21)Anglais ou Maoris, nous trouverons toujours à qui parler. (05:00:56.15)Si, au contraire, cette côte appartient à quelque île déserte d’un archipel micronésien, peut-être pourrons-nous le reconnaître du haut de ce cône qui domine la contrée, et alors nous aviserons à nous établir ici, comme si nous ne devions jamais en sortir! (05:01:17.04)- Jamais! s’écria le reporter. (05:01:37.20)Vous dites: jamais! mon cher Cyrus? (05:01:43.15)- Mieux vaut mettre les choses au pis tout de suite, répondit l’ingénieur, et ne se réserver que la surprise du mieux. (05:01:53.10)- Bien dit! répliqua Pencroff. (05:02:02.23)Et il faut espérer aussi que cette île, si c’en est une, ne sera pas précisément située en dehors de la route des navires! Ce serait là véritablement jouer de malheur! (05:02:16.08)- Nous ne saurons à quoi nous en tenir qu’après avoir fait, et avant tout, l’ascension de la montagne, répondit l’ingénieur. (05:02:33.04)- Mais demain, monsieur Cyrus, demanda Harbert, serez-vous en état de supporter les fatigues de cette ascension? (05:02:47.07)- Je l’espère, répondit l’ingénieur, mais à la condition que maître Pencroff et toi, mon enfant, vous vous montriez chasseurs intelligents et adroits. (05:03:03.12)- Monsieur Cyrus, répondit le marin, puisque vous parlez de gibier, si, à mon retour, j’étais aussi certain de pouvoir le faire rôtir que je suis certain de le rapporter... (05:03:22.17)- Rapportez toujours, Pencroff», répondit Cyrus Smith. (05:03:35.13)Il fut donc convenu que l’ingénieur et le reporter passeraient la journée aux Cheminées, afin d’examiner le littoral et le plateau supérieur. (05:03:48.11)Pendant ce temps, Nab, Harbert et le marin retourneraient à la forêt, y renouvelleraient la provision de bois, et feraient main-basse sur toute bête de plume ou de poil qui passerait à leur portée. (05:04:07.16)Ils partirent donc, vers dix heures du matin, Harbert confiant, Nab joyeux, Pencroff murmurant à part lui: (05:04:26.11)«Si, à mon retour, je trouve du feu à la maison, c’est que le tonnerre en personne sera venu l’allumer!» (05:04:41.12)Tous trois remontèrent la berge, et, arrivés au coude que formait la rivière, le marin, s’arrêtant, dit à ses deux compagnons: (05:04:56.15)«Commençons-nous par être chasseurs ou bûcherons? (05:05:08.11)- Chasseurs, répondit Harbert. (05:05:14.05)Voilà déjà Top qui est en quête. (05:05:19.03)- Chassons donc, reprit le marin; puis, nous reviendrons ici faire notre provision de bois.» (05:05:27.17)Cela dit, Harbert, Nab et Pencroff, après avoir arraché trois bâtons au tronc d’un jeune sapin, suivirent Top, qui bondissait dans les grandes herbes. (05:05:43.08)Cette fois, les chasseurs, au lieu de longer le cours de la rivière, s’enfoncèrent plus directement au cœur même de la forêt. (05:06:01.22)C’étaient toujours les mêmes arbres, appartenant pour la plupart à la famille des pins. (05:06:13.15)En de certains endroits, moins pressés, isolés par bouquets, ces pins présentaient des dimensions considérables, et semblaient indiquer, par leur développement, que cette contrée se trouvait plus élevée en latitude que ne le supposait l’ingénieur. (05:06:34.09)Quelques clairières, hérissées de souches rongées par le temps, étaient couvertes de bois mort, et formaient ainsi d’inépuisables réserves de combustible. (05:06:58.03)Puis, la clairière passée, le taillis se resserrait et devenait presque impénétrable. (05:07:11.08)Se guider au milieu de ces massifs d’arbres, sans aucun chemin frayé, était chose assez difficile. (05:07:23.14)Aussi, le marin, de temps en temps, jalonnait-il sa route en faisant quelques brisées qui devaient être aisément reconnaissables. (05:07:37.12)Mais peut-être avait-il eu tort de ne pas remonter le cours d’eau, ainsi qu’Harbert et lui avaient fait pendant leur première excursion, car, après une heure de marche, pas un gibier ne s’était encore montré. (05:07:54.07)Top, en courant sous les basses ramures, ne donnait l’éveil qu’à des oiseaux qu’on ne pouvait approcher. (05:08:11.11)Les couroucous eux-mêmes étaient absolument invisibles, et il était probable que le marin serait forcé de revenir à cette partie marécageuse de la forêt, dans laquelle il avait si heureusement opéré sa pêche aux tétras. (05:08:28.11)«Eh! (05:08:39.18)Pencroff, dit Nab d’un ton un peu sarcastique, si c’est là tout le gibier que vous avez promis de rapporter à mon maître, il ne faudra pas grand feu pour le faire rôtir! (05:08:50.01)- Patience, Nab, répondit le marin, ce n’est pas le gibier qui manquera au retour! (05:09:07.07)- Vous n’avez donc pas confiance en M Smith? (05:09:16.02)- Si. (05:09:19.22)- Mais vous ne croyez pas qu’il fera du feu? (05:09:23.12)- Je le croirai quand le bois flambera dans le foyer. (05:09:29.17)- Il flambera, puisque mon maître l’a dit! (05:09:36.06)- Nous verrons!» (05:09:40.15)Cependant, le soleil n’avait pas encore atteint le plus haut point de sa course au-dessus de l’horizon. (05:09:47.14)L’exploration continua donc, et fut utilement marquée par la découverte qu’Harbert fit d’un arbre dont les fruits étaient comestibles. (05:10:00.20)C’était le pin pigeon, qui produit une amande excellente, très estimée dans les régions tempérées de l’Amérique et de l’Europe. (05:10:17.07)Ces amandes étaient dans un parfait état de maturité, et Harbert les signala à ses deux compagnons, qui s’en régalèrent. (05:10:31.23)«Allons, dit Pencroff, des algues en guise de pain, des moules crues en guise de chair, et des amandes pour dessert, voilà bien le dîner de gens qui n’ont plus une seule allumette dans leur poche! (05:10:50.15)- Il ne faut pas se plaindre, répondit Harbert. (05:11:05.05)- Je ne me plains pas, mon garçon, répondit Pencroff. Seulement, je répète que la viande est un peu trop économisée dans ce genre de repas! (05:11:17.12)- Top a vu quelque chose!...» s’écria Nab, qui courut vers un fourré au milieu duquel le chien avait disparu en aboyant. (05:11:33.17)Aux aboiements de Top se mêlaient des grognements singuliers. (05:11:45.04)Le marin et Harbert avaient suivi Nab. (05:11:51.05)S’il y avait là quelque gibier, ce n’était pas le moment de discuter comment on pourrait le faire cuire, mais bien comment on pourrait s’en emparer. (05:12:02.03)Les chasseurs, à peine entrés dans le taillis, virent Top aux prises avec un animal qu’il tenait par une oreille. (05:12:16.05)Ce quadrupède était une espèce de porc long de deux pieds et demi environ, d’un brun noirâtre mais moins foncé au ventre, ayant un poil dur et peu épais, et dont les doigts, alors fortement appliqués sur le sol, semblaient réunis par des membranes. (05:12:37.12)Harbert crut reconnaître en cet animal un cabiai, c’est-à-dire un des plus grands échantillons de l’ordre des rongeurs. (05:12:58.08)Cependant, le cabiai ne se débattait pas contre le chien. (05:13:09.03)Il roulait bêtement ses gros yeux profondément engagés dans une épaisse couche de graisse. (05:13:17.19)Peut-être voyait-il des hommes pour la première fois. (05:13:25.11)Cependant, Nab, ayant assuré son bâton dans sa main, allait assommer le rongeur, quand celui-ci, s’arrachant aux dents de Top, qui ne garda qu’un bout de son oreille, poussa un vigoureux grognement, se précipita sur Harbert, le renversa à demi, et disparut à travers bois. (05:13:45.08)«Ah! le gueux!» (05:14:04.16)s’écria Pencroff. (05:14:07.16)Aussitôt tous trois s’étaient lancés sur les traces de Top, et au moment où ils allaient le rejoindre, l’animal disparaissait sous les eaux d’une vaste mare, ombragée par de grands pins séculaires. (05:14:20.05)Nab, Harbert, Pencroff s’étaient arrêtés, immobiles. (05:14:34.07)Top s’était jeté à l’eau, mais le cabiai, caché au fond de la mare, ne paraissait plus. (05:14:44.09)«Attendons, dit le jeune garçon, car il viendra bientôt respirer à la surface. (05:14:55.23)- Ne se noiera-t-il pas? (05:15:02.11)demanda Nab. (05:15:05.09)- Non, répondit Harbert, puisqu’il a les pieds palmés, et c’est presque un amphibie. (05:15:12.07)Mais guettons-le.» (05:15:19.13)Top était resté à la nage. (05:15:22.23)Pencroff et ses deux compagnons allèrent occuper chacun un point de la berge, afin de couper toute retraite au cabiai, que le chien cherchait en nageant à la surface de la mare. (05:15:34.20)Harbert ne se trompait pas. (05:15:46.12)Après quelques minutes, l’animal remonta au-dessus des eaux. (05:15:52.18)Top d’un bond fut sur lui, et l’empêcha de plonger à nouveau. (05:16:00.15)Un instant plus tard, le cabiai, traîné jusqu’à la berge, était assommé d’un coup du bâton de Nab. (05:16:11.06)«Hurrah! s’écria Pencroff, qui employait volontiers ce cri de triomphe. (05:16:22.05)Rien qu’un charbon ardent, et ce rongeur sera rongé jusqu’aux os!» (05:16:31.21)Pencroff chargea le cabiai sur son épaule, et, jugeant à la hauteur du soleil qu’il devait être environ deux heures, il donna le signal du retour. (05:16:45.09)L’instinct de Top ne fut pas inutile aux chasseurs, qui, grâce à l’intelligent animal, purent retrouver le chemin déjà parcouru. (05:17:02.10)Une demi-heure après, ils arrivaient au coude de la rivière. (05:17:14.20)Ainsi qu’il l’avait fait la première fois, Pencroff établit rapidement un train de bois, bien que, faute de feu, cela lui semblât une besogne inutile, et, le train suivant le fil de l’eau, on revint vers les Cheminées. (05:17:30.12)Mais, le marin n’en était pas à cinquante pas qu’il s’arrêtait, poussait de nouveau un hurrah formidable, et, tendant la main vers l’angle de la falaise: (05:17:50.15)«Harbert! Nab! Voyez!» (05:18:05.03)s’écriait-il. (05:18:07.12)Une fumée s’échappait et tourbillonnait au-dessus des roches! (05:18:12.05)
Alexandre Dumas - Les trois mousquetaires
07:41:46|INTRODUCTIONIl y a un an à peu près, qu’en faisant à la Bibliothèque royale des recherches pour mon histoire de Louis XIV, je tombai par hasard sur les Mémoires de M. d’Artagnan, imprimés - comme la plus grande partie des ouvrages de cette époque, où les auteurs tenaient à dire la vérité sans aller faire un tour plus ou moins long à la Bastille - à Amsterdam, chez Pierre Rouge. (00:00:44.22)Le titre me séduisit: je les emportai chez moi, avec la permission de M. le conservateur; bien entendu, je les dévorai. (00:01:17.03)Mon intention n’est pas de faire ici une analyse de ce curieux ouvrage, et je me contenterai d’y renvoyer ceux de mes lecteurs qui apprécient les tableaux d’époques. (00:01:32.12)Ils y trouveront des portraits crayonnés de main de maître; et, quoique les esquisses soient, pour la plupart du temps, tracées sur des portes de caserne et sur des murs de cabaret, ils n’y reconnaîtront pas moins, aussi ressemblantes que dans l’histoire de M. Anquetil, les images de Louis XIII, d’Anne d’Autriche, de Richelieu, de Mazarin et de la plupart des courtisans de l’époque. (00:02:09.21)Mais, comme on le sait, ce qui frappe l’esprit capricieux du poète n’est pas toujours ce qui impressionne la masse des lecteurs. (00:02:40.02)Or, tout en admirant, comme les autres admireront sans doute, les détails que nous avons signalés, la chose qui nous préoccupa le plus est une chose à laquelle bien certainement personne avant nous n’avait fait la moindre attention. (00:03:01.21)D’Artagnan raconte qu’à sa première visite à M. de Tréville, le capitaine des mousquetaires du roi, il rencontra dans son antichambre trois jeunes gens servant dans l’illustre corps où il sollicitait l’honneur d’être reçu, et ayant nom Athos, Porthos et Aramis. (00:03:30.06)Nous l’avouons, ces trois noms étrangers nous frappèrent, et il nous vint aussitôt à l’esprit qu’ils n’étaient que des pseudonymes à l’aide desquels d’Artagnan avait déguisé des noms peut-être illustres, si toutefois les porteurs de ces noms d’emprunt ne les avaient pas choisis eux-mêmes le jour où, par caprice, par mécontentement ou par défaut de fortune, ils avaient endossé la simple casaque de mousquetaire. (00:04:13.04)Dès lors nous n’eûmes plus de repos que nous n’eussions retrouvé, dans les ouvrages contemporains, une trace quelconque de ces noms extraordinaires qui avaient fort éveillé notre curiosité. (00:04:48.20)Le seul catalogue des livres que nous lûmes pour arriver à ce but remplirait un feuilleton tout entier, ce qui serait peut-être fort instructif, mais à coups sûr peu amusant pour nos lecteurs. (00:05:10.22)Nous nous contenterons donc de leur dire qu’au moment où, découragé de tant d’investigations infructueuses, nous allions abandonner notre recherche, nous trouvâmes enfin, guidé par les conseils de notre illustre et savant ami Paulin Paris, un manuscrit in-folio, coté le n° 4772 ou 4773, nous ne nous le rappelons plus bien, ayant pour titre: «Mémoires de M. le comte de La Fère, concernant quelques-uns des événements qui se passèrent en France vers la fin du règne du roi Louis XIII et le commencement du règne du roi Louis XIV.» (00:05:59.17)On devine si notre joie fut grande, lorsqu’en feuilletant ce manuscrit, notre dernier espoir, nous trouvâmes à la vingtième page le nom d’Athos, à la vingt-septième le nom de Porthos, et à la trente et unième le nom d’Aramis. (00:06:52.06)La découverte d’un manuscrit complètement inconnu, dans une époque où la science historique est poussée à un si haut degré, nous parut presque miraculeuse. (00:07:17.09)Aussi nous hâtâmes-nous de solliciter la permission de le faire imprimer, dans le but de nous présenter un jour avec le bagage des autres à l’Académie des inscriptions et belles-lettres, si nous n’arrivions, chose fort probable, à entrer à l’Académie française avec notre propre bagage. (00:07:44.11)Cette permission, nous devons le dire, nous fut gracieusement accordée; ce que nous consignons ici pour donner un démenti public aux malveillants qui prétendent que nous vivons sous un gouvernement assez médiocrement disposé à l’endroit des gens de lettres. (00:08:20.20)Or, c’est la première partie de ce précieux manuscrit que nous offrons aujourd’hui à nos lecteurs, en lui restituant le titre qui lui convient, prenant l’engagement, si, comme nous n’en doutons pas, cette première partie obtient le succès qu’elle mérite, de publier incessamment la seconde. (00:08:53.03)En attendant, comme le parrain est un second père, nous invitons le lecteur à s’en prendre à nous, et non au comte de La Fère, de son plaisir ou de son ennui. (00:09:21.23)Cela posé, passons à notre histoire. (00:09:37.03)CHAPITRE PREMIER (00:09:42.22)LES TROIS PRÉSENTS DE M. D’ARTAGNAN PÈRE (00:09:46.03)Le premier lundi du mois d’avril 1625, le bourg de Meung, où naquit l’auteur du Roman de la Rose, semblait être dans une révolution aussi entière que si les huguenots en fussent venus faire une seconde Rochelle. (00:10:03.16)Plusieurs bourgeois, voyant s’enfuir les femmes du côté de la Grande-Rue, entendant les enfants crier sur le seuil des portes, se hâtaient d’endosser la cuirasse et, appuyant leur contenance quelque peu incertaine d’un mousquet ou d’une pertuisane, se dirigeaient vers l’hôtellerie du Franc Meunier, devant laquelle s’empressait, en grossissant de minute en minute, un groupe compact, bruyant et plein de curiosité. (00:10:45.12)En ce temps-là les paniques étaient fréquentes, et peu de jours se passaient sans qu’une ville ou l’autre enregistrât sur ses archives quelque événement de ce genre. (00:11:19.10)Il y avait les seigneurs qui guerroyaient entre eux; il y avait le roi qui faisait la guerre au cardinal; il y avait l’Espagnol qui faisait la guerre au roi. (00:11:37.08)Puis, outre ces guerres sourdes ou publiques, secrètes ou patentes, il y avait encore les voleurs, les mendiants, les huguenots, les loups et les laquais, qui faisaient la guerre à tout le monde. (00:11:59.05)Les bourgeois s’armaient toujours contre les voleurs, contre les loups, contre les laquais, - souvent contre les seigneurs et les huguenots, - quelquefois contre le roi, - mais jamais contre le cardinal et l’Espagnol. (00:12:24.16)Il résulta donc de cette habitude prise, que, ce susdit premier lundi du mois d’avril 1625, les bourgeois, entendant du bruit, et ne voyant ni le guidon jaune et rouge, ni la livrée du duc de Richelieu, se précipitèrent du côté de l’hôtel du Franc Meunier. (00:12:55.16)Arrivé là, chacun put voir et reconnaître la cause de cette rumeur. (00:13:16.23)Un jeune homme... - traçons son portrait d’un seul trait de plume: figurez-vous don Quichotte à dix-huit ans, don Quichotte décorcelé, sans haubert et sans cuissards, don Quichotte revêtu d’un pourpoint de laine dont la couleur bleue s’était transformée en une nuance insaisissable de lie-de-vin et d’azur céleste. (00:13:40.01)Visage long et brun; la pommette des joues saillante, signe d’astuce; les muscles maxillaires énormément développés, indice infaillible auquel on reconnaît le Gascon, même sans béret, et notre jeune homme portait un béret orné d’une espèce de plume; l’œil ouvert et intelligent; le nez crochu, mais finement dessiné; trop grand pour un adolescent, trop petit pour un homme fait, et qu’un œil peu exercé eût pris pour un fils de fermier en voyage, sans sa longue épée qui, pendue à un baudrier de peau, battait les mollets de son propriétaire quand il était à pied, et le poil hérissé de sa monture quand il était à cheval. (00:14:23.02)Car notre jeune homme avait une monture, et cette monture était même si remarquable, qu’elle fut remarquée: c’était un bidet du Béarn, âgé de douze ou quatorze ans, jaune de robe, sans crins à la queue, mais non pas sans javarts aux jambes, et qui, tout en marchant la tête plus bas que les genoux, ce qui rendait inutile l’application de la martingale, faisait encore également ses huit lieues par jour. (00:15:47.21)Malheureusement les qualités de ce cheval étaient si bien cachées sous son poil étrange et son allure incongrue, que dans un temps où tout le monde se connaissait en chevaux, l’apparition du susdit bidet à Meung, où il était entré il y avait un quart d’heure à peu près par la porte de Beaugency, produisit une sensation dont la défaveur rejaillit jusqu’à son cavalier. (00:16:33.15)Et cette sensation avait été d’autant plus pénible au jeune d’Artagnan (ainsi s’appelait le don Quichotte de cette autre Rossinante), qu’il ne se cachait pas le côté ridicule que lui donnait, si bon cavalier qu’il fût, une pareille monture; aussi avait-il fort soupiré en acceptant le don que lui en avait fait M. d’Artagnan père. (00:17:18.09)Il n’ignorait pas qu’une pareille bête valait au moins vingt livres: il est vrai que les paroles dont le présent avait été accompagné n’avaient pas de prix. (00:17:48.16)«Mon fils, avait dit le gentilhomme gascon - dans ce pur patois de Béarn dont Henri IV n’avait jamais pu parvenir à se défaire -, mon fils, ce cheval est né dans la maison de votre père, il y a tantôt treize ans, et y est resté depuis ce temps-là, ce qui doit vous porter à l’aimer. (00:18:16.13)Ne le vendez jamais, laissez-le mourir tranquillement et honorablement de vieillesse, et si vous faites campagne avec lui, ménagez-le comme vous ménageriez un vieux serviteur. (00:18:44.15)À la cour, continua M. d’Artagnan père, si toutefois vous avez l’honneur d’y aller, honneur auquel, du reste, votre vieille noblesse vous donne des droits, soutenez dignement votre nom de gentilhomme, qui a été porté dignement par vos ancêtres depuis plus de cinq cents ans. (00:19:13.02)Pour vous et pour les vôtres - par les vôtres, j’entends vos parents et vos amis -, ne supportez jamais rien que de M. le cardinal et du roi. (00:19:44.08)C’est par son courage, entendez-vous bien, par son courage seul, qu’un gentilhomme fait son chemin aujourd’hui. (00:20:00.04)Quiconque tremble une seconde laisse peut-être échapper l’appât que, pendant cette seconde justement, la fortune lui tendait. (00:20:15.17)Vous êtes jeune, vous devez être brave par deux raisons: la première, c’est que vous êtes Gascon, et la seconde, c’est que vous êtes mon fils. (00:20:33.06)Ne craignez pas les occasions et cherchez les aventures. (00:20:45.09)Je vous ai fait apprendre à manier l’épée; vous avez un jarret de fer, un poignet d’acier; battez-vous à tout propos; battez-vous d’autant plus que les duels sont défendus, et que, par conséquent, il y a deux fois du courage à se battre. (00:21:04.03)Je n’ai, mon fils, à vous donner que quinze écus, mon cheval et les conseils que vous venez d’entendre. (00:21:25.10)Votre mère y ajoutera la recette d’un certain baume qu’elle tient d’une bohémienne, et qui a une vertu miraculeuse pour guérir toute blessure qui n’atteint pas le cœur. (00:21:42.10)Faites votre profit du tout, et vivez heureusement et longtemps. (00:21:56.15)- Je n’ai plus qu’un mot à ajouter, et c’est un exemple que je vous propose, non pas le mien, car je n’ai, moi, jamais paru à la cour et n’ai fait que les guerres de religion en volontaire; je veux parler de M. de Tréville, qui était mon voisin autrefois, et qui a eu l’honneur de jouer tout enfant avec notre roi Louis treizième, que Dieu conserve! (00:22:21.20)Quelquefois leurs jeux dégénéraient en bataille et dans ces batailles le roi n’était pas toujours le plus fort. (00:22:51.05)Les coups qu’il en reçut lui donnèrent beaucoup d’estime et d’amitié pour M. de Tréville. (00:23:02.21)Plus tard, M. de Tréville se battit contre d’autres dans son premier voyage à Paris, cinq fois; depuis la mort du feu roi jusqu’à la majorité du jeune sans compter les guerres et les sièges, sept fois; et depuis cette majorité jusqu’aujourd’hui, cent fois peut-être! (00:23:26.16)- Aussi, malgré les édits, les ordonnances et les arrêts, le voilà capitaine des mousquetaires, c’est-à-dire chef d’une légion de Césars, dont le roi fait un très grand cas, et que M. le cardinal redoute, lui qui ne redoute pas grand-chose, comme chacun sait. (00:24:03.05)De plus, M. de Tréville gagne dix mille écus par an; c’est donc un fort grand seigneur. (00:24:26.07)- Il a commencé comme vous, allez le voir avec cette lettre, et réglez-vous sur lui, afin de faire comme lui.» (00:24:40.01)Sur quoi, M. d’Artagnan père ceignit à son fils sa propre épée, l’embrassa tendrement sur les deux joues et lui donna sa bénédiction. (00:24:56.01)En sortant de la chambre paternelle, le jeune homme trouva sa mère qui l’attendait avec la fameuse recette dont les conseils que nous venons de rapporter devaient nécessiter un assez fréquent emploi. (00:25:16.16)Les adieux furent de ce côté plus longs et plus tendres qu’ils ne l’avaient été de l’autre, non pas que M. d’Artagnan n’aimât son fils, qui était sa seule progéniture, mais M. d’Artagnan était un homme, et il eût regardé comme indigne d’un homme de se laisser aller à son émotion, tandis que Mme d’Artagnan était femme et, de plus, était mère. (00:25:50.11)- Elle pleura abondamment, et, disons-le à la louange de M. d’Artagnan fils, quelques efforts qu’il tentât pour rester ferme comme le devait être un futur mousquetaire, la nature l’emporta et il versa force larmes, dont il parvint à grand-peine à cacher la moitié. (00:26:28.11)Le même jour le jeune homme se mit en route, muni des trois présents paternels et qui se composaient, comme nous l’avons dit, de quinze écus, du cheval et de la lettre pour M. de Tréville; comme on le pense bien, les conseils avaient été donnés par-dessus le marché. (00:27:03.09)Avec un pareil vade-mecum, d’Artagnan se trouva, au moral comme au physique, une copie exacte du héros de Cervantes, auquel nous l’avons si heureusement comparé lorsque nos devoirs d’historien nous ont fait une nécessité de tracer son portrait. (00:27:35.03)Don Quichotte prenait les moulins à vent pour des géants et les moutons pour des armées, d’Artagnan prit chaque sourire pour une insulte et chaque regard pour une provocation. Il en résulta qu’il eut toujours le poing fermé depuis Tarbes jusqu’à Meung, et que l’un dans l’autre il porta la main au pommeau de son épée dix fois par jour; toutefois le poing ne descendit sur aucune mâchoire, et l’épée ne sortit point de son fourreau. (00:28:13.23)Ce n’est pas que la vue du malencontreux bidet jaune n’épanouît bien des sourires sur les visages des passants; mais, comme au-dessus du bidet sonnait une épée de taille respectable et qu’au-dessus de cette épée brillait un œil plutôt féroce que fier, les passants réprimaient leur hilarité, ou, si l’hilarité l’emportait sur la prudence, ils tâchaient au moins de ne rire que d’un seul côté, comme les masques antiques. (00:29:01.13)D’Artagnan demeura donc majestueux et intact dans sa susceptibilité jusqu’à cette malheureuse ville de Meung. (00:29:34.21)Mais là, comme il descendait de cheval à la porte du Franc Meunier sans que personne, hôte, garçon ou palefrenier, fût venu prendre l’étrier au montoir, d’Artagnan avisa à une fenêtre entrouverte du rez-de-chaussée un gentilhomme de belle taille et de haute mine, quoique au visage légèrement renfrogné, lequel causait avec deux personnes qui paraissaient l’écouter avec déférence. D’Artagnan crut tout naturellement, selon son habitude, être l’objet de la conversation et écouta. (00:30:14.06)Cette fois, d’Artagnan ne s’était trompé qu’à moitié: ce n’était pas de lui qu’il était question, mais de son cheval. (00:30:55.18)Le gentilhomme paraissait énumérer à ses auditeurs toutes ses qualités, et comme, ainsi que je l’ai dit, les auditeurs paraissaient avoir une grande déférence pour le narrateur, ils éclataient de rire à tout moment. (00:31:16.15)Or, comme un demi-sourire suffisait pour éveiller l’irascibilité du jeune homme, on comprend quel effet produisit sur lui tant de bruyante hilarité. (00:31:39.13)Cependant d’Artagnan voulut d’abord se rendre compte de la physionomie de l’impertinent qui se moquait de lui. (00:31:57.03)Il fixa son regard fier sur l’étranger et reconnut un homme de quarante à quarante-cinq ans, aux yeux noirs et perçants, au teint pâle, au nez fortement accentué, à la moustache noire et parfaitement taillée; il était vêtu d’un pourpoint et d’un haut-de-chausses violet avec des aiguillettes de même couleur, sans aucun ornement que les crevés habituels par lesquels passait la chemise. (00:32:27.16)Ce haut-de-chausses et ce pourpoint, quoique neufs, paraissaient froissés comme des habits de voyage longtemps renfermés dans un portemanteau. (00:33:02.07)D’Artagnan fit toutes ces remarques avec la rapidité de l’observateur le plus minutieux, et sans doute par un sentiment instinctif qui lui disait que cet inconnu devait avoir une grande influence sur sa vie à venir. (00:33:23.06)Or, comme au moment où d’Artagnan fixait son regard sur le gentilhomme au pourpoint violet, le gentilhomme faisait à l’endroit du bidet béarnais une de ses plus savantes et de ses plus profondes démonstrations, ses deux auditeurs éclatèrent de rire, et lui-même laissa visiblement, contre son habitude, errer, si l’on peut parler ainsi, un pâle sourire sur son visage. (00:33:58.11)Cette fois, il n’y avait plus de doute, d’Artagnan était réellement insulté. (00:34:28.15)Aussi, plein de cette conviction, enfonça-t-il son béret sur ses yeux, et, tâchant de copier quelques-uns des airs de cour qu’il avait surpris en Gascogne chez des seigneurs en voyage, il s’avança, une main sur la garde de son épée et l’autre appuyée sur la hanche. (00:34:50.13)Malheureusement, au fur et à mesure qu’il avançait, la colère l’aveuglant de plus en plus, au lieu du discours digne et hautain qu’il avait préparé pour formuler sa provocation, il ne trouva plus au bout de sa langue qu’une personnalité grossière qu’il accompagna d’un geste furieux. (00:35:23.14)«Eh! (00:35:41.03)Monsieur, s’écria-t-il, monsieur, qui vous cachez derrière ce volet! oui, vous, dites-moi donc un peu de quoi vous riez, et nous rirons ensemble.» (00:35:51.17)Le gentilhomme ramena lentement les yeux de la monture au cavalier, comme s’il lui eût fallu un certain temps pour comprendre que c’était à lui que s’adressaient de si étranges reproches; puis, lorsqu’il ne put plus conserver aucun doute, ses sourcils se froncèrent légèrement, et après une assez longue pause, avec un accent d’ironie et d’insolence impossible à décrire, il répondit à d’Artagnan: «Je ne vous parle pas, monsieur. (00:36:29.13)– Mais je vous parle, moi!» (00:36:57.21)s’écria le jeune homme exaspéré de ce mélange d’insolence et de bonnes manières, de convenances et de dédains. (00:37:07.01)L’inconnu le regarda encore un instant avec son léger sourire, et, se retirant de la fenêtre, sortit lentement de l’hôtellerie pour venir à deux pas de d’Artagnan se planter en face du cheval. (00:37:27.11)Sa contenance tranquille et sa physionomie railleuse avaient redoublé l’hilarité de ceux avec lesquels il causait et qui, eux, étaient restés à la fenêtre. (00:37:49.14)D’Artagnan, le voyant arriver, tira son épée d’un pied hors du fourreau. (00:38:04.14)«Ce cheval est décidément ou plutôt a été dans sa jeunesse bouton d’or, reprit l’inconnu continuant les investigations commencées et s’adressant à ses auditeurs de la fenêtre, sans paraître aucunement remarquer l’exaspération de d’Artagnan, qui cependant se redressait entre lui et eux. (00:38:27.19)C’est une couleur fort connue en botanique, mais jusqu’à présent fort rare chez les chevaux. (00:38:54.06)– Tel rit du cheval qui n’oserait pas rire du maître! s’écria l’émule de Tréville, furieux. (00:39:05.23)– Je ne ris pas souvent, monsieur, reprit l’inconnu, ainsi que vous pouvez le voir vous-même à l’air de mon visage; mais je tiens cependant à conserver le privilège de rire quand il me plaît. (00:39:25.04)– Et moi, s’écria d’Artagnan, je ne veux pas qu’on rie quand il me déplaît! (00:39:42.03)– En vérité, monsieur? continua l’inconnu plus calme que jamais, eh bien, c’est parfaitement juste.» (00:39:54.17)Et tournant sur ses talons, il s’apprêta à rentrer dans l’hôtellerie par la grande porte, sous laquelle d’Artagnan en arrivant avait remarqué un cheval tout sellé. (00:40:11.21)Mais d’Artagnan n’était pas de caractère à lâcher ainsi un homme qui avait eu l’insolence de se moquer de lui. (00:40:27.11)Il tira son épée entièrement du fourreau et se mit à sa poursuite en criant: «Tournez, tournez donc, monsieur le railleur, que je ne vous frappe point par-derrière. (00:40:44.22)– Me frapper, moi! dit l’autre en pivotant sur ses talons et en regardant le jeune homme avec autant d’étonnement que de mépris. (00:41:02.03)Allons, allons donc, mon cher, vous êtes fou!» (00:41:13.19)Puis, à demi-voix, et comme s’il se fût parlé à lui-même: (00:41:21.16)«C’est fâcheux, continua-t-il, quelle trouvaille pour Sa Majesté, qui cherche des braves de tous côtés pour recruter ses mousquetaires!» (00:41:37.23)Il achevait à peine, que d’Artagnan lui allongea un si furieux coup de pointe, que, s’il n’eût fait vivement un bond en arrière, il est probable qu’il eût plaisanté pour la dernière fois. (00:41:57.08)L’inconnu vit alors que la chose passait la raillerie, tira son épée, salua son adversaire et se mit gravement en garde. (00:42:16.05)Mais au même moment ses deux auditeurs, accompagnés de l’hôte, tombèrent sur d’Artagnan à grands coups de bâtons, de pelles et de pincettes. (00:42:34.15)Cela fit une diversion si rapide et si complète à l’attaque, que l’adversaire de d’Artagnan, pendant que celui-ci se retournait pour faire face à cette grêle de coups, rengainait avec la même précision, et, d’acteur qu’il avait manqué d’être, redevenait spectateur du combat, rôle dont il s’acquitta avec son impassibilité ordinaire, tout en marmottant néanmoins: «La peste soit des Gascons! (00:43:08.06)Remettez-le sur son cheval orange, et qu’il s’en aille! (00:43:38.03)– Pas avant de t’avoir tué, lâche!» (00:43:44.22)criait d’Artagnan tout en faisant face du mieux qu’il pouvait et sans reculer d’un pas à ses trois ennemis, qui le moulaient de coups. (00:43:55.20)«Encore une gasconnade, murmura le gentilhomme. (00:44:09.18)Sur mon honneur, ces Gascons sont incorrigibles! (00:44:16.10)Continuez donc la danse, puisqu’il le veut absolument. (00:44:24.01)Quand il sera las, il dira qu’il en a assez.» (00:44:30.23)Mais l’inconnu ne savait pas encore à quel genre d’entêté il avait affaire; d’Artagnan n’était pas homme à jamais demander merci. (00:44:43.15)Le combat continua donc quelques secondes encore; enfin d’Artagnan, épuisé, laissa échapper son épée qu’un coup de bâton brisa en deux morceaux. (00:45:01.07)Un autre coup, qui lui entama le front, le renversa presque en même temps tout sanglant et presque évanoui. (00:45:17.23)C’est à ce moment que de tous côtés on accourut sur le lieu de la scène. (00:45:29.15)L’hôte, craignant du scandale, emporta, avec l’aide de ses garçons, le blessé dans la cuisine où quelques soins lui furent accordés. (00:45:44.04)Quant au gentilhomme, il était revenu prendre sa place à la fenêtre et regardait avec une certaine impatience toute cette foule, qui semblait en demeurant là lui causer une vive contrariété. (00:46:06.18)«Eh bien, comment va cet enragé? (00:46:19.17)reprit-il en se retournant au bruit de la porte qui s’ouvrit et en s’adressant à l’hôte qui venait s’informer de sa santé. (00:46:29.18)– Votre Excellence est saine et sauve? (00:46:41.02)demanda l’hôte. (00:46:45.19)– Oui, parfaitement saine et sauve, mon cher hôtelier, et c’est moi qui vous demande ce qu’est devenu notre jeune homme. (00:46:56.15)– Il va mieux, dit l’hôte: il s’est évanoui tout à fait. (00:47:07.12)– Vraiment? (00:47:12.16)fit le gentilhomme. (00:47:15.13)– Mais avant de s’évanouir il a rassemblé toutes ses forces pour vous appeler et vous défier en vous appelant. (00:47:22.23)– Mais c’est donc le diable en personne que ce gaillard-là! (00:47:33.17)s’écria l’inconnu. (00:47:38.20)– Oh! non, Votre Excellence, ce n’est pas le diable, reprit l’hôte avec une grimace de mépris, car pendant son évanouissement nous l’avons fouillé, et il n’a dans son paquet qu’une chemise et dans sa bourse que onze écus, ce qui ne l’a pas empêché de dire en s’évanouissant que si pareille chose était arrivée à Paris, vous vous en repentiriez tout de suite, tandis qu’ici vous ne vous en repentirez que plus tard. (00:48:05.23)– Alors, dit froidement l’inconnu, c’est quelque prince du sang déguisé. (00:48:34.09)– Je vous dis cela, mon gentilhomme, reprit l’hôte, afin que vous vous teniez sur vos gardes. (00:48:46.11)– Et il n’a nommé personne dans sa colère? (00:48:55.06)– Si fait, il frappait sur sa poche, et il disait: «Nous verrons ce que M. de Tréville pensera de cette insulte faite à son protégé. (00:49:06.20)– M. de Tréville? dit l’inconnu en devenant attentif; il frappait sur sa poche en prononçant le nom de M. de Tréville?... (00:49:22.12)Voyons, mon cher hôte, pendant que votre jeune homme était évanoui, vous n’avez pas été, j’en suis bien sûr, sans regarder aussi cette poche-là. (00:49:41.23)Qu’y avait-il? (00:49:52.23)– Une lettre adressée à M. de Tréville, capitaine des mousquetaires. (00:49:59.06)– En vérité! (00:50:05.17)– C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire, Excellence.» (00:50:10.05)L’hôte, qui n’était pas doué d’une grande perspicacité, ne remarqua point l’expression que ses paroles avaient donnée à la physionomie de l’inconnu. (00:50:23.07)Celui-ci quitta le rebord de la croisée sur lequel il était toujours resté appuyé du bout du coude, et fronça le sourcil en homme inquiet. (00:50:40.23)«Diable! murmura-t-il entre ses dents, Tréville m’aurait-il envoyé ce Gascon? il est bien jeune! (00:50:56.02)Mais un coup d’épée est un coup d’épée, quel que soit l’âge de celui qui le donne, et l’on se défie moins d’un enfant que de tout autre; il suffit parfois d’un faible obstacle pour contrarier un grand dessein.» (00:51:14.19)Et l’inconnu tomba dans une réflexion qui dura quelques minutes. (00:51:37.19)«Voyons, l’hôte, dit-il, est-ce que vous ne me débarrasserez pas de ce frénétique? (00:51:44.01)En conscience, je ne puis le tuer, et cependant, ajouta-t-il avec une expression froidement menaçante, cependant il me gêne. (00:51:59.10)Où est-il? (00:52:08.08)– Dans la chambre de ma femme, où on le panse, au premier étage. (00:52:14.09)– Ses hardes et son sac sont avec lui? (00:52:22.05)il n’a pas quitté son pourpoint? (00:52:26.20)– Tout cela, au contraire, est en bas dans la cuisine. (00:52:33.04)Mais puisqu’il vous gêne, ce jeune fou... (00:52:39.08)– Sans doute. (00:52:43.15)Il cause dans votre hôtellerie un scandale auquel d’honnêtes gens ne sauraient résister. (00:52:49.23)Montez chez vous, faites mon compte et avertissez mon laquais. (00:52:59.15)– Quoi! (00:53:04.10)Monsieur nous quitte déjà? (00:53:06.09)– Vous le savez bien, puisque je vous avais donné l’ordre de seller mon cheval. (00:53:14.15)Ne m’a-t-on point obéi? (00:53:21.01)– Si fait, et comme Votre Excellence a pu le voir, son cheval est sous la grande porte, tout appareillé pour partir. (00:53:31.01)– C’est bien, faites ce que je vous ai dit alors.» (00:53:41.23)«Ouais! se dit l’hôte, aurait-il peur du petit garçon?» (00:53:49.11)Mais un coup d’œil impératif de l’inconnu vint l’arrêter court. Il salua humblement et sortit. (00:54:00.22)«Il ne faut pas que Milady soit aperçue de ce drôle, continua l’étranger: elle ne doit pas tarder à passer: déjà même elle est en retard. (00:54:16.00)Décidément, mieux vaut que je monte à cheval et que j’aille au-devant d’elle... (00:54:31.03)Si seulement je pouvais savoir ce que contient cette lettre adressée à Tréville!» (00:54:39.19)Et l’inconnu, tout en marmottant, se dirigea vers la cuisine. (00:54:50.09)Pendant ce temps, l’hôte, qui ne doutait pas que ce ne fût la présence du jeune garçon qui chassât l’inconnu de son hôtellerie, était remonté chez sa femme et avait trouvé d’Artagnan maître enfin de ses esprits. (00:55:08.18)Alors, tout en lui faisant comprendre que la police pourrait bien lui faire un mauvais parti pour avoir été chercher querelle à un grand seigneur - car, à l’avis de l’hôte, l’inconnu ne pouvait être qu’un grand seigneur -, il le détermina, malgré sa faiblesse, à se lever et à continuer son chemin. (00:55:42.14)D’Artagnan à moitié abasourdi, sans pourpoint et la tête tout emmaillotée de linges, se leva donc et, poussé par l’hôte, commença de descendre; mais, en arrivant à la cuisine, la première chose qu’il aperçut fut son provocateur qui causait tranquillement au marchepied d’un lourd carrosse attelé de deux gros chevaux normands. (00:56:20.15)Son interlocutrice, dont la tête apparaissait encadrée par la portière, était une femme de vingt à vingt-deux ans. (00:56:50.13)Nous avons déjà dit avec quelle rapidité d’investigation d’Artagnan embrassait toute une physionomie; il vit donc du premier coup d’œil que la femme était jeune et belle. (00:57:08.09)Or cette beauté le frappa d’autant plus qu’elle était parfaitement étrangère aux pays méridionaux que jusque-là d’Artagnan avait habités. (00:57:22.04)C’était une pâle et blonde personne, aux longs cheveux bouclés tombant sur ses épaules, aux grands yeux bleus languissants, aux lèvres rosées et aux mains d’albâtre. (00:57:45.11)Elle causait très vivement avec l’inconnu. (00:57:59.20)«Ainsi, Son Éminence m’ordonne..., disait la dame. (00:58:07.13)– De retourner à l’instant même en Angleterre, et de la prévenir directement si le duc quittait Londres. (00:58:17.23)– Et quant à mes autres instructions? (00:58:26.10)demanda la belle voyageuse. (00:58:31.09)– Elles sont renfermées dans cette boîte, que vous n’ouvrirez que de l’autre côté de la Manche. (00:58:38.18)– Très bien; et vous, que faites-vous? (00:58:47.15)– Moi, je retourne à Paris. (00:58:53.11)– Sans châtier cet insolent petit garçon?» (00:58:59.08)demanda la dame. (00:59:04.13)L’inconnu allait répondre: mais, au moment où il ouvrait la bouche, d’Artagnan, qui avait tout entendu, s’élança sur le seuil de la porte. (00:59:15.18)«C’est cet insolent petit garçon qui châtie les autres, s’écria-t-il, et j’espère bien que cette fois-ci celui qu’il doit châtier ne lui échappera pas comme la première. (00:59:36.17)– Ne lui échappera pas? (00:59:47.10)reprit l’inconnu en fronçant le sourcil. (00:59:52.02)– Non, devant une femme, vous n’oseriez pas fuir, je présume. (01:00:00.04)– Songez, s’écria Milady en voyant le gentilhomme porter la main à son épée, songez que le moindre retard peut tout perdre. (01:00:12.22)– Vous avez raison, s’écria le gentilhomme; partez donc de votre côté, moi, je pars du mien.» (01:00:28.01)Et, saluant la dame d’un signe de tête, il s’élança sur son cheval, tandis que le cocher du carrosse fouettait vigoureusement son attelage. (01:00:44.13)Les deux interlocuteurs partirent donc au galop, s’éloignant chacun par un côté opposé de la rue. (01:00:58.08)«Eh! votre dépense», vociféra l’hôte, dont l’affection pour son voyageur se changeait en un profond dédain en voyant qu’il s’éloignait sans solder ses comptes. (01:01:14.20)«Paie, maroufle», s’écria le voyageur toujours galopant à son laquais, lequel jeta aux pieds de l’hôte deux ou trois pièces d’argent et se mit à galoper après son maître. (01:01:25.10)«Ah! lâche, ah! misérable, ah! faux gentilhomme!» cria d’Artagnan s’élançant à son tour après le laquais. (01:01:45.03)Mais le blessé était trop faible encore pour supporter une pareille secousse. (01:01:57.14)À peine eut-il fait dix pas, que ses oreilles tintèrent, qu’un éblouissement le prit, qu’un nuage de sang passa sur ses yeux et qu’il tomba au milieu de la rue, en criant encore: (01:02:12.20)«Lâche! (01:02:27.01)lâche! (01:02:29.04)lâche! (01:02:31.07)– Il est en effet bien lâche», murmura l’hôte en s’approchant de d’Artagnan, et essayant par cette flatterie de se raccommoder avec le pauvre garçon, comme le héron de la fable avec son limaçon du soir. (01:02:44.04)«Oui, bien lâche, murmura d’Artagnan; mais elle, bien belle! (01:03:04.08)– Qui, elle? (01:03:11.11)demanda l’hôte. (01:03:14.06)– Milady», balbutia d’Artagnan. Et il s’évanouit une seconde fois. (01:03:21.09)«C’est égal, dit l’hôte, j’en perds deux, mais il me reste celui-là, que je suis sûr de conserver au moins quelques jours. (01:03:34.11)C’est toujours onze écus de gagnés.» (01:03:46.01)On sait que onze écus faisaient juste la somme qui restait dans la bourse de d’Artagnan. (01:03:53.20)L’hôte avait compté sur onze jours de maladie à un écu par jour; mais il avait compté sans son voyageur. (01:04:06.03)Le lendemain, dès cinq heures du matin, d’Artagnan se leva, descendit lui-même à la cuisine, demanda, outre quelques autres ingrédients dont la liste n’est pas parvenue jusqu’à nous, du vin, de l’huile, du romarin, et, la recette de sa mère à la main, se composa un baume dont il oignit ses nombreuses blessures, renouvelant ses compresses lui-même et ne voulant admettre l’adjonction d’aucun médecin. Grâce sans doute à l’efficacité du baume de Bohême, et peut-être aussi grâce à l’absence de tout docteur, d’Artagnan se trouva sur pied dès le soir même, et à peu près guéri le lendemain. (01:04:50.20)Mais, au moment de payer ce romarin, cette huile et ce vin, seule dépense du maître qui avait gardé une diète absolue, tandis qu’au contraire le cheval jaune, au dire de l’hôtelier du moins, avait mangé trois fois plus qu’on n’eût raisonnablement pu le supposer pour sa taille, d’Artagnan ne trouva dans sa poche que sa petite bourse de velours râpé ainsi que les onze écus qu’elle contenait; mais quant à la lettre adressée à M. de Tréville, elle avait disparu. (01:05:51.14)Le jeune homme commença par chercher cette lettre avec une grande patience, tournant et retournant vingt fois ses poches et ses goussets, fouillant et refouillant dans son sac, ouvrant et refermant sa bourse; mais lorsqu’il eut acquis la conviction que la lettre était introuvable, il entra dans un troisième accès de rage, qui faillit lui occasionner une nouvelle consommation de vin et d’huile aromatisés: car, en voyant cette jeune mauvaise tête s’échauffer et menacer de tout casser dans l’établissement si l’on ne retrouvait pas sa lettre, l’hôte s’était déjà saisi d’un épieu, sa femme d’un manche à balai, et ses garçons des mêmes bâtons qui avaient servi la surveille. (01:07:03.19)«Ma lettre de recommandation! (01:07:49.03)s’écria d’Artagnan, ma lettre de recommandation, sangdieu! (01:07:56.04)ou je vous embroche tous comme des ortolans!» (01:08:02.08)Malheureusement une circonstance s’opposait à ce que le jeune homme accomplît sa menace: c’est que, comme nous l’avons dit, son épée avait été, dans sa première lutte, brisée en deux morceaux, ce qu’il avait parfaitement oublié. (01:08:21.10)Il en résulta que, lorsque d’Artagnan voulut en effet dégainer, il se trouva purement et simplement armé d’un tronçon d’épée de huit ou dix pouces à peu près, que l’hôte avait soigneusement renfoncé dans le fourreau. (01:08:49.10)Quant au reste de la lame, le chef l’avait adroitement détourné pour s’en faire une lardoire. (01:09:10.03)Cependant cette déception n’eût probablement pas arrêté notre fougueux jeune homme, si l’hôte n’avait réfléchi que la réclamation que lui adressait son voyageur était parfaitement juste. (01:09:28.11)«Mais, au fait, dit-il en abaissant son épieu, où est cette lettre? (01:09:43.16)– Oui, où est cette lettre? cria d’Artagnan. (01:09:52.22)D’abord, je vous en préviens, cette lettre est pour M. de Tréville, et il faut qu’elle se retrouve; ou si elle ne se retrouve pas, il saura bien la faire retrouver, lui!» (01:10:07.23)Cette menace acheva d’intimider l’hôte. (01:10:18.23)Après le roi et M. le cardinal, M. de Tréville était l’homme dont le nom peut-être était le plus souvent répété par les militaires et même par les bourgeois. (01:10:31.07)Il y avait bien le père Joseph, c’est vrai; mais son nom à lui n’était jamais prononcé que tout bas, tant était grande la terreur qu’inspirait l’Éminence grise, comme on appelait le familier du cardinal. (01:10:53.07)Aussi, jetant son épieu loin de lui, et ordonnant à sa femme d’en faire autant de son manche à balai et à ses valets de leurs bâtons, il donna le premier l’exemple en se mettant lui-même à la recherche de la lettre perdue. (01:11:19.03)«Est-ce que cette lettre renfermait quelque chose de précieux? (01:11:34.23)demanda l’hôte au bout d’un instant d’investigations inutiles. (01:11:42.04)– Sandis! je le crois bien! s’écria le Gascon qui comptait sur cette lettre pour faire son chemin à la cour; elle contenait ma fortune. (01:11:56.08)– Des bons sur l’épargne? (01:12:06.16)demanda l’hôte inquiet. (01:12:10.09)– Des bons sur la trésorerie particulière de Sa Majesté», répondit d’Artagnan, qui, comptant entrer au service du roi grâce à cette recommandation, croyait pouvoir faire sans mentir cette réponse quelque peu hasardée. (01:12:27.03)«Diable! (01:12:43.20)fit l’hôte tout à fait désespéré. (01:12:47.07)– Mais il n’importe, continua d’Artagnan avec l’aplomb national, il n’importe, et l’argent n’est rien: - cette lettre était tout. (01:12:58.22)J’eusse mieux aimé perdre mille pistoles que de la perdre.» (01:13:12.15)Il ne risquait pas davantage à dire vingt mille, mais une certaine pudeur juvénile le retint. (01:13:22.13)Un trait de lumière frappa tout à coup l’esprit de l’hôte qui se donnait au diable en ne trouvant rien. (01:13:35.15)«Cette lettre n’est point perdue, s’écria-t-il. (01:13:46.09)– Ah! (01:13:49.17)fit d’Artagnan. (01:13:52.06)– Non; elle vous a été prise. (01:13:56.12)– Prise! et par qui? (01:14:02.02)– Par le gentilhomme d’hier. (01:14:05.07)Il est descendu à la cuisine, où était votre pourpoint. (01:14:11.17)Il y est resté seul. (01:14:17.07)Je gagerais que c’est lui qui l’a volée. (01:14:22.19)– Vous croyez?» répondit d’Artagnan peu convaincu; car il savait mieux que personne l’importance toute personnelle de cette lettre, et n’y voyait rien qui pût tenter la cupidité. (01:14:36.01)Le fait est qu’aucun des valets, aucun des voyageurs présents n’eût rien gagné à posséder ce papier. (01:14:54.03)«Vous dites donc, reprit d’Artagnan, que vous soupçonnez cet impertinent gentilhomme. (01:15:07.18)– Je vous dis que j’en suis sûr, continua l’hôte; lorsque je lui ai annoncé que Votre Seigneurie était le protégé de M. de Tréville, et que vous aviez même une lettre pour cet illustre gentilhomme, il a paru fort inquiet, m’a demandé où était cette lettre, et est descendu immédiatement à la cuisine où il savait qu’était votre pourpoint. (01:15:34.10)– Alors c’est mon voleur, répondit d’Artagnan; je m’en plaindrai à M. de Tréville, et M. de Tréville s’en plaindra au roi.» (01:16:04.12)Puis il tira majestueusement deux écus de sa poche, les donna à l’hôte, qui l’accompagna, le chapeau à la main, jusqu’à la porte, remonta sur son cheval jaune, qui le conduisit sans autre incident jusqu’à la porte Saint-Antoine à Paris, où son propriétaire le vendit trois écus, ce qui était fort bien payé, attendu que d’Artagnan l’avait fort surmené pendant la dernière étape. (01:16:39.02)Aussi le maquignon auquel d’Artagnan le céda moyennant les neuf livres susdites ne cacha-t-il point au jeune homme qu’il n’en donnait cette somme exorbitante qu’à cause de l’originalité de sa couleur. (01:17:15.07)D’Artagnan entra donc dans Paris à pied, portant son petit paquet sous son bras, et marcha tant qu’il trouvât à louer une chambre qui convînt à l’exiguïté de ses ressources. (01:17:37.12)Cette chambre fut une espèce de mansarde, sise rue des Fossoyeurs, près du Luxembourg. (01:17:56.10)Aussitôt le denier à Dieu donné, d’Artagnan prit possession de son logement, passa le reste de la journée à coudre à son pourpoint et à ses chausses des passementeries que sa mère avait détachées d’un pourpoint presque neuf de M. d’Artagnan père, et qu’elle lui avait données en cachette; puis il alla quai de la Ferraille, faire remettre une lame à son épée; puis il revint au Louvre s’informer, au premier mousquetaire qu’il rencontra, de la situation de l’hôtel de M. de Tréville, lequel était situé rue du Vieux-Colombier, c’est-à-dire justement dans le voisinage de la chambre arrêtée par d’Artagnan: circonstance qui lui parut d’un heureux augure pour le succès de son voyage. (01:18:44.10)Après quoi, content de la façon dont il s’était conduit à Meung, sans remords dans le passé, confiant dans le présent et plein d’espérance dans l’avenir, il se coucha et s’endormit du sommeil du brave. (01:19:40.13)Ce sommeil, tout provincial encore, le conduisit jusqu’à neuf heures du matin, heure à laquelle il se leva pour se rendre chez ce fameux M. de Tréville, le troisième personnage du royaume d’après l’estimation paternelle. (01:20:09.12)CHAPITRE II (01:20:25.09)L’ANTICHAMBRE DE M. DE TRÉVILLE (01:20:28.03)M. de Troisvilles, comme s’appelait encore sa famille en Gascogne, ou M. de Tréville, comme il avait fini par s’appeler lui-même à Paris, avait réellement commencé comme d’Artagnan, c’est-à-dire sans un sou vaillant, mais avec ce fonds d’audace, d’esprit et d’entendement qui fait que le plus pauvre gentillâtre gascon reçoit souvent plus en ses espérances de l’héritage paternel que le plus riche gentilhomme périgourdin ou berrichon ne reçoit en réalité. (01:20:59.14)Sa bravoure insolente, son bonheur plus insolent encore dans un temps où les coups pleuvaient comme grêle, l’avaient hissé au sommet de cette échelle difficile qu’on appelle la faveur de cour, et dont il avait escaladé quatre à quatre les échelons. (01:21:44.02)Il était l’ami du roi, lequel honorait fort, comme chacun sait, la mémoire de son père Henri IV. (01:22:05.13)Le père de M. de Tréville l’avait si fidèlement servi dans ses guerres contre la Ligue, qu’à défaut d’argent comptant - chose qui toute la vie manqua au Béarnais, lequel paya constamment ses dettes avec la seule chose qu’il n’eût jamais besoin d’emprunter, c’est-à-dire avec de l’esprit -, qu’à défaut d’argent comptant, disons-nous, il l’avait autorisé, après la reddition de Paris, à prendre pour armes un lion d’or passant sur gueules avec cette devise: Fidelis et fortis. C’était beaucoup pour l’honneur, mais c’était médiocre pour le bien-être. (01:22:47.01)Aussi, quand l’illustre compagnon du grand Henri mourut, il laissa pour seul héritage à monsieur son fils son épée et sa devise. (01:23:25.08)Grâce à ce double don et au nom sans tache qui l’accompagnait, M. de Tréville fut admis dans la maison du jeune prince, où il servit si bien de son épée et fut si fidèle à sa devise, que Louis XIII, une des bonnes lames du royaume, avait l’habitude de dire que, s’il avait un ami qui se battît, il lui donnerait le conseil de prendre pour second, lui d’abord, et Tréville après, et peut-être même avant lui. (01:24:04.20)Aussi Louis XIII avait-il un attachement réel pour Tréville, attachement royal, attachement égoïste, c’est vrai, mais qui n’en était pas moins un attachement. (01:24:44.17)C’est que, dans ces temps malheureux, on cherchait fort à s’entourer d’hommes de la trempe de Tréville. (01:25:00.10)Beaucoup pouvaient prendre pour devise l’épithète de fort, qui faisait la seconde partie de son exergue; mais peu de gentilshommes pouvaient réclamer l’épithète de fidèle, qui en formait la première. (01:25:19.04)Tréville était un de ces derniers; c’était une de ces rares organisations, à l’intelligence obéissante comme celle du dogue, à la valeur aveugle, à l’œil rapide, à la main prompte, à qui l’œil n’avait été donné que pour voir si le roi était mécontent de quelqu’un et la main que pour frapper ce déplaisant quelqu’un, un Besme, un Maurevers, un Poltrot de Méré, un Vitry. (01:25:56.18)Enfin à Tréville, il n’avait manqué jusque-là que l’occasion; mais il la guettait, et il se promettait bien de la saisir par ses trois cheveux si jamais elle passait à la portée de sa main. (01:26:31.09)Aussi Louis XIII fit-il de Tréville le capitaine de ses mousquetaires, lesquels étaient à Louis XIII, pour le dévouement ou plutôt pour le fanatisme, ce que ses ordinaires étaient à Henri III et ce que sa garde écossaise était à Louis XI. (01:27:01.09)De son côté, et sous ce rapport, le cardinal n’était pas en reste avec le roi. (01:27:22.09)Quand il avait vu la formidable élite dont Louis XIII s’entourait, ce second ou plutôt ce premier roi de France avait voulu, lui aussi, avoir sa garde. (01:27:37.02)Il eut donc ses mousquetaires comme Louis XIII avait les siens et l’on voyait ces deux puissances rivales trier pour leur service, dans toutes les provinces de France et même dans tous les États étrangers, les hommes célèbres pour les grands coups d’épée. (01:28:04.09)Aussi Richelieu et Louis XIII se disputaient souvent, en faisant leur partie d’échecs, le soir, au sujet du mérite de leurs serviteurs. (01:28:29.23)Chacun vantait la tenue et le courage des siens, et tout en se prononçant tout haut contre les duels et contre les rixes, ils les excitaient tout bas à en venir aux mains, et concevaient un véritable chagrin ou une joie immodérée de la défaite ou de la victoire des leurs. (01:28:53.23)Ainsi, du moins, le disent les mémoires d’un homme qui fut dans quelques-unes de ces défaites et dans beaucoup de ces victoires. (01:29:18.05)Tréville avait pris le côté faible de son maître, et c’est à cette adresse qu’il devait la longue et constante faveur d’un roi qui n’a pas laissé la réputation d’avoir été très fidèle à ses amitiés. (01:29:36.23)Il faisait parader ses mousquetaires devant le cardinal Armand Duplessis avec un air narquois qui hérissait de colère la moustache grise de Son Éminence. (01:29:59.04)Tréville entendait admirablement bien la guerre de cette époque, où, quand on ne vivait pas aux dépens de l’ennemi, on vivait aux dépens de ses compatriotes: ses soldats formaient une légion de diables à quatre, indisciplinée pour tout autre que pour lui. (01:30:23.19)Débraillés, avinés, écorchés, les mousquetaires du roi, ou plutôt ceux de M. de Tréville, s’épandaient dans les cabarets, dans les promenades, dans les jeux publics, criant fort et retroussant leurs moustaches, faisant sonner leurs épées, heurtant avec volupté les gardes de M. le cardinal quand ils les rencontraient; puis dégainant en pleine rue, avec mille plaisanteries; tués quelquefois, mais sûrs en ce cas d’être pleurés et vengés; tuant souvent, et sûrs alors de ne pas moisir en prison, M. de Tréville étant là pour les réclamer. (01:31:16.23)Aussi M. de Tréville était-il loué sur tous les tons, chanté sur toutes les gammes par ces hommes qui l’adoraient, et qui, tout gens de sac et de corde qu’ils étaient, tremblaient devant lui comme des écoliers devant leur maître, obéissant au moindre mot, et prêts à se faire tuer pour laver le moindre reproche. (01:32:13.19)M. de Tréville avait usé de ce levier puissant, pour le roi d’abord et les amis du roi, - puis pour lui-même et pour ses amis. (01:32:38.23)Au reste, dans aucun des mémoires de ce temps, qui a laissé tant de mémoires, on ne voit que ce digne gentilhomme ait été accusé, même par ses ennemis - et il en avait autant parmi les gens de plume que chez les gens d’épée -, nulle part on ne voit, disons-nous, que ce digne gentilhomme ait été accusé de se faire payer la coopération de ses séides. (01:33:11.01)Avec un rare génie d’intrigue, qui le rendait l’égal des plus forts intrigants, il était resté honnête homme. (01:33:41.01)Bien plus, en dépit des grandes estocades qui déhanchent et des exercices pénibles qui fatiguent, il était devenu un des plus galants coureurs de ruelles, un des plus fins damerets, un des plus alambiqués diseurs de Phébus de son époque; on parlait des bonnes fortunes de Tréville comme on avait parlé vingt ans auparavant de celles de Bassompierre - et ce n’était pas peu dire. (01:34:11.12)Le capitaine des mousquetaires était donc admiré, craint et aimé, ce qui constitue l’apogée des fortunes humaines. (01:34:44.12)Louis XIV absorba tous les petits astres de sa cour dans son vaste rayonnement; mais son père, soleil pluribus impar, laissa sa splendeur personnelle à chacun de ses favoris, sa valeur individuelle à chacun de ses courtisans. (01:35:08.09)Outre le lever du roi et celui du cardinal, on comptait alors à Paris plus de deux cents petits levers, un peu recherchés. (01:35:30.19)Parmi les deux cents petits levers celui de Tréville était un des plus courus. (01:35:44.19)La cour de son hôtel, situé rue du Vieux-Colombier, ressemblait à un camp, et cela dès six heures du matin en été et dès huit heures en hiver. (01:35:59.05)Cinquante à soixante mousquetaires, qui semblaient s’y relayer pour présenter un nombre toujours imposant, s’y promenaient sans cesse, armés en guerre et prêts à tout. (01:36:20.00)Le long d’un de ses grands escaliers sur l’emplacement desquels notre civilisation bâtirait une maison tout entière, montaient et descendaient les solliciteurs de Paris qui couraient après une faveur quelconque, les gentilshommes de province avides d’être enrôlés, et les laquais chamarrés de toutes couleurs, qui venaient apporter à M. de Tréville les messages de leurs maîtres. (01:36:52.22)Dans l’antichambre, sur de longues banquettes circulaires, reposaient les élus, c’est-à-dire ceux qui étaient convoqués. (01:37:23.09)Un bourdonnement durait là depuis le matin jusqu’au soir, tandis que M. de Tréville, dans son cabinet contigu à cette antichambre, recevait les visites, écoutait les plaintes, donnait ses ordres et, comme le roi à son balcon du Louvre, n’avait qu’à se mettre à sa fenêtre pour passer la revue des hommes et des armes. (01:37:51.22)Le jour où d’Artagnan se présenta, l’assemblée était imposante, surtout pour un provincial arrivant de sa province: il est vrai que ce provincial était Gascon, et que surtout à cette époque les compatriotes de d’Artagnan avaient la réputation de ne point facilement se laisser intimider. (01:38:31.12)En effet, une fois qu’on avait franchi la porte massive, chevillée de longs clous à tête quadrangulaire, on tombait au milieu d’une troupe de gens d’épée qui se croisaient dans la cour, s’interpellant, se querellant et jouant entre eux. (01:39:05.22)Pour se frayer un passage au milieu de toutes ces vagues tourbillonnantes, il eût fallu être officier, grand seigneur ou jolie femme. (01:39:28.17)Ce fut donc au milieu de cette cohue et de ce désordre que notre jeune homme s’avança, le cœur palpitant, rangeant sa longue rapière le long de ses jambes maigres, et tenant une main au rebord de son feutre avec ce demi-sourire du provincial embarrassé qui veut faire bonne contenance. (01:39:55.05)Avait-il dépassé un groupe, alors il respirait plus librement, mais il comprenait qu’on se retournait pour le regarder, et pour la première fois de sa vie, d’Artagnan, qui jusqu’à ce jour avait une assez bonne opinion de lui-même, se trouva ridicule. (01:40:30.02)Arrivé à l’escalier, ce fut pis encore: il y avait sur les premières marches quatre mousquetaires qui se divertissaient à l’exercice suivant, tandis que dix ou douze de leurs camarades attendaient sur le palier que leur tour vînt de prendre place à la partie. (01:41:01.14)Un d’eux, placé sur le degré supérieur, l’épée nue à la main, empêchait ou du moins s’efforçait d’empêcher les trois autres de monter. (01:41:25.20)Ces trois autres s’escrimaient contre lui de leurs épées fort agiles. (01:41:40.15)D’Artagnan prit d’abord ces fers pour des fleurets d’escrime, il les crut boutonnés: mais il reconnut bientôt à certaines égratignures que chaque arme, au contraire, était affilée et aiguisée à souhait, et à chacune de ces égratignures, non seulement les spectateurs, mais encore les acteurs riaient comme des fous. (01:42:05.00)Celui qui occupait le degré en ce moment tenait merveilleusement ses adversaires en respect. (01:42:29.15)On faisait cercle autour d’eux: la condition portait qu’à chaque coup le touché quitterait la partie, en perdant son tour d’audience au profit du toucheur. (01:42:44.11)En cinq minutes trois furent effleurés, l’un au poignet, l’autre au menton, l’autre à l’oreille par le défenseur du degré, qui lui-même ne fut pas atteint: adresse qui lui valut, selon les conventions arrêtées, trois tours de faveur. (01:43:11.03)Si difficile non pas qu’il fût, mais qu’il voulût être à étonner, ce passe-temps étonna notre jeune voyageur; il avait vu dans sa province, cette terre où s’échauffent cependant si promptement les têtes, un peu plus de préliminaires aux duels, et la gasconnade de ces quatre joueurs lui parut la plus forte de toutes celles qu’il avait ouïes jusqu’alors, même en Gascogne. (01:43:49.06)Il se crut transporté dans ce fameux pays des géants où Gulliver alla depuis et eut si grand-peur; et cependant il n’était pas au bout: restaient le palier et l’antichambre. (01:44:22.11)Sur le palier on ne se battait plus, on racontait des histoires de femmes, et dans l’antichambre des histoires de cour. (01:44:43.16)Sur le palier, d’Artagnan rougit; dans l’antichambre, il frissonna. (01:44:58.14)Son imagination éveillée et vagabonde, qui en Gascogne le rendait redoutable aux jeunes femmes de chambre et même quelquefois aux jeunes maîtresses, n’avait jamais rêvé, même dans ces moments de délire, la moitié de ces merveilles amoureuses et le quart de ces prouesses galantes, rehaussées des noms les plus connus et des détails les moins voilés. (01:45:23.01)Mais si son amour pour les bonnes mœurs fut choqué sur le palier, son respect pour le cardinal fut scandalisé dans l’antichambre. (01:45:53.20)Là, à son grand étonnement, d’Artagnan entendait critiquer tout haut la politique qui faisait trembler l’Europe, et la vie privée du cardinal, que tant de hauts et puissants seigneurs avaient été punis d’avoir tenté d’approfondir: ce grand homme, révéré par M. d’Artagnan père, servait de risée aux mousquetaires de M. de Tréville, qui raillaient ses jambes cagneuses et son dos voûté; quelques-uns chantaient des Noëls sur Mme d’Aiguillon, sa maîtresse, et Mme de Combalet, sa nièce, tandis que les autres liaient des parties contre les pages et les gardes du cardinal-duc, toutes choses qui paraissaient à d’Artagnan de monstrueuses impossibilités. (01:46:57.15)Cependant, quand le nom du roi intervenait parfois tout à coup à l’improviste au milieu de tous ces quolibets cardinalesques, une espèce de bâillon calfeutrait pour un moment toutes ces bouches moqueuses; on regardait avec hésitation autour de soi, et l’on semblait craindre l’indiscrétion de la cloison du cabinet de M. de Tréville; mais bientôt une allusion ramenait la conversation sur Son Éminence, et alors les éclats reprenaient de plus belle, et la lumière n’était ménagée sur aucune de ses actions. (01:47:56.14)«Certes, voilà des gens qui vont être embastillés et pendus, pensa d’Artagnan avec terreur, et moi sans aucun doute avec eux, car du moment où je les ai écoutés et entendus, je serai tenu pour leur complice. (01:48:39.20)Que dirait monsieur mon père, qui m’a si fort recommandé le respect du cardinal, s’il me savait dans la société de pareils païens?» (01:49:02.15)Aussi comme on s’en doute sans que je le dise, d’Artagnan n’osait se livrer à la conversation; seulement il regardait de tous ses yeux, écoutant de toutes ses oreilles, tendant avidement ses cinq sens pour ne rien perdre, et malgré sa confiance dans les recommandations paternelles, il se sentait porté par ses goûts et entraîné par ses instincts à louer plutôt qu’à blâmer les choses inouïes qui se passaient là. (01:49:37.08)Cependant, comme il était absolument étranger à la foule des courtisans de M. de Tréville, et que c’était la première fois qu’on l’apercevait en ce lieu, on vint lui demander ce qu’il désirait. (01:50:14.02)À cette demande, d’Artagnan se nomma fort humblement, s’appuya du titre de compatriote, et pria le valet de chambre qui était venu lui faire cette question de demander pour lui à M. de Tréville un moment d’audience, demande que celui-ci promit d’un ton protecteur de transmettre en temps et lieu. (01:50:45.01)D’Artagnan, un peu revenu de sa surprise première, eut donc le loisir d’étudier un peu les costumes et les physionomies. (01:51:10.23)Au centre du groupe le plus animé était un mousquetaire de grande taille, d’une figure hautaine et d’une bizarrerie de costume qui attirait sur lui l’attention générale. (01:51:28.23)Il ne portait pas, pour le moment, la casaque d’uniforme, qui, au reste, n’était pas absolument obligatoire dans cette époque de liberté moindre mais d’indépendance plus grande, mais un justaucorps bleu de ciel, tant soit peu fané et râpé, et sur cet habit un baudrier magnifique, en broderies d’or, et qui reluisait comme les écailles dont l’eau se couvre au grand soleil. (01:52:02.13)Un manteau long de velours cramoisi tombait avec grâce sur ses épaules découvrant par-devant seulement le splendide baudrier auquel pendait une gigantesque rapière. (01:52:29.16)Ce mousquetaire venait de descendre de garde à l’instant même, se plaignait d’être enrhumé et toussait de temps en temps avec affectation. (01:52:49.01)Aussi avait-il pris le manteau, à ce qu’il disait autour de lui, et tandis qu’il parlait du haut de sa tête, en frisant dédaigneusement sa moustache, on admirait avec enthousiasme le baudrier brodé, et d’Artagnan plus que tout autre. (01:53:12.02)«Que voulez-vous, disait le mousquetaire, la mode en vient; c’est une folie, je le sais bien, mais c’est la mode. (01:53:34.20)D’ailleurs, il faut bien employer à quelque chose l’argent de sa légitime. (01:53:48.06)– Ah! (01:53:53.05)Porthos! s’écria un des assistants, n’essaie pas de nous faire croire que ce baudrier te vient de la générosité paternelle: il t’aura été donné par la dame voilée avec laquelle je t’ai rencontré l’autre dimanche vers la porte Saint-Honoré. (01:54:07.13)– Non, sur mon honneur et foi de gentilhomme, je l’ai acheté moi-même, et de mes propres deniers, répondit celui qu’on venait de désigner sous le nom de Porthos. (01:54:31.19)– Oui, comme j’ai acheté, moi, dit un autre mousquetaire, cette bourse neuve, avec ce que ma maîtresse avait mis dans la vieille. (01:54:50.06)– Vrai, dit Porthos, et la preuve c’est que je l’ai payé douze pistoles.» (01:55:03.21)L’admiration redoubla, quoique le doute continuât d’exister. (01:55:14.15)«N’est-ce pas, Aramis?» (01:55:21.03)dit Porthos se tournant vers un autre mousquetaire. (01:55:26.21)Cet autre mousquetaire formait un contraste parfait avec celui qui l’interrogeait et qui venait de le désigner sous le nom d’Aramis: c’était un jeune homme de vingt-deux à vingt-trois ans à peine, à la figure naïve et doucereuse, à l’œil noir et doux et aux joues roses et veloutées comme une pêche en automne; sa moustache fine dessinait sur sa lèvre supérieure une ligne d’une rectitude parfaite; ses mains semblaient craindre de s’abaisser, de peur que leurs veines ne se gonflassent, et de temps en temps il se pinçait le bout des oreilles pour les maintenir d’un incarnat tendre et transparent. (01:56:12.13)D’habitude il parlait peu et lentement, saluait beaucoup, riait sans bruit en montrant ses dents, qu’il avait belles et dont, comme du reste de sa personne, il semblait prendre le plus grand soin. (01:56:51.16)Il répondit par un signe de tête affirmatif à l’interpellation de son ami. (01:57:09.16)Cette affirmation parut avoir fixé tous les doutes à l’endroit du baudrier; on continua donc de l’admirer, mais on n’en parla plus; et par un de ces revirements rapides de la pensée, la conversation passa tout à coup à un autre sujet. (01:57:29.02)«Que pensez-vous de ce que raconte l’écuyer de Chalais?» (01:57:46.20)demanda un autre mousquetaire sans interpeller directement personne, mais s’adressant au contraire à tout le monde. (01:57:58.05)«Et que raconte-t-il? demanda Porthos d’un ton suffisant. (01:58:09.02)– Il raconte qu’il a trouvé à Bruxelles Rochefort, l’âme damnée du cardinal, déguisé en capucin; ce Rochefort maudit, grâce à ce déguisement, avait joué M. de Laigues comme un niais qu’il est. (01:58:26.06)– Comme un vrai niais, dit Porthos; mais la chose est-elle sûre? (01:58:44.20)– Je la tiens d’Aramis, répondit le mousquetaire. (01:58:53.00)– Vraiment? (01:58:57.14)– Eh! vous le savez bien, Porthos, dit Aramis; je vous l’ai racontée à vous-même hier, n’en parlons donc plus. (01:59:06.04)– N’en parlons plus, voilà votre opinion à vous, reprit Porthos. (01:59:21.11)N’en parlons plus! peste! comme vous concluez vite. (01:59:30.17)Comment! le cardinal fait espionner un gentilhomme, fait voler sa correspondance par un traître, un brigand, un pendard; fait, avec l’aide de cet espion et grâce à cette correspondance, couper le cou à Chalais, sous le stupide prétexte qu’il a voulu tuer le roi et marier Monsieur avec la reine! (01:59:53.21)Personne ne savait un mot de cette énigme, vous nous l’apprenez hier, à la grande satisfaction de tous, et quand nous sommes encore tout ébahis de cette nouvelle, vous venez nous dire aujourd’hui: N’en parlons plus! (02:00:26.14)– Parlons-en donc, voyons, puisque vous le désirez, reprit Aramis avec patience. (02:00:46.13)– Ce Rochefort, s’écria Porthos, si j’étais l’écuyer du pauvre Chalais, passerait avec moi un vilain moment. (02:01:00.17)– Et vous, vous passeriez un triste quart d’heure avec le duc Rouge, reprit Aramis. (02:01:14.10)– Ah! le duc Rouge! bravo, bravo, le duc Rouge! répondit Porthos en battant des mains et en approuvant de la tête. (02:01:32.04)Le «duc Rouge» est charmant. (02:01:38.17)Je répandrai le mot, mon cher, soyez tranquille. (02:01:44.22)A-t-il de l’esprit, cet Aramis! (02:01:52.04)Quel malheur que vous n’ayez pas pu suivre votre vocation, mon cher! quel délicieux abbé vous eussiez fait! (02:02:01.15)– Oh! ce n’est qu’un retard momentané, reprit Aramis; un jour, je le serai. (02:02:13.21)Vous savez bien, Porthos, que je continue d’étudier la théologie pour cela. (02:02:25.11)– Il le fera comme il le dit, reprit Porthos, il le fera tôt ou tard. (02:02:36.14)– Tôt, dit Aramis. (02:02:44.05)– Il n’attend qu’une chose pour le décider tout à fait et pour reprendre sa soutane, qui est pendue derrière son uniforme, reprit un mousquetaire. (02:02:55.11)– Et quelle chose attend-il? (02:03:06.02)demanda un autre. (02:03:09.15)– Il attend que la reine ait donné un héritier à la couronne de France. (02:03:15.05)– Ne plaisantons pas là-dessus, messieurs, dit Porthos; grâce à Dieu, la reine est encore d’âge à le donner. (02:03:26.23)– On dit que M. de Buckingham est en France, reprit Aramis avec un rire narquois qui donnait à cette phrase, si simple en apparence, une signification passablement scandaleuse. (02:03:46.17)– Aramis, mon ami, pour cette fois vous avez tort, interrompit Porthos, et votre manie d’esprit vous entraîne toujours au-delà des bornes; si M. de Tréville vous entendait, vous seriez mal venu de parler ainsi. (02:04:13.06)– Allez-vous me faire la leçon, Porthos? (02:04:29.09)s’écria Aramis, dans l’œil doux duquel on vit passer comme un éclair. (02:04:37.14)– Mon cher, soyez mousquetaire ou abbé. Soyez l’un ou l’autre, mais pas l’un et l’autre, reprit Porthos. (02:04:50.06)Tenez, Athos vous l’a dit encore l’autre jour: vous mangez à tous les râteliers. (02:05:02.23)Ah! ne nous fâchons pas, je vous prie, ce serait inutile, vous savez bien ce qui est convenu entre vous, Athos et moi. (02:05:15.20)Vous allez chez Mme d’Aiguillon, et vous lui faites la cour; vous allez chez Mme de Bois-Tracy, la cousine de Mme de Chevreuse, et vous passez pour être fort en avant dans les bonnes grâces de la dame. (02:05:38.04)Oh! mon Dieu, n’avouez pas votre bonheur, on ne vous demande pas votre secret, on connaît votre discrétion. (02:05:58.04)Mais puisque vous possédez cette vertu, que diable! Faites-en usage à l’endroit de Sa Majesté. (02:06:13.23)S’occupe qui voudra et comme on voudra du roi et du cardinal; mais la reine est sacrée, et si l’on en parle, que ce soit en bien. (02:06:29.07)– Porthos, vous êtes prétentieux comme Narcisse, je vous en préviens, répondit Aramis; vous savez que je hais la morale, excepté quand elle est faite par Athos. (02:06:49.14)Quant à vous, mon cher, vous avez un trop magnifique baudrier pour être bien fort là-dessus. (02:07:06.16)Je serai abbé s’il me convient; en attendant, je suis mousquetaire: en cette qualité, je dis ce qu’il me plaît, et en ce moment il me plaît de vous dire que vous m’impatientez. (02:07:24.02)– Aramis! (02:07:36.00)– Porthos! (02:07:38.06)– Eh! messieurs! (02:07:40.18)messieurs! (02:07:43.02)s’écria-t-on autour d’eux. (02:07:46.08)– M. de Tréville attend M. d’Artagnan», interrompit le laquais en ouvrant la porte du cabinet. (02:07:54.14)À cette annonce, pendant laquelle la porte demeurait ouverte, chacun se tut, et au milieu du silence général le jeune Gascon traversa l’antichambre dans une partie de sa longueur et entra chez le capitaine des mousquetaires, se félicitant de tout son cœur d’échapper aussi à point à la fin de cette bizarre querelle. (02:08:21.02)CHAPITRE III (02:08:42.22)L’AUDIENCE (02:08:44.06)M. de Tréville était pour le moment de fort méchante humeur; néanmoins il salua poliment le jeune homme, qui s’inclina jusqu’à terre, et il sourit en recevant son compliment, dont l’accent béarnais lui rappela à la fois sa jeunesse et son pays, double souvenir qui fait sourire l’homme à tous les âges. Mais, se rapprochant presque aussitôt de l’antichambre et faisant à d’Artagnan un signe de la main, comme pour lui demander la permission d’en finir avec les autres avant de commencer avec lui, il appela trois fois, en grossissant la voix à chaque fois, de sorte qu’il parcourut tous les tons intervallaires entre l’accent impératif et l’accent irrité: (02:09:26.06)«Athos! Porthos! Aramis!» (02:10:08.22)Les deux mousquetaires avec lesquels nous avons déjà fait connaissance, et qui répondaient aux deux derniers de ces trois noms, quittèrent aussitôt les groupes dont ils faisaient partie et s’avancèrent vers le cabinet, dont la porte se referma derrière eux dès qu’ils en eurent franchi le seuil. (02:10:28.19)Leur contenance, bien qu’elle ne fût pas tout à fait tranquille, excita cependant par son laisser-aller à la fois plein de dignité et de soumission, l’admiration de d’Artagnan, qui voyait dans ces hommes des demi-dieux, et dans leur chef un Jupiter olympien armé de tous ses foudres. (02:11:02.17)Quand les deux mousquetaires furent entrés, quand la porte fut refermée derrière eux, quand le murmure bourdonnant de l’antichambre, auquel l’appel qui venait d’être fait avait sans doute donné un nouvel aliment eut recommencé; quand enfin M. de Tréville eut trois ou quatre fois arpenté, silencieux et le sourcil froncé, toute la longueur de son cabinet, passant chaque fois devant Porthos et Aramis, roides et muets comme à la parade, il s’arrêta tout à coup en face d’eux, et les couvrant des pieds à la tête d’un regard irrité: «Savez-vous ce que m’a dit le roi, s’écria-t-il, et cela pas plus tard qu’hier au soir? le savez-vous, messieurs? (02:11:58.12)– Non, répondirent après un instant de silence les deux mousquetaires; non, monsieur, nous l’ignorons. (02:12:46.00)– Mais j’espère que vous nous ferez l’honneur de nous le dire, ajouta Aramis de son ton le plus poli et avec la plus gracieuse révérence. (02:13:00.22)– Il m’a dit qu’il recruterait désormais ses mousquetaires parmi les gardes de M. le cardinal! (02:13:14.10)– Parmi les gardes de M. le cardinal! (02:13:23.21)et pourquoi cela? (02:13:27.11)demanda vivement Porthos. (02:13:30.23)– Parce qu’il voyait bien que sa piquette avait besoin d’être ragaillardie par un mélange de bon vin.» (02:13:39.05)Les deux mousquetaires rougirent jusqu’au blanc des yeux. (02:13:50.10)D’Artagnan ne savait où il en était et eût voulu être à cent pieds sous terre. (02:13:58.16)«Oui, oui, continua M. de Tréville en s’animant, oui, et Sa Majesté avait raison, car, sur mon honneur, il est vrai que les mousquetaires font triste figure à la cour. (02:14:16.18)M. le cardinal racontait hier au jeu du roi, avec un air de condoléance qui me déplut fort, qu’avant-hier ces damnés mousquetaires, ces diables à quatre - il appuyait sur ces mots avec un accent ironique qui me déplut encore davantage -, ces pourfendeurs, ajoutait-il en me regardant de son œil de chat-tigre, s’étaient attardés rue Férou, dans un cabaret, et qu’une ronde de ses gardes - j’ai cru qu’il allait me rire au nez - avait été forcée d’arrêter les perturbateurs. (02:15:00.01)Morbleu! vous devez en savoir quelque chose! (02:15:35.04)Arrêter des mousquetaires! (02:15:39.11)Vous en étiez, vous autres, ne vous en défendez pas, on vous a reconnus, et le cardinal vous a nommés. (02:15:49.01)Voilà bien ma faute, oui, ma faute, puisque c’est moi qui choisis mes hommes. (02:16:01.11)Voyons, vous, Aramis, pourquoi diable m’avez-vous demandé la casaque quand vous alliez être si bien sous la soutane? (02:16:16.07)Voyons, vous, Porthos, n’avez-vous un si beau baudrier d’or que pour y suspendre une épée de paille? (02:16:30.04)Et Athos! je ne vois pas Athos. (02:16:39.06)Où est-il? (02:16:43.06)– Monsieur, répondit tristement Aramis, il est malade, fort malade. (02:16:50.07)– Malade, fort malade, dites-vous? (02:16:54.06)et de quelle maladie? (02:16:58.03)– On craint que ce ne soit de la petite vérole, monsieur, répondit Porthos voulant mêler à son tour un mot à la conversation, et ce qui serait fâcheux en ce que très certainement cela gâterait son visage. (02:17:13.01)– De la petite vérole! (02:17:27.00)Voilà encore une glorieuse histoire que vous me contez là, Porthos!... (02:17:32.22)Malade de la petite vérole, à son âge?... (02:17:39.15)Non pas!... mais blessé sans doute, tué peut-être... (02:17:46.05)Ah! si je le savais!... (02:17:52.06)Sangdieu! messieurs les mousquetaires, je n’entends pas que l’on hante ainsi les mauvais lieux, qu’on se prenne de querelle dans la rue et qu’on joue de l’épée dans les carrefours. Je ne veux pas enfin qu’on prête à rire aux gardes de M. le cardinal, qui sont de braves gens, tranquilles, adroits, qui ne se mettent jamais dans le cas d’être arrêtés, et qui d’ailleurs ne se laisseraient pas arrêter, eux!... j’en suis sûr... (02:18:19.23)Ils aimeraient mieux mourir sur la place que de faire un pas en arrière... (02:18:48.18)Se sauver, détaler, fuir, c’est bon pour les mousquetaires du roi, cela!» (02:19:01.01)Porthos et Aramis frémissaient de rage. (02:19:10.15)Ils auraient volontiers étranglé M. de Tréville, si au fond de tout cela ils n’avaient pas senti que c’était le grand amour qu’il leur portait qui le faisait leur parler ainsi. (02:19:24.05)Ils frappaient le tapis du pied, se mordaient les lèvres jusqu’au sang et serraient de toute leur force la garde de leur épée. (02:19:40.17)Au-dehors on avait entendu appeler, comme nous l’avons dit, Athos, Porthos et Aramis, et l’on avait deviné, à l’accent de la voix de M. de Tréville, qu’il était parfaitement en colère. (02:20:02.08)Dix têtes curieuses étaient appuyées à la tapisserie et pâlissaient de fureur, car leurs oreilles collées à la porte ne perdaient pas une syllabe de ce qui se disait, tandis que leurs bouches répétaient au fur et à mesure les paroles insultantes du capitaine à toute la population de l’antichambre. (02:20:30.13)En un instant depuis la porte du cabinet jusqu’à la porte de la rue, tout l’hôtel fut en ébullition. (02:20:54.11)«Ah! les mousquetaires du roi se font arrêter par les gardes de M. le cardinal», continua M. de Tréville aussi furieux à l’intérieur que ses soldats, mais saccadant ses paroles et les plongeant une à une pour ainsi dire et comme autant de coups de stylet dans la poitrine de ses auditeurs. (02:21:17.09)«Ah! six gardes de Son Éminence arrêtent six mousquetaires de Sa Majesté! (02:21:42.11)Morbleu! j’ai pris mon parti. (02:21:50.18)Je vais de ce pas au Louvre; je donne ma démission de capitaine des mousquetaires du roi pour demander une lieutenance dans les gardes du cardinal, et s’il me refuse, morbleu! (02:22:03.13)je me fais abbé.» (02:22:16.02)À ces paroles, le murmure de l’extérieur devint une explosion: partout on n’entendait que jurons et blasphèmes. (02:22:25.00)Les morbleu! les sangdieu! les morts de tous les diables! se croisaient dans l’air. (02:22:36.11)D’Artagnan cherchait une tapisserie derrière laquelle se cacher, et se sentait une envie démesurée de se fourrer sous la table. (02:22:50.16)«Eh bien, mon capitaine, dit Porthos hors de lui, la vérité est que nous étions six contre six, mais nous avons été pris en traître, et avant que nous eussions eu le temps de tirer nos épées, deux d’entre nous étaient tombés morts, et Athos, blessé grièvement, ne valait guère mieux. (02:23:17.17)Car vous le connaissez, Athos; eh bien, capitaine, il a essayé de se relever deux fois, et il est retombé deux fois. (02:23:45.01)Cependant nous ne nous sommes pas rendus, non! l’on nous a entraînés de force. (02:23:57.09)En chemin, nous nous sommes sauvés. (02:24:05.04)Quant à Athos, on l’avait cru mort, et on l’a laissé bien tranquillement sur le champ de bataille, ne pensant pas qu’il valût la peine d’être emporté. (02:24:16.03)Voilà l’histoire. (02:24:28.23)Que diable, capitaine! on ne gagne pas toutes les batailles. (02:24:33.02)Le grand Pompée a perdu celle de Pharsale, et le roi François Ier, qui, à ce que j’ai entendu dire, en valait bien un autre, a perdu cependant celle de Pavie. (02:24:48.14)– Et j’ai l’honneur de vous assurer que j’en ai tué un avec sa propre épée, dit Aramis, car la mienne s’est brisée à la première parade... (02:25:08.01)Tué ou poignardé, monsieur, comme il vous sera agréable. (02:25:19.23)– Je ne savais pas cela, reprit M. de Tréville d’un ton un peu radouci. (02:25:30.03)M. le cardinal avait exagéré, à ce que je vois. (02:25:39.07)– Mais de grâce, monsieur, continua Aramis, qui, voyant son capitaine s’apaiser, osait hasarder une prière, de grâce, monsieur, ne dites pas qu’Athos lui-même est blessé: il serait au désespoir que cela parvint aux oreilles du roi, et comme la blessure est des plus graves, attendu qu’après avoir traversé l’épaule elle pénètre dans la poitrine, il serait à craindre...» (02:26:08.00)Au même instant la portière se souleva, et une tête noble et belle, mais affreusement pâle, parut sous la frange. (02:26:38.10)«Athos! (02:26:47.04)s’écrièrent les deux mousquetaires. (02:26:50.20)– Athos! (02:26:54.01)répéta M. de Tréville lui-même. (02:26:57.18)– Vous m’avez mandé, monsieur, dit Athos à M. de Tréville d’une voix affaiblie mais parfaitement calme, vous m’avez demandé, à ce que m’ont dit nos camarades, et je m’empresse de me rendre à vos ordres; voilà, monsieur, que me voulez-vous?» (02:27:15.18)Et à ces mots le mousquetaire, en tenue irréprochable, sanglé comme de coutume, entra d’un pas ferme dans le cabinet. (02:27:39.23)M. de Tréville, ému jusqu’au fond du cœur de cette preuve de courage, se précipita vers lui. (02:27:56.13)«J’étais en train de dire à ces messieurs, ajouta-t-il, que je défends à mes mousquetaires d’exposer leurs jours sans nécessité, car les braves gens sont bien chers au roi, et le roi sait que ses mousquetaires sont les plus braves gens de la terre. (02:28:17.22)Votre main, Athos.» (02:28:34.09)Et sans attendre que le nouveau venu répondît de lui-même à cette preuve d’affection, M. de Tréville saisissait sa main droite et la lui serrait de toutes ses forces, sans s’apercevoir qu’Athos, quel que fût son empire sur lui-même, laissait échapper un mouvement de douleur et pâlissait encore, ce que l’on aurait pu croire impossible. (02:28:56.10)La porte était restée entrouverte, tant l’arrivée d’Athos, dont, malgré le secret gardé, la blessure était connue de tous, avait produit de sensation. (02:29:26.16)Un brouhaha de satisfaction accueillit les derniers mots du capitaine et deux ou trois têtes, entraînées par l’enthousiasme, apparurent par les ouvertures de la tapisserie. (02:29:46.23)Sans doute, M. de Tréville allait réprimer par de vives paroles cette infraction aux lois de l’étiquette, lorsqu’il sentit tout à coup la main d’Athos se crisper dans la sienne, et qu’en portant les yeux sur lui il s’aperçut qu’il allait s’évanouir. Au même instant Athos, qui avait rassemblé toutes ses forces pour lutter contre la douleur, vaincu enfin par elle, tomba sur le parquet comme s’il fût mort. (02:30:23.05)«Un chirurgien! cria M. de Tréville. (02:30:40.15)Le mien, celui du roi, le meilleur! (02:30:47.11)Un chirurgien! ou, sangdieu! (02:30:52.06)mon brave Athos va trépasser.» (02:30:55.23)Aux cris de M. de Tréville, tout le monde se précipita dans son cabinet sans qu’il songeât à en fermer la porte à personne, chacun s’empressant autour du blessé. (02:31:09.16)Mais tout cet empressement eût été inutile, si le docteur demandé ne se fût trouvé dans l’hôtel même; il fendit la foule, s’approcha d’Athos toujours évanoui, et, comme tout ce bruit et tout ce mouvement le gênait fort, il demanda comme première chose et comme la plus urgente que le mousquetaire fût emporté dans une chambre voisine. (02:31:41.11)Aussitôt M. de Tréville ouvrit une porte et montra le chemin à Porthos et à Aramis, qui emportèrent leur camarade dans leurs bras. (02:32:13.01)Derrière ce groupe marchait le chirurgien, et derrière le chirurgien, la porte se referma. (02:32:26.20)Alors le cabinet de M. de Tréville, ce lieu ordinairement si respecté, devint momentanément une succursale de l’antichambre. (02:32:41.06)Chacun discourait, pérorait, parlait haut, jurant, sacrant, donnant le cardinal et ses gardes à tous les diables. (02:32:56.16)Un instant après, Porthos et Aramis rentrèrent; le chirurgien et M. de Tréville seuls étaient restés près du blessé. (02:33:13.13)Enfin M. de Tréville rentra à son tour. (02:33:24.11)Le blessé avait repris connaissance; le chirurgien déclarait que l’état du mousquetaire n’avait rien qui pût inquiéter ses amis, sa faiblesse ayant été purement et simplement occasionnée par la perte de son sang. (02:33:41.00)Puis M. de Tréville fit un signe de la main, et chacun se retira, excepté d’Artagnan, qui n’oubliait point qu’il avait audience et qui, avec sa ténacité de Gascon, était demeuré à la même place. (02:34:08.07)Lorsque tout le monde fut sorti et que la porte fut refermée, M. de Tréville se retourna et se trouva seul avec le jeune homme. (02:34:27.16)L’événement qui venait d’arriver lui avait quelque peu fait perdre le fil de ses idées. (02:34:40.13)Il s’informa de ce que lui voulait l’obstiné solliciteur. (02:34:49.05)D’Artagnan alors se nomma, et M. de Tréville, se rappelant d’un seul coup tous ses souvenirs du présent et du passé, se trouva au courant de sa situation. (02:35:03.21)«Pardon lui dit-il en souriant, pardon, mon cher compatriote, mais je vous avais parfaitement oublié. (02:35:21.04)Que voulez-vous! un capitaine n’est rien qu’un père de famille chargé d’une plus grande responsabilité qu’un père de famille ordinaire. (02:35:38.14)Les soldats sont de grands enfants; mais comme je tiens à ce que les ordres du roi, et surtout ceux de M. le cardinal, soient exécutés...» (02:35:55.19)D’Artagnan ne put dissimuler un sourire. (02:36:08.11)À ce sourire, M. de Tréville jugea qu’il n’avait point affaire à un sot, et venant droit au fait, tout en changeant de conversation: (02:36:20.01)«J’ai beaucoup aimé monsieur votre père, dit-il. (02:36:32.09)Que puis-je faire pour son fils? (02:36:38.05)hâtez-vous, mon temps n’est pas à moi. (02:36:42.21)– Monsieur, dit d’Artagnan, en quittant Tarbes et en venant ici, je me proposais de vous demander, en souvenir de cette amitié dont vous n’avez pas perdu mémoire, une casaque de mousquetaire; mais, après tout ce que je vois depuis deux heures, je comprends qu’une telle faveur serait énorme, et je tremble de ne point la mériter. (02:37:07.13)– C’est une faveur en effet, jeune homme, répondit M. de Tréville; mais elle peut ne pas être si fort au-dessus de vous que vous le croyez ou que vous avez l’air de le croire. (02:37:39.06)Toutefois une décision de Sa Majesté a prévu ce cas, et je vous annonce avec regret qu’on ne reçoit personne mousquetaire avant l’épreuve préalable de quelques campagnes, de certaines actions d’éclat, ou d’un service de deux ans dans quelque autre régiment moins favorisé que le nôtre.» (02:38:07.06)D’Artagnan s’inclina sans rien répondre. Il se sentait encore plus avide d’endosser l’uniforme de mousquetaire depuis qu’il y avait de si grandes difficultés à l’obtenir. (02:38:35.12)«Mais, continua Tréville en fixant sur son compatriote un regard si perçant qu’on eût dit qu’il voulait lire jusqu’au fond de son cœur, mais, en faveur de votre père, mon ancien compagnon, comme je vous l’ai dit, je veux faire quelque chose pour vous, jeune homme. (02:39:03.15)Nos cadets de Béarn ne sont ordinairement pas riches, et je doute que les choses aient fort changé de face depuis mon départ de la province. (02:39:28.16)Vous ne devez donc pas avoir de trop, pour vivre, de l’argent que vous avez apporté avec vous.» (02:39:44.10)D’Artagnan se redressa d’un air fier qui voulait dire qu’il ne demandait l’aumône à personne. (02:39:54.03)«C’est bien, jeune homme, c’est bien, continua Tréville, je connais ces airs-là, je suis venu à Paris avec quatre écus dans ma poche, et je me serais battu avec quiconque m’aurait dit que je n’étais pas en état d’acheter le Louvre.» (02:40:15.11)D’Artagnan se redressa de plus en plus; grâce à la vente de son cheval, il commençait sa carrière avec quatre écus de plus que M. de Tréville n’avait commencé la sienne. (02:40:43.19)«Vous devez donc, disais-je, avoir besoin de conserver ce que vous avez, si forte que soit cette somme; mais vous devez avoir besoin aussi de vous perfectionner dans les exercices qui conviennent à un gentilhomme. (02:41:08.15)J’écrirai dès aujourd’hui une lettre au directeur de l’académie royale, et dès demain il vous recevra sans rétribution aucune. (02:41:28.15)Ne refusez pas cette petite douceur. (02:41:39.08)Nos gentilshommes les mieux nés et les plus riches la sollicitent quelquefois, sans pouvoir l’obtenir. (02:41:48.04)Vous apprendrez le manège du cheval, l’escrime et la danse; vous y ferez de bonnes connaissances, et de temps en temps vous reviendrez me voir pour me dire où vous en êtes et si je puis faire quelque chose pour vous.» (02:42:06.11)D’Artagnan, tout étranger qu’il fût encore aux façons de cour, s’aperçut de la froideur de cet accueil. (02:42:30.17)«Hélas, monsieur, dit-il, je vois combien la lettre de recommandation que mon père m’avait remise pour vous me fait défaut aujourd’hui! (02:42:47.08)– En effet, répondit M. de Tréville, je m’étonne que vous ayez entrepris un aussi long voyage sans ce viatique obligé, notre seule ressource à nous autres Béarnais. (02:43:07.17)– Je l’avais, monsieur, et, Dieu merci, en bonne forme, s’écria d’Artagnan; mais on me l’a perfidement dérobé.» (02:43:27.17)Et il raconta toute la scène de Meung, dépeignit le gentilhomme inconnu dans ses moindres détails, le tout avec une chaleur, une vérité qui charmèrent M. de Tréville. (02:43:47.21)«Voilà qui est étrange, dit ce dernier en méditant; vous aviez donc parlé de moi tout haut? (02:44:04.21)– Oui, monsieur, sans doute j’avais commis cette imprudence; que voulez-vous, un nom comme le vôtre devait me servir de bouclier en route: jugez si je me suis mis souvent à couvert!» (02:44:24.21)La flatterie était fort de mise alors, et M. de Tréville aimait l’encens comme un roi ou comme un cardinal. (02:44:45.05)Il ne put donc s’empêcher de sourire avec une visible satisfaction, mais ce sourire s’effaça bientôt, et revenant de lui-même à l’aventure de Meung: «Dites-moi, continua-t-il, ce gentilhomme n’avait-il pas une légère cicatrice à la tempe? (02:45:09.00)– Oui, comme le ferait l’éraflure d’une balle. (02:45:26.15)– N’était-ce pas un homme de belle mine? (02:45:33.08)– Oui. (02:45:36.11)– De haute taille? (02:45:38.23)– Oui. (02:45:41.13)– Pâle de teint et brun de poil? (02:45:44.20)– Oui, oui, c’est cela. Comment se fait-il, monsieur, que vous connaissiez cet homme? (02:45:54.03)Ah! si jamais je le retrouve, et je le retrouverai, je vous le jure, fût-ce en enfer... (02:46:06.23)– Il attendait une femme? continua Tréville. (02:46:15.07)– Il est du moins parti après avoir causé un instant avec celle qu’il attendait. (02:46:23.18)– Vous ne savez pas quel était le sujet de leur conversation? (02:46:33.01)– Il lui remettait une boîte, lui disait que cette boîte contenait ses instructions, et lui recommandait de ne l’ouvrir qu’à Londres. (02:46:44.03)– Cette femme était anglaise? (02:46:50.23)– Il l’appelait Milady. (02:46:54.13)– C’est lui! murmura Tréville, c’est lui! (02:46:59.10)je le croyais encore à Bruxelles! (02:47:05.06)– Oh! monsieur, si vous savez quel est cet homme, s’écria d’Artagnan, indiquez-moi qui il est et d’où il est, puis je vous tiens quitte de tout, même de votre promesse de me faire entrer dans les mousquetaires; car avant toute chose je veux me venger. (02:47:22.17)– Gardez-vous-en bien, jeune homme, s’écria Tréville; si vous le voyez venir, au contraire, d’un côté de la rue, passez de l’autre! (02:47:49.16)Ne vous heurtez pas à un pareil rocher: il vous briserait comme un verre. (02:48:01.21)– Cela n’empêche pas, dit d’Artagnan, que si jamais je le retrouve... (02:48:12.08)– En attendant, reprit Tréville, ne le cherchez pas, si j’ai un conseil à vous donner.» (02:48:23.10)Tout à coup Tréville s’arrêta, frappé d’un soupçon subit. (02:48:33.08)Cette grande haine que manifestait si hautement le jeune voyageur pour cet homme, qui, chose assez peu vraisemblable, lui avait dérobé la lettre de son père, cette haine ne cachait-elle pas quelque perfidie? ce jeune homme n’était-il pas envoyé par Son Éminence? ne venait-il pas pour lui tendre quelque piège? ce prétendu d’Artagnan n’était-il pas un émissaire du cardinal qu’on cherchait à introduire dans sa maison, et qu’on avait placé près de lui pour surprendre sa confiance et pour le perdre plus tard, comme cela s’était mille fois pratiqué? (02:49:31.22)Il regarda d’Artagnan plus fixement encore cette seconde fois que la première. (02:49:53.08)Il fut médiocrement rassuré par l’aspect de cette physionomie pétillante d’esprit astucieux et d’humilité affectée. (02:50:05.01)«Je sais bien qu’il est Gascon, pensa-t-il; mais il peut l’être aussi bien pour le cardinal que pour moi. (02:50:20.07)Voyons, éprouvons-le.» (02:50:28.15)«Mon ami, lui dit-il lentement, je veux, comme au fils de mon ancien ami, car je tiens pour vraie l’histoire de cette lettre perdue, je veux, dis-je, pour réparer la froideur que vous avez d’abord remarquée dans mon accueil, vous découvrir les secrets de notre politique. (02:50:47.12)Le roi et le cardinal sont les meilleurs amis; leurs apparents démêlés ne sont que pour tromper les sots. (02:51:12.20)Je ne prétends pas qu’un compatriote, un joli cavalier, un brave garçon, fait pour avancer, soit la dupe de toutes ces feintises et donne comme un niais dans le panneau, à la suite de tant d’autres qui s’y sont perdus. (02:51:33.10)Songez bien que je suis dévoué à ces deux maîtres tout-puissants, et que jamais mes démarches sérieuses n’auront d’autre but que le service du roi et celui de M. le cardinal, un des plus illustres génies que la France ait produits. (02:52:01.18)Maintenant, jeune homme, réglez-vous là-dessus, et si vous avez, soit de famille, soit par relations, soit d’instinct même, quelqu’une de ces inimitiés contre le cardinal telles que nous les voyons éclater chez les gentilshommes, dites-moi adieu, et quittons-nous. (02:52:34.00)Je vous aiderai en mille circonstances, mais sans vous attacher à ma personne. (02:52:56.23)J’espère que ma franchise, en tout cas, vous fera mon ami; car vous êtes jusqu’à présent le seul jeune homme à qui j’aie parlé comme je le fais.» (02:53:10.13)Tréville se disait à part lui: (02:53:21.12)«Si le cardinal m’a dépêché ce jeune renard, il n’aura certes pas manqué, lui qui sait à quel point je l’exècre, de dire à son espion que le meilleur moyen de me faire la cour est de me dire pis que pendre de lui; aussi, malgré mes protestations, le rusé compère va-t-il me répondre bien certainement qu’il a l’Éminence en horreur.» (02:53:42.09)Il en fut tout autrement que s’y attendait Tréville; d’Artagnan répondit avec la plus grande simplicité: «Monsieur, j’arrive à Paris avec des intentions toutes semblables. (02:54:21.04)Mon père m’a recommandé de ne souffrir rien du roi, de M. le cardinal et de vous, qu’il tient pour les trois premiers de France.» (02:54:37.01)D’Artagnan ajoutait M. de Tréville aux deux autres, comme on peut s’en apercevoir, mais il pensait que cette adjonction ne devait rien gâter. (02:54:55.18)«J’ai donc la plus grande vénération pour M. le cardinal, continua-t-il, et le plus profond respect pour ses actes. (02:55:11.03)Tant mieux pour moi, monsieur, si vous me parlez, comme vous le dites, avec franchise; car alors vous me ferez l’honneur d’estimer cette ressemblance de goût; mais si vous avez eu quelque défiance, bien naturelle d’ailleurs, je sens que je me perds en disant la vérité; mais, tant pis, vous ne laisserez pas que de m’estimer, et c’est à quoi je tiens plus qu’à toute chose au monde.» (02:55:42.19)M. de Tréville fut surpris au dernier point. (02:56:10.22)Tant de pénétration, tant de franchise enfin, lui causait de l’admiration, mais ne levait pas entièrement ses doutes: plus ce jeune homme était supérieur aux autres jeunes gens, plus il était à redouter s’il se trompait. (02:56:28.18)Néanmoins il serra la main à d’Artagnan, et lui dit: (02:56:41.01)«Vous êtes un honnête garçon, mais dans ce moment je ne puis faire que ce que je vous ai offert tout à l’heure. (02:56:47.10)Mon hôtel vous sera toujours ouvert. (02:57:02.09)Plus tard, pouvant me demander à toute heure et par conséquent saisir toutes les occasions, vous obtiendrez probablement ce que vous désirez obtenir. (02:57:14.23)– C’est-à-dire, monsieur, reprit d’Artagnan, que vous attendez que je m’en sois rendu digne. (02:57:31.08)Eh bien, soyez tranquille, ajouta-t-il avec la familiarité du Gascon, vous n’attendrez pas longtemps.» (02:57:45.06)Et il salua pour se retirer, comme si désormais le reste le regardait. (02:57:56.11)«Mais attendez donc, dit M. de Tréville en l’arrêtant, je vous ai promis une lettre pour le directeur de l’académie. (02:58:09.11)Êtes-vous trop fier pour l’accepter, mon jeune gentilhomme? (02:58:21.02)– Non, monsieur, dit d’Artagnan; je vous réponds qu’il n’en sera pas de celle-ci comme de l’autre. Je la garderai si bien qu’elle arrivera, je vous le jure, à son adresse, et malheur à celui qui tenterait de me l’enlever!» (02:58:39.17)M. de Tréville sourit à cette fanfaronnade, et, laissant son jeune compatriote dans l’embrasure de la fenêtre où ils se trouvaient et où ils avaient causé ensemble, il alla s’asseoir à une table et se mit à écrire la lettre de recommandation promise. (02:59:05.13)Pendant ce temps, d’Artagnan, qui n’avait rien de mieux à faire, se mit à battre une marche contre les carreaux, regardant les mousquetaires qui s’en allaient les uns après les autres, et les suivant du regard jusqu’à ce qu’ils eussent disparu au tournant de la rue. (02:59:34.11)M. de Tréville, après avoir écrit la lettre, la cacheta et, se levant, s’approcha du jeune homme pour la lui donner; mais au moment même où d’Artagnan étendait la main pour la recevoir, M. de Tréville fut bien étonné de voir son protégé faire un soubresaut, rougir de colère et s’élancer hors du cabinet en criant: (03:00:09.22)«Ah! sangdieu! il ne m’échappera pas, cette fois. (03:00:38.10)– Et qui cela? (03:00:39.17)demanda M. de Tréville. (03:00:42.23)– Lui, mon voleur! répondit d’Artagnan. (03:00:48.00)Ah! traître!» (03:00:52.11)Et il disparut. (03:00:55.17)«Diable de fou! murmura M. de Tréville. À moins toutefois, ajouta-t-il, que ce ne soit une manière adroite de s’esquiver, en voyant qu’il a manqué son coup.» (03:01:08.16)CHAPITRE IV (03:01:19.21)L’ÉPAULE D’ATHOS, LE BAUDRIER DE PORTHOS ET LE MOUCHOIR D’ARAMIS (03:01:24.04)D’Artagnan, furieux, avait traversé l’antichambre en trois bonds et s’élançait sur l’escalier, dont il comptait descendre les degrés quatre à quatre, lorsque, emporté par sa course, il alla donner tête baissée dans un mousquetaire qui sortait de chez M. de Tréville par une porte de dégagement, et, le heurtant du front à l’épaule, lui fit pousser un cri ou plutôt un hurlement. (03:01:53.23)«Excusez-moi, dit d’Artagnan, essayant de reprendre sa course, excusez-moi, mais je suis pressé.» (03:02:26.20)À peine avait-il descendu le premier escalier, qu’un poignet de fer le saisit par son écharpe et l’arrêta. (03:02:41.03)«Vous êtes pressé! s’écria le mousquetaire, pâle comme un linceul; sous ce prétexte, vous me heurtez, vous dites: “Excusez-moi”, et vous croyez que cela suffit? (03:03:03.17)Pas tout à fait, mon jeune homme. (03:03:13.14)Croyez-vous, parce que vous avez entendu M. de Tréville nous parler un peu cavalièrement aujourd’hui, que l’on peut nous traiter comme il nous parle? (03:03:24.06)Détrompez-vous, compagnon, vous n’êtes pas M. de Tréville, vous. (03:03:37.19)– Ma foi, répliqua d’Artagnan, qui reconnut Athos, lequel, après le pansement opéré par le docteur, regagnait son appartement, ma foi, je ne l’ai pas fait exprès, j’ai dit: “Excusez-moi.” (03:03:57.12)Il me semble donc que c’est assez. (03:04:15.02)Je vous répète cependant, et cette fois c’est trop peut-être, parole d’honneur! je suis pressé, très pressé. (03:04:25.08)Lâchez-moi donc, je vous prie, et laissez-moi aller où j’ai affaire. (03:04:39.04)– Monsieur, dit Athos en le lâchant, vous n’êtes pas poli. On voit que vous venez de loin.» (03:04:50.18)D’Artagnan avait déjà enjambé trois ou quatre degrés, mais à la remarque d’Athos il s’arrêta court. (03:05:05.10)«Morbleu, monsieur! (03:05:14.23)dit-il, de si loin que je vienne, ce n’est pas vous qui me donnerez une leçon de belles manières, je vous préviens. (03:05:24.10)– Peut-être, dit Athos. (03:05:33.21)– Ah! (03:05:36.19)si je n’étais pas si pressé, s’écria d’Artagnan, et si je ne courais pas après quelqu’un... (03:05:44.06)– Monsieur l’homme pressé, vous me trouverez sans courir, moi, entendez-vous? (03:05:55.20)– Et où cela, s’il vous plaît? (03:06:04.06)– Près des Carmes-Deschaux. (03:06:08.05)– À quelle heure? (03:06:11.15)– Vers midi. (03:06:14.03)– Vers midi, c’est bien, j’y serai. (03:06:18.10)– Tâchez de ne pas me faire attendre, car à midi un quart je vous préviens que c’est moi qui courrai après vous et vous couperai les oreilles à la course. (03:06:30.20)– Bon! lui cria d’Artagnan; on y sera à midi moins dix minutes.» (03:06:41.23)Et il se mit à courir comme si le diable l’emportait, espérant retrouver encore son inconnu, que son pas tranquille ne devait pas avoir conduit bien loin. (03:06:55.17)Mais, à la porte de la rue, causait Porthos avec un soldat aux gardes. (03:07:09.18)Entre les deux causeurs, il y avait juste l’espace d’un homme. (03:07:18.16)D’Artagnan crut que cet espace lui suffirait, et il s’élança pour passer comme une flèche entre eux deux. (03:07:29.23)Mais d’Artagnan avait compté sans le vent. (03:07:38.16)Comme il allait passer, le vent s’engouffra dans le long manteau de Porthos, et d’Artagnan vint donner droit dans le manteau. (03:07:48.18)Sans doute, Porthos avait des raisons de ne pas abandonner cette partie essentielle de son vêtement car, au lieu de laisser aller le pan qu’il tenait, il tira à lui, de sorte que d’Artagnan s’enroula dans le velours par un mouvement de rotation qu’explique la résistance de l’obstiné Porthos. (03:08:15.00)D’Artagnan, entendant jurer le mousquetaire, voulut sortir de dessous le manteau qui l’aveuglait, et chercha son chemin dans le pli. (03:08:41.16)Il redoutait surtout d’avoir porté atteinte à la fraîcheur du magnifique baudrier que nous connaissons; mais, en ouvrant timidement les yeux, il se trouva le nez collé entre les deux épaules de Porthos c’est-à-dire précisément sur le baudrier. (03:09:06.00)Hélas! comme la plupart des choses de ce monde qui n’ont pour elles que l’apparence, le baudrier était d’or par-devant et de simple buffle par-derrière. (03:09:31.08)Porthos, en vrai glorieux qu’il était, ne pouvant avoir un baudrier d’or tout entier, en avait au moins la moitié: on comprenait dès lors la nécessité du rhume et l’urgence du manteau. (03:09:54.11)«Vertubleu! (03:10:07.21)cria Porthos faisant tous ses efforts pour se débarrasser de d’Artagnan qui lui grouillait dans le dos, vous êtes donc enragé de vous jeter comme cela sur les gens! (03:10:18.14)– Excusez-moi, dit d’Artagnan reparaissant sous l’épaule du géant, mais je suis très pressé, je cours après quelqu’un, et... (03:10:37.15)– Est-ce que vous oubliez vos yeux quand vous courez, par hasard? (03:10:50.19)demanda Porthos. (03:10:56.01)– Non, répondit d’Artagnan piqué, non, et grâce à mes yeux je vois même ce que ne voient pas les autres.» (03:11:05.05)Porthos comprit ou ne comprit pas, toujours est-il que, se laissant aller à sa colère: «Monsieur, dit-il, vous vous ferez étriller, je vous en préviens, si vous vous frottez ainsi aux mousquetaires. (03:11:25.20)– Étriller, monsieur! (03:11:40.05)dit d’Artagnan, le mot est dur. (03:11:45.12)– C’est celui qui convient à un homme habitué à regarder en face ses ennemis. (03:11:53.08)– Ah! pardieu! (03:11:59.03)je sais bien que vous ne tournez pas le dos aux vôtres, vous.» (03:12:04.08)Et le jeune homme, enchanté de son espièglerie, s’éloigna en riant à gorge déployée. (03:12:14.03)Porthos écuma de rage et fit un mouvement pour se précipiter sur d’Artagnan. (03:12:24.08)«Plus tard, plus tard, lui cria celui-ci, quand vous n’aurez plus votre manteau. (03:12:35.14)– À une heure donc, derrière le Luxembourg. (03:12:44.01)– Très bien, à une heure», répondit d’Artagnan en tournant l’angle de la rue. (03:12:52.23)Mais ni dans la rue qu’il venait de parcourir, ni dans celle qu’il embrassait maintenant du regard, il ne vit personne. Si doucement qu’eût marché l’inconnu, il avait gagné du chemin; peut-être aussi était-il entré dans quelque maison. (03:13:14.07)D’Artagnan s’informa de lui à tous ceux qu’il rencontra, descendit jusqu’au bac, remonta par la rue de Seine et la Croix-Rouge; mais rien, absolument rien. (03:13:39.14)Cependant cette course lui fut profitable en ce sens qu’à mesure que la sueur inondait son front, son cœur se refroidissait. (03:13:58.06)Il se mit alors à réfléchir sur les événements qui venaient de se passer; ils étaient nombreux et néfastes: il était onze heures du matin à peine, et déjà la matinée lui avait apporté la disgrâce de M. de Tréville, qui ne pouvait manquer de trouver un peu cavalière la façon dont d’Artagnan l’avait quitté. (03:14:33.16)En outre, il avait ramassé deux bons duels avec deux hommes capables de tuer chacun trois d’Artagnan, avec deux mousquetaires enfin, c’est-à-dire avec deux de ces êtres qu’il estimait si fort qu’il les mettait, dans sa pensée et dans son cœur, au-dessus de tous les autres hommes. (03:15:03.08)La conjecture était triste. (03:15:22.16)Sûr d’être tué par Athos, on comprend que le jeune homme ne s’inquiétait pas beaucoup de Porthos. (03:15:30.06)Pourtant, comme l’espérance est la dernière chose qui s’éteint dans le cœur de l’homme, il en arriva à espérer qu’il pourrait survivre, avec des blessures terribles, bien entendu, à ces deux duels, et, en cas de survivance, il se fit pour l’avenir les réprimandes suivantes: (03:15:55.22)«Quel écervelé je fais, et quel butor je suis! (03:16:16.08)Ce brave et malheureux Athos était blessé juste à l’épaule contre laquelle je m’en vais, moi, donner de la tête comme un bélier. (03:16:28.09)La seule chose qui m’étonne, c’est qu’il ne m’ait pas tué roide; il en avait le droit, et la douleur que je lui ai causée a dû être atroce. (03:16:44.20)Quant à Porthos! Oh! quant à Porthos, ma foi, c’est plus drôle.» (03:17:00.04)Et malgré lui le jeune homme se mit à rire, tout en regardant néanmoins si ce rire isolé, et sans cause aux yeux de ceux qui le voyaient rire, n’allait pas blesser quelque passant. (03:17:17.02)«Quant à Porthos, c’est plus drôle; mais je n’en suis pas moins un misérable étourdi. (03:17:35.23)Se jette-t-on ainsi sur les gens sans dire gare! non! et va-t-on leur regarder sous le manteau pour y voir ce qui n’y est pas! (03:17:52.10)Il m’eût pardonné bien certainement; il m’eût pardonné si je n’eusse pas été lui parler de ce maudit baudrier, à mots couverts, c’est vrai; oui, couverts joliment! (03:18:08.10)Ah! maudit Gascon que je suis, je ferais de l’esprit dans la poêle à frire. (03:18:25.16)Allons, d’Artagnan mon ami, continua-t-il, se parlant à lui-même avec toute l’aménité qu’il croyait se devoir, si tu en réchappes, ce qui n’est pas probable, il s’agit d’être à l’avenir d’une politesse parfaite. (03:18:45.14)Désormais il faut qu’on t’admire, qu’on te cite comme modèle. (03:19:04.20)Être prévenant et poli, ce n’est pas être lâche. (03:19:12.03)Regardez plutôt Aramis: Aramis, c’est la douceur, c’est la grâce en personne. (03:19:23.01)Eh bien, personne s’est-il jamais avisé de dire qu’Aramis était un lâche? (03:19:33.06)Non, bien certainement, et désormais je veux en tout point me modeler sur lui. (03:19:42.11)Ah! (03:19:49.09)justement le voici.» (03:19:54.15)D’Artagnan, tout en marchant et en monologuant, était arrivé à quelques pas de l’hôtel d’Aiguillon, et devant cet hôtel il avait aperçu Aramis causant gaiement avec trois gentilshommes des gardes du roi. De son côté, Aramis aperçut d’Artagnan; mais comme il n’oubliait point que c’était devant ce jeune homme que M. de Tréville s’était si fort emporté le matin, et qu’un témoin des reproches que les mousquetaires avaient reçus ne lui était d’aucune façon agréable, il fit semblant de ne pas le voir. (03:20:24.21)D’Artagnan, tout entier au contraire à ses plans de conciliation et de courtoisie, s’approcha des quatre jeunes gens en leur faisant un grand salut accompagné du plus gracieux sourire. (03:21:02.18)Aramis inclina légèrement la tête, mais ne sourit point. (03:21:18.01)Tous quatre, au reste, interrompirent à l’instant même leur conversation. (03:21:23.04)D’Artagnan n’était pas assez niais pour ne point s’apercevoir qu’il était de trop; mais il n’était pas encore assez rompu aux façons du beau monde pour se tirer galamment d’une situation fausse comme l’est, en général, celle d’un homme qui est venu se mêler à des gens qu’il connaît à peine et à une conversation qui ne le regarde pas. (03:21:47.05)Il cherchait donc en lui-même un moyen de faire sa retraite le moins gauchement possible, lorsqu’il remarqua qu’Aramis avait laissé tomber son mouchoir et, par mégarde sans doute, avait mis le pied dessus; le moment lui parut arrivé de réparer son inconvenance: il se baissa, et de l’air le plus gracieux qu’il pût trouver, il tira le mouchoir de dessous le pied du mousquetaire, quelques efforts que celui-ci fît pour le retenir, et lui dit en le lui remettant: (03:22:36.07)«Je crois, monsieur que voici un mouchoir que vous seriez fâché de perdre.» (03:22:58.08)Le mouchoir était en effet richement brodé et portait une couronne et des armes à l’un de ses coins. (03:23:20.15)Aramis rougit excessivement et arracha plutôt qu’il ne prit le mouchoir des mains du Gascon. (03:23:32.11)«Ah! (03:23:39.12)Ah! (03:23:40.06)s’écria un des gardes, diras-tu encore, discret Aramis, que tu es mal avec Mme de Bois-Tracy, quand cette gracieuse dame a l’obligeance de te prêter ses mouchoirs?» (03:23:53.21)Aramis lança à d’Artagnan un de ces regards qui font comprendre à un homme qu’il vient de s’acquérir un ennemi mortel; puis, reprenant son air doucereux: (03:24:16.10)«Vous vous trompez, messieurs, dit-il, ce mouchoir n’est pas à moi, et je ne sais pourquoi monsieur a eu la fantaisie de me le remettre plutôt qu’à l’un de vous, et la preuve de ce que je dis, c’est que voici le mien dans ma poche.» (03:24:37.13)À ces mots, il tira son propre mouchoir, mouchoir fort élégant aussi, et de fine batiste, quoique la batiste fût chère à cette époque, mais mouchoir sans broderie, sans armes et orné d’un seul chiffre, celui de son propriétaire. (03:25:11.05)Cette fois, d’Artagnan ne souffla pas mot, il avait reconnu sa bévue; mais les amis d’Aramis ne se laissèrent pas convaincre par ses dénégations, et l’un d’eux, s’adressant au jeune mousquetaire avec un sérieux affecté: (03:25:42.23)«Si cela était, dit-il, ainsi que tu le prétends, je serais forcé, mon cher Aramis, de te le redemander; car, comme tu le sais, Bois-Tracy est de mes intimes, et je ne veux pas qu’on fasse trophée des effets de sa femme. (03:26:12.13)– Tu demandes cela mal, répondit Aramis, et tout en reconnaissant la justesse de ta réclamation quant au fond, je refuserais à cause de la forme. (03:26:39.04)– Le fait est, hasarda timidement d’Artagnan, que je n’ai pas vu sortir le mouchoir de la poche de M. Aramis. (03:26:55.06)Il avait le pied dessus, voilà tout, et j’ai pensé que, puisqu’il avait le pied dessus, le mouchoir était à lui. (03:27:10.20)– Et vous vous êtes trompé, mon cher monsieur», répondit froidement Aramis, peu sensible à la réparation. (03:27:24.20)Puis, se retournant vers celui des gardes qui s’était déclaré l’ami de Bois-Tracy: «D’ailleurs, continua-t-il, je réfléchis, mon cher intime de Bois-Tracy, que je suis son ami non moins tendre que tu peux l’être toi-même; de sorte qu’à la rigueur ce mouchoir peut aussi bien être sorti de ta poche que de la mienne. (03:27:53.09)– Non, sur mon honneur! (03:28:15.20)s’écria le garde de Sa Majesté. (03:28:20.17)– Tu vas jurer sur ton honneur et moi sur ma parole et alors il y aura évidemment un de nous deux qui mentira. (03:28:29.11)Tiens, faisons mieux, Montaran, prenons-en chacun la moitié. (03:28:42.03)– Du mouchoir? (03:28:49.07)– Oui. (03:28:51.16)– Parfaitement, s’écrièrent les deux autres gardes, le jugement du roi Salomon. (03:28:58.08)Décidément, Aramis, tu es plein de sagesse.» (03:29:07.17)Les jeunes gens éclatèrent de rire, et comme on le pense bien, l’affaire n’eut pas d’autre suite. (03:29:17.01)Au bout d’un instant, la conversation cessa, et les trois gardes et le mousquetaire, après s’être cordialement serré la main, tirèrent, les trois gardes de leur côté et Aramis du sien. (03:29:35.11)«Voilà le moment de faire ma paix avec ce galant homme», se dit à part lui d’Artagnan, qui s’était tenu un peu à l’écart pendant toute la dernière partie de cette conversation. Et, sur ce bon sentiment, se rapprochant d’Aramis, qui s’éloignait sans faire autrement attention à lui: (03:30:05.19)«Monsieur, lui dit-il, vous m’excuserez, je l’espère. (03:30:31.10)– Ah! monsieur, interrompit Aramis, permettez-moi de vous faire observer que vous n’avez point agi en cette circonstance comme un galant homme le devait faire. (03:30:40.20)– Quoi, monsieur! (03:30:50.19)s’écria d’Artagnan, vous supposez... (03:30:55.13)– Je suppose, monsieur, que vous n’êtes pas un sot, et que vous savez bien, quoique arrivant de Gascogne, qu’on ne marche pas sans cause sur les mouchoirs de poche. (03:31:08.21)Que diable! (03:31:20.09)Paris n’est point pavé en batiste. (03:31:24.07)– Monsieur, vous avez tort de chercher à m’humilier, dit d’Artagnan, chez qui le naturel querelleur commençait à parler plus haut que les résolutions pacifiques. (03:31:37.08)Je suis de Gascogne, c’est vrai, et puisque vous le savez, je n’aurai pas besoin de vous dire que les Gascons sont peu endurants; de sorte que, lorsqu’ils se sont excusés une fois, fût-ce d’une sottise, ils sont convaincus qu’ils ont déjà fait moitié plus qu’ils ne devaient faire. (03:32:07.06)– Monsieur, ce que je vous en dis, répondit Aramis, n’est point pour vous chercher une querelle. (03:32:31.23)Dieu merci! (03:32:39.21)je ne suis pas un spadassin, et n’étant mousquetaire que par intérim, je ne me bats que lorsque j’y suis forcé, et toujours avec une grande répugnance; mais cette fois l’affaire est grave, car voici une dame compromise par vous. (03:32:57.23)– Par nous, c’est-à-dire, s’écria d’Artagnan. (03:33:14.08)– Pourquoi avez-vous eu la maladresse de me rendre le mouchoir? (03:33:21.10)– Pourquoi avez-vous eu celle de le laisser tomber? (03:33:28.01)– J’ai dit et je répète, monsieur, que ce mouchoir n’est point sorti de ma poche. (03:33:36.08)– Eh bien, vous en avez menti deux fois, monsieur, car je l’en ai vu sortir, moi! (03:33:48.21)– Ah! vous le prenez sur ce ton, monsieur le Gascon! (03:33:57.02)eh bien, je vous apprendrai à vivre. (03:34:04.23)– Et moi je vous renverrai à votre messe, monsieur l’abbé! (03:34:12.01)Dégainez, s’il vous plaît, et à l’instant même. (03:34:19.22)– Non pas, s’il vous plaît, mon bel ami; non, pas ici, du moins. (03:34:28.19)Ne voyez-vous pas que nous sommes en face de l’hôtel d’Aiguillon, lequel est plein de créatures du cardinal? (03:34:40.23)Qui me dit que ce n’est pas Son Éminence qui vous a chargé de lui procurer ma tête? (03:34:52.19)Or j’y tiens ridiculement, à ma tête, attendu qu’elle me semble aller assez correctement à mes épaules. (03:35:05.13)Je veux donc vous tuer, soyez tranquille, mais vous tuer tout doucement, dans un endroit clos et couvert, là où vous ne puissiez vous vanter de votre mort à personne. (03:35:23.11)– Je le veux bien, mais ne vous y fiez pas, et emportez votre mouchoir, qu’il vous appartienne ou non; peut-être aurez-vous l’occasion de vous en servir. (03:35:47.02)– Monsieur est Gascon? (03:35:54.22)demanda Aramis. (03:35:58.09)– Oui. (03:36:00.18)Monsieur ne remet pas un rendez-vous par prudence? (03:36:05.12)– La prudence, monsieur, est une vertu assez inutile aux mousquetaires, je le sais, mais indispensable aux gens d’Église, et comme je ne suis mousquetaire que provisoirement, je tiens à rester prudent. (03:36:22.20)À deux heures, j’aurai l’honneur de vous attendre à l’hôtel de M. de Tréville. (03:36:40.18)Là je vous indiquerai les bons endroits.» (03:36:49.05)Les deux jeunes gens se saluèrent, puis Aramis s’éloigna en remontant la rue qui remontait au Luxembourg, tandis que d’Artagnan, voyant que l’heure s’avançait, prenait le chemin des Carmes-Deschaux, tout en disant à part soi: «Décidément, je n’en puis pas revenir; mais au moins, si je suis tué, je serai tué par un mousquetaire.» (03:37:15.00)CHAPITRE V (03:37:37.21)LES MOUSQUETAIRES DU ROI ET LES GARDES DE M. LE CARDINAL (03:37:41.18)D’Artagnan ne connaissait personne à Paris. (03:37:49.04)Il alla donc au rendez-vous d’Athos sans amener de second, résolu de se contenter de ceux qu’aurait choisis son adversaire. (03:38:00.03)D’ailleurs son intention était formelle de faire au brave mousquetaire toutes les excuses convenables, mais sans faiblesse, craignant qu’il ne résultât de ce duel ce qui résulte toujours de fâcheux, dans une affaire de ce genre, quand un homme jeune et vigoureux se bat contre un adversaire blessé et affaibli: vaincu, il double le triomphe de son antagoniste; vainqueur, il est accusé de forfaiture et de facile audace. (03:38:35.01)Au reste, ou nous avons mal exposé le caractère de notre chercheur d’aventures, ou notre lecteur a déjà dû remarquer que d’Artagnan n’était point un homme ordinaire. Aussi, tout en se répétant à lui-même que sa mort était inévitable, il ne se résigna point à mourir tout doucettement, comme un autre moins courageux et moins modéré que lui eût fait à sa place. (03:39:24.03)Il réfléchit aux différents caractères de ceux avec lesquels il allait se battre, et commença à voir plus clair dans sa situation. (03:39:54.18)Il espérait, grâce aux excuses loyales qu’il lui réservait, se faire un ami d’Athos, dont l’air grand seigneur et la mine austère lui agréaient fort. (03:40:11.21)Il se flattait de faire peur à Porthos avec l’aventure du baudrier, qu’il pouvait, s’il n’était pas tué sur le coup, raconter à tout le monde, récit qui, poussé adroitement à l’effet, devait couvrir Porthos de ridicule; enfin, quant au sournois Aramis, il n’en avait pas très grand-peur, et en supposant qu’il arrivât jusqu’à lui, il se chargeait de l’expédier bel et bien, ou du moins en le frappant au visage, comme César avait recommandé de faire aux soldats de Pompée, d’endommager à tout jamais cette beauté dont il était si fier. (03:40:55.06)Ensuite il y avait chez d’Artagnan ce fonds inébranlable de résolution qu’avaient déposé dans son cœur les conseils de son père, conseils dont la substance était: «Ne rien souffrir de personne que du roi, du cardinal et de M. de Tréville.» (03:41:45.09)Il vola donc plutôt qu’il ne marcha vers le couvent des Carmes Déchaussés, ou plutôt Deschaux, comme on disait à cette époque, sorte de bâtiment sans fenêtres, bordé de prés arides, succursale du Pré-aux-Clercs, et qui servait d’ordinaire aux rencontres des gens qui n’avaient pas de temps à perdre. (03:42:18.02)Lorsque d’Artagnan arriva en vue du petit terrain vague qui s’étendait au pied de ce monastère, Athos attendait depuis cinq minutes seulement, et midi sonnait. (03:42:48.23)Il était donc ponctuel comme la Samaritaine, et le plus rigoureux casuiste à l’égard des duels n’avait rien a dire. (03:43:07.14)Athos, qui souffrait toujours cruellement de sa blessure, quoiqu’elle eût été pansée à neuf par le chirurgien de M. de Tréville, s’était assis sur une borne et attendait son adversaire avec cette contenance paisible et cet air digne qui ne l’abandonnaient jamais. (03:43:31.07)À l’aspect de d’Artagnan, il se leva et fit poliment quelques pas au-devant de lui. (03:43:50.16)Celui-ci, de son côté, n’aborda son adversaire que le chapeau à la main et sa plume traînant jusqu’à terre. (03:43:58.12)«Monsieur, dit Athos, j’ai fait prévenir deux de mes amis qui me serviront de seconds, mais ces deux amis ne sont point encore arrivés. Je m’étonne qu’ils tardent: ce n’est pas leur habitude. (03:44:11.03)– Je n’ai pas de seconds, moi, monsieur, dit d’Artagnan, car arrivé d’hier seulement à Paris, je n’y connais encore personne que M. de Tréville, auquel j’ai été recommandé par mon père qui a l’honneur d’être quelque peu de ses amis.» (03:44:37.23)Athos réfléchit un instant. (03:44:57.11)«Vous ne connaissez que M. de Tréville? (03:45:02.22)demanda-t-il. (03:45:07.12)– Oui, monsieur, je ne connais que lui. (03:45:11.19)– Ah çà, mais..., continua Athos parlant moitié à lui-même, moitié à d’Artagnan, ah... çà, mais si je vous tue, j’aurai l’air d’un mangeur d’enfants, moi! (03:45:26.19)– Pas trop, monsieur, répondit d’Artagnan avec un salut qui ne manquait pas de dignité; pas trop, puisque vous me faites l’honneur de tirer l’épée contre moi avec une blessure dont vous devez être fort incommodé. (03:45:48.07)– Très incommodé, sur ma parole, et vous m’avez fait un mal du diable, je dois le dire; mais je prendrai la main gauche, c’est mon habitude en pareille circonstance. (03:46:12.02)Ne croyez donc pas que je vous fasse une grâce, je tire proprement des deux mains; et il y aura même désavantage pour vous: un gaucher est très gênant pour les gens qui ne sont pas prévenus. (03:46:34.21)Je regrette de ne pas vous avoir fait part plus tôt de cette circonstance. (03:46:51.14)– Vous êtes vraiment, monsieur, dit d’Artagnan en s’inclinant de nouveau, d’une courtoisie dont je vous suis on ne peut plus reconnaissant. (03:47:04.06)– Vous me rendez confus, répondit Athos avec son air de gentilhomme; causons donc d’autre chose, je vous prie, à moins que cela ne vous soit désagréable. (03:47:23.09)Ah! sangbleu! que vous m’avez fait mal! l’épaule me brûle. (03:47:34.08)– Si vous vouliez permettre..., dit d’Artagnan avec timidité. (03:47:43.05)– Quoi, monsieur? (03:47:48.23)– J’ai un baume miraculeux pour les blessures, un baume qui me vient de ma mère, et dont j’ai fait l’épreuve sur moi-même. (03:47:58.02)– Eh bien? (03:48:07.10)– Eh bien, je suis sûr qu’en moins de trois jours ce baume vous guérirait, et au bout de trois jours, quand vous seriez guéri: eh bien, monsieur, ce me serait toujours un grand honneur d’être votre homme.» (03:48:20.22)D’Artagnan dit ces mots avec une simplicité qui faisait honneur à sa courtoisie, sans porter aucunement atteinte à son courage. (03:48:41.08)«Pardieu, monsieur, dit Athos, voici une proposition qui me plaît, non pas que je l’accepte, mais elle sent son gentilhomme d’une lieue. (03:48:58.22)C’est ainsi que parlaient et faisaient ces preux du temps de Charlemagne, sur lesquels tout cavalier doit chercher à se modeler. (03:49:15.11)Malheureusement, nous ne sommes plus au temps du grand empereur. Nous sommes au temps de M. le cardinal, et d’ici à trois jours on saurait, si bien gardé que soit le secret, on saurait, dis-je, que nous devons nous battre, et l’on s’opposerait à notre combat. (03:49:39.11)Ah çà, mais! ces flâneurs ne viendront donc pas? (03:49:58.16)– Si vous êtes pressé, monsieur, dit d’Artagnan à Athos avec la même simplicité qu’un instant auparavant il lui avait proposé de remettre le duel à trois jours, si vous êtes pressé et qu’il vous plaise de m’expédier tout de suite, ne vous gênez pas, je vous en prie. (03:50:17.12)– Voilà encore un mot qui me plaît, dit Athos en faisant un gracieux signe de tête à d’Artagnan, il n’est point d’un homme sans cervelle, et il est à coup sûr d’un homme de cœur. (03:50:44.10)Monsieur, j’aime les hommes de votre trempe, et je vois que si nous ne nous tuons pas l’un l’autre, j’aurai plus tard un vrai plaisir dans votre conversation. (03:51:03.03)Attendons ces messieurs, je vous prie, j’ai tout le temps, et cela sera plus correct. (03:51:19.03)Ah! en voici un, je crois.» (03:51:27.21)En effet, au bout de la rue de Vaugirard commençait à apparaître le gigantesque Porthos. (03:51:36.21)«Quoi! (03:51:42.19)s’écria d’Artagnan, votre premier témoin est M. Porthos? (03:51:48.07)– Oui, cela vous contrarie-t-il? (03:51:55.12)– Non, aucunement. (03:52:00.03)– Et voici le second.» (03:52:03.11)D’Artagnan se retourna du côté indiqué par Athos, et reconnut Aramis. (03:52:10.12)«Quoi! (03:52:17.05)s’écria-t-il d’un accent plus étonné que la première fois, votre second témoin est M. Aramis? (03:52:24.20)– Sans doute, ne savez-vous pas qu’on ne nous voit jamais l’un sans l’autre, et qu’on nous appelle, dans les mousquetaires et dans les gardes, à la cour et à la ville, Athos, Porthos et Aramis ou les trois inséparables? (03:52:46.23)Après cela, comme vous arrivez de Dax ou de Pau... (03:53:03.18)– De Tarbes, dit d’Artagnan. –... (03:53:09.08)Il vous est permis d’ignorer ce détail, dit Athos. (03:53:15.19)– Ma foi, dit d’Artagnan, vous êtes bien nommés, messieurs, et mon aventure, si elle fait quelque bruit, prouvera du moins que votre union n’est point fondée sur les contrastes.» (03:53:32.04)Pendant ce temps, Porthos s’était rapproché, avait salué de la main Athos; puis, se retournant vers d’Artagnan, il était resté tout étonné. (03:53:54.16)Disons, en passant, qu’il avait changé de baudrier et quitté son manteau. (03:54:08.23)«Ah! ah! (03:54:15.02)fit-il, qu’est-ce que cela? (03:54:18.18)– C’est avec monsieur que je me bats, dit Athos en montrant de la main d’Artagnan, et en le saluant du même geste. (03:54:28.15)– C’est avec lui que je me bats aussi, dit Porthos. (03:54:40.11)– Mais à une heure seulement, répondit d’Artagnan. (03:54:48.13)– Et moi aussi, c’est avec monsieur que je me bats, dit Aramis en arrivant à son tour sur le terrain. (03:54:58.15)– Mais à deux heures seulement, fit d’Artagnan avec le même calme. (03:55:09.18)– Mais à propos de quoi te bats-tu, toi, Athos? (03:55:18.12)demanda Aramis. (03:55:23.11)– Ma foi, je ne sais pas trop, il m’a fait mal à l’épaule; et toi, Porthos? (03:55:33.14)– Ma foi, je me bats parce que je me bats», répondit Porthos en rougissant. (03:55:43.20)Athos, qui ne perdait rien, vit passer un fin sourire sur les lèvres du Gascon. «Nous avons eu une discussion sur la toilette, dit le jeune homme. (03:55:59.03)– Et toi, Aramis? (03:56:11.22)demanda Athos. (03:56:15.11)– Moi, je me bats pour cause de théologie», répondit Aramis tout en faisant signe à d’Artagnan qu’il le priait de tenir secrète la cause de son duel. (03:56:27.02)Athos vit passer un second sourire sur les lèvres de d’Artagnan. (03:56:39.14)«Vraiment, dit Athos. (03:56:46.07)– Oui, un point de saint Augustin sur lequel nous ne sommes pas d’accord, dit le Gascon. (03:56:53.14)– Décidément c’est un homme d’esprit, murmura Athos. (03:57:03.19)– Et maintenant que vous êtes rassemblés, messieurs, dit d’Artagnan, permettez-moi de vous faire mes excuses.» (03:57:15.04)À ce mot d’excuses, un nuage passa sur le front d’Athos, un sourire hautain glissa sur les lèvres de Porthos, et un signe négatif fut la réponse d’Aramis. (03:57:32.03)«Vous ne me comprenez pas, messieurs, dit d’Artagnan en relevant sa tête, sur laquelle jouait en ce moment un rayon de soleil qui en dorait les lignes fines et hardies: je vous demande excuse dans le cas où je ne pourrais vous payer ma dette à tous trois, car M. Athos a le droit de me tuer le premier, ce qui ôte beaucoup de sa valeur à votre créance, monsieur Porthos, et ce qui rend la vôtre à peu près nulle, monsieur Aramis. (03:58:08.14)Et maintenant, messieurs, je vous le répète, excusez-moi, mais de cela seulement, et en garde!» (03:58:43.19)À ces mots, du geste le plus cavalier qui se puisse voir, d’Artagnan tira son épée. (03:58:57.07)Le sang était monté à la tête de d’Artagnan, et dans ce moment il eût tiré son épée contre tous les mousquetaires du royaume, comme il venait de faire contre Athos, Porthos et Aramis. (03:59:14.02)Il était midi et un quart. (03:59:28.08)Le soleil était à son zénith et l’emplacement choisi pour être le théâtre du duel se trouvait exposé à toute son ardeur. (03:59:38.09)«Il fait très chaud, dit Athos en tirant son épée à son tour, et cependant je ne saurais ôter mon pourpoint; car, tout à l’heure encore, j’ai senti que ma blessure saignait, et je craindrais de gêner monsieur en lui montrant du sang qu’il ne m’aurait pas tiré lui-même. (04:00:01.15)– C’est vrai, monsieur, dit d’Artagnan, et tiré par un autre ou par moi, je vous assure que je verrai toujours avec bien du regret le sang d’un aussi brave gentilhomme; je me battrai donc en pourpoint comme vous. (04:00:31.03)– Voyons, voyons, dit Porthos, assez de compliments comme cela, et songez que nous attendons notre tour. (04:00:53.12)– Parlez pour vous seul, Porthos, quand vous aurez à dire de pareilles incongruités, interrompit Aramis. (04:01:08.05)Quant à moi, je trouve les choses que ces messieurs se disent fort bien dites et tout à fait dignes de deux gentilshommes. (04:01:21.15)– Quand vous voudrez, monsieur, dit Athos en se mettant en garde. (04:01:32.16)– J’attendais vos ordres», dit d’Artagnan en croisant le fer. (04:01:42.09)Mais les deux rapières avaient à peine résonné en se touchant, qu’une escouade des gardes de Son Éminence, commandée par M. de Jussac, se montra à l’angle du couvent. (04:01:57.08)«Les gardes du cardinal! s’écrièrent à la fois Porthos et Aramis. (04:02:11.04)L’épée au fourreau, messieurs! l’épée au fourreau! (04:02:19.00)Mais il était trop tard. (04:02:25.00)Les deux combattants avaient été vus dans une pose qui ne permettait pas de douter de leurs intentions. (04:02:32.04)«Holà! cria Jussac en s’avançant vers eux et en faisant signe à ses hommes d’en faire autant, holà! mousquetaires, on se bat donc ici? (04:02:46.02)Et les édits, qu’en faisons-nous? (04:03:00.06)– Vous êtes bien généreux, messieurs les gardes, dit Athos plein de rancune, car Jussac était l’un des agresseurs de l’avant-veille. (04:03:10.13)Si nous vous voyions battre, je vous réponds, moi, que nous nous garderions bien de vous en empêcher. (04:03:26.13)Laissez-nous donc faire, et vous allez avoir du plaisir sans prendre aucune peine. (04:03:37.07)– Messieurs, dit Jussac, c’est avec grand regret que je vous déclare que la chose est impossible. (04:03:50.03)Notre devoir avant tout. (04:03:57.19)Rengainez donc, s’il vous plaît, et nous suivez. (04:04:03.15)– Monsieur, dit Aramis parodiant Jussac, ce serait avec un grand plaisir que nous obéirions à votre gracieuse invitation, si cela dépendait de nous; mais malheureusement la chose est impossible: M. de Tréville nous l’a défendu. (04:04:22.19)Passez donc votre chemin, c’est ce que vous avez de mieux à faire.» (04:04:41.13)Cette raillerie exaspéra Jussac. (04:04:48.08)«Nous vous chargerons donc, dit-il, si vous désobéissez. (04:04:56.02)– Ils sont cinq, dit Athos à demi-voix, et nous ne sommes que trois; nous serons encore battus, et il nous faudra mourir ici, car je le déclare, je ne reparais pas vaincu devant le capitaine.» (04:05:14.08)Alors Porthos et Aramis se rapprochèrent à l’instant les uns des autres, pendant que Jussac alignait ses soldats. (04:05:36.10)Ce seul moment suffit à d’Artagnan pour prendre son parti: c’était là un de ces événements qui décident de la vie d’un homme, c’était un choix à faire entre le roi et le cardinal; ce choix fait, il allait y persévérer. (04:05:57.06)Se battre, c’est-à-dire désobéir à la loi, c’est-à-dire risquer sa tête, c’est-à-dire se faire d’un seul coup l’ennemi d’un ministre plus puissant que le roi lui-même: voilà ce qu’entrevit le jeune homme, et, disons-le à sa louange, il n’hésita point une seconde. (04:06:29.02)Se tournant donc vers Athos et ses amis: «Messieurs, dit-il, je reprendrai, s’il vous plaît, quelque chose à vos paroles. (04:06:54.17)Vous avez dit que vous n’étiez que trois, mais il me semble, à moi, que nous sommes quatre. (04:07:08.22)– Mais vous n’êtes pas des nôtres, dit Porthos. (04:07:15.23)– C’est vrai, répondit d’Artagnan; je n’ai pas l’habit, mais j’ai l’âme. (04:07:24.08)Mon cœur est mousquetaire, je le sens bien, monsieur, et cela m’entraîne. (04:07:35.21)– Écartez-vous, jeune homme, cria Jussac, qui sans doute à ses gestes et à l’expression de son visage avait deviné le dessein de d’Artagnan. (04:07:51.10)Vous pouvez vous retirer, nous y consentons. (04:08:04.18)Sauvez votre peau; allez vite.» (04:08:10.10)D’Artagnan ne bougea point. (04:08:15.10)«Décidément vous êtes un joli garçon, dit Athos en serrant la main du jeune homme. (04:08:23.03)– Allons! allons! prenons un parti, reprit Jussac. (04:08:32.22)– Voyons, dirent Porthos et Aramis, faisons quelque chose. (04:08:41.10)– Monsieur est plein de générosité», dit Athos. (04:08:49.00)Mais tous trois pensaient à la jeunesse de d’Artagnan et redoutaient son inexpérience. (04:08:57.18)«Nous ne serons que trois, dont un blessé, plus un enfant, reprit Athos, et l’on n’en dira pas moins que nous étions quatre hommes. (04:09:12.05)– Oui, mais reculer! (04:09:23.11)dit Porthos. (04:09:26.23)– C’est difficile», reprit Athos. (04:09:31.07)D’Artagnan comprit leur irrésolution. (04:09:36.19)«Messieurs, essayez-moi toujours, dit-il, et je vous jure sur l’honneur que je ne veux pas m’en aller d’ici si nous sommes vaincus. (04:09:48.09)– Comment vous appelle-t-on, mon brave? (04:09:58.11)dit Athos. (04:10:02.07)– D’Artagnan, monsieur. (04:10:05.23)– Eh bien, Athos, Porthos, Aramis et d’Artagnan, en avant! (04:10:13.03)cria Athos. (04:10:20.11)– Eh bien, voyons, messieurs, vous décidez-vous à vous décider? (04:10:26.16)cria pour la troisième fois Jussac. (04:10:32.16)– C’est fait, messieurs, dit Athos. (04:10:38.00)– Et quel parti prenez-vous? (04:10:43.03)demanda Jussac. (04:10:46.19)Nous allons avoir l’honneur de vous charger, répondit Aramis en levant son chapeau d’une main et tirant son épée de l’autre. (04:10:55.17)– Ah! (04:11:04.10)vous résistez! (04:11:06.15)s’écria Jussac. (04:11:10.11)– Sangdieu! cela vous étonne?» (04:11:14.03)Et les neuf combattants se précipitèrent les uns sur les autres avec une furie qui n’excluait pas une certaine méthode. (04:11:24.04)Athos prit un certain Cahusac, favori du cardinal; Porthos eut Biscarat, et Aramis se vit en face de deux adversaires. (04:11:40.07)Quant à d’Artagnan, il se trouva lancé contre Jussac lui-même. (04:11:55.02)Le cœur du jeune Gascon battait à lui briser la poitrine, non pas de peur, Dieu merci! il n’en avait pas l’ombre, mais d’émulation; il se battait comme un tigre en fureur, tournant dix fois autour de son adversaire, changeant vingt fois ses gardes et son terrain. (04:12:15.18)Jussac était, comme on le disait alors, friand de la lame, et avait fort pratiqué; cependant il avait toutes les peines du monde à se défendre contre un adversaire qui, agile et bondissant, s’écartait à tout moment des règles reçues, attaquant de tous côtés à la fois, et tout cela en parant en homme qui a le plus grand respect pour son épiderme. (04:12:55.19)Enfin cette lutte finit par faire perdre patience à Jussac. (04:13:23.09)Furieux d’être tenu en échec par celui qu’il avait regardé comme un enfant, il s’échauffa et commença à faire des fautes. (04:13:35.01)D’Artagnan, qui, à défaut de la pratique, avait une profonde théorie, redoubla d’agilité. (04:13:50.02)Jussac, voulant en finir, porta un coup terrible à son adversaire en se fendant à fond; mais celui-ci para prime, et tandis que Jussac se relevait, se glissant comme un serpent sous son fer, il lui passa son épée au travers du corps. (04:14:11.23)Jussac tomba comme une masse. (04:14:30.13)D’Artagnan jeta alors un coup d’œil inquiet et rapide sur le champ de bataille. (04:14:37.21)Aramis avait déjà tué un de ses adversaires; mais l’autre le pressait vivement. (04:14:48.05)Cependant Aramis était en bonne situation et pouvait encore se défendre. (04:14:57.14)Biscarat et Porthos venaient de faire coup fourré: Porthos avait reçu un coup d’épée au travers du bras, et Biscarat au travers de la cuisse. (04:15:12.05)Mais comme ni l’une ni l’autre des deux blessures n’était grave, ils ne s’en escrimaient qu’avec plus d’acharnement. (04:15:27.08)Athos, blessé de nouveau par Cahusac, pâlissait à vue d’œil, mais il ne reculait pas d’une semelle: il avait seulement changé son épée de main, et se battait de la main gauche. (04:15:44.08)D’Artagnan, selon les lois du duel de cette époque, pouvait secourir quelqu’un; pendant qu’il cherchait du regard celui de ses compagnons qui avait besoin de son aide, il surprit un coup d’œil d’Athos. (04:16:08.09)Ce coup d’œil était d’une éloquence sublime. (04:16:25.18)Athos serait mort plutôt que d’appeler au secours; mais il pouvait regarder, et du regard demander un appui. (04:16:35.19)D’Artagnan le devina, fit un bond terrible et tomba sur le flanc de Cahusac en criant: «À moi, monsieur le garde, je vous tue!» (04:16:51.00)Cahusac se retourna; il était temps. (04:17:03.17)Athos, que son extrême courage soutenait seul, tomba sur un genou. (04:17:10.22)«Sangdieu! criait-il à d’Artagnan, ne le tuez pas, jeune homme, je vous en prie; j’ai une vieille affaire à terminer avec lui, quand je serai guéri et bien portant. (04:17:27.23)Désarmez-le seulement, liez-lui l’épée. (04:17:41.10)C’est cela. (04:17:46.05)Bien! très bien!» (04:17:48.16)Cette exclamation était arrachée à Athos par l’épée de Cahusac qui sautait à vingt pas de lui. (04:17:55.23)D’Artagnan et Cahusac s’élancèrent ensemble, l’un pour la ressaisir, l’autre pour s’en emparer; mais d’Artagnan, plus leste, arriva le premier et mit le pied dessus. (04:18:14.13)Cahusac courut à celui des gardes qu’avait tué Aramis, s’empara de sa rapière, et voulut revenir à d’Artagnan; mais sur son chemin il rencontra Athos, qui, pendant cette pause d’un instant que lui avait procurée d’Artagnan, avait repris haleine, et qui, de crainte que d’Artagnan ne lui tuât son ennemi, voulait recommencer le combat. (04:18:49.12)D’Artagnan comprit que ce serait désobliger Athos que de ne pas le laisser faire. En effet, quelques secondes après, Cahusac tomba la gorge traversée d’un coup d’épée. (04:19:20.14)Au même instant, Aramis appuyait son épée contre la poitrine de son adversaire renversé, et le forçait à demander merci. (04:19:38.15)Restaient Porthos et Biscarat. (04:19:48.21)Porthos faisait mille fanfaronnades, demandant à Biscarat quelle heure il pouvait bien être, et lui faisait ses compliments sur la compagnie que venait d’obtenir son frère dans le régiment de Navarre; mais tout en raillant, il ne gagnait rien. (04:20:06.12)Biscarat était un de ces hommes de fer qui ne tombent que morts. (04:20:25.09)Cependant il fallait en finir. (04:20:31.05)Le guet pouvait arriver et prendre tous les combattants, blessés ou non, royalistes ou cardinalistes. (04:20:41.11)Athos, Aramis et d’Artagnan entourèrent Biscarat et le sommèrent de se rendre. (04:20:53.13)Quoique seul contre tous, et avec un coup d’épée qui lui traversait la cuisse, Biscarat voulait tenir; mais Jussac, qui s’était élevé sur son coude, lui cria de se rendre. (04:21:12.06)Biscarat était un Gascon comme d’Artagnan; il fit la sourde oreille et se contenta de rire, et entre deux parades, trouvant le temps de désigner, du bout de son épée, une place à terre: «Ici, dit-il, parodiant un verset de la Bible, ici mourra Biscarat, seul de ceux qui sont avec lui. (04:21:42.15)– Mais ils sont quatre contre toi; finis-en, je te l’ordonne. (04:22:07.21)– Ah! si tu l’ordonnes, c’est autre chose, dit Biscarat, comme tu es mon brigadier, je dois obéir.» (04:22:19.18)Et, faisant un bond en arrière, il cassa son épée sur son genou pour ne pas la rendre, en jeta les morceaux pardessus le mur du couvent et se croisa les bras en sifflant un air cardinaliste. (04:22:40.01)La bravoure est toujours respectée, même dans un ennemi. (04:22:56.11)Les mousquetaires saluèrent Biscarat de leurs épées et les remirent au fourreau. (04:23:04.15)D’Artagnan en fit autant, puis, aidé de Biscarat, le seul qui fut resté debout, il porta sous le porche du couvent Jussac, Cahusac et celui des adversaires d’Aramis qui n’était que blessé. (04:23:23.01)Le quatrième, comme nous l’avons dit, était mort. (04:23:41.01)Puis ils sonnèrent la cloche, et, emportant quatre épées sur cinq, ils s’acheminèrent ivres de joie vers l’hôtel de M. de Tréville. (04:23:52.21)On les voyait entrelacés, tenant toute la largeur de la rue, et accostant chaque mousquetaire qu’ils rencontraient, si bien qu’à la fin ce fut une marche triomphale. (04:24:13.03)Le cœur de d’Artagnan nageait dans l’ivresse, il marchait entre Athos et Porthos en les étreignant tendrement. (04:24:29.12)«Si je ne suis pas encore mousquetaire, dit-il à ses nouveaux amis en franchissant la porte de l’hôtel de M. de Tréville, au moins me voilà reçu apprenti, n’est-ce pas?» (04:24:47.23)CHAPITRE VI (04:25:01.14)SA MAJESTÉ LE ROI LOUIS TREIZIÈME (04:25:04.13)L’affaire fit grand bruit. (04:25:09.22)M. de Tréville gronda beaucoup tout haut contre ses mousquetaires, et les félicita tout bas; mais comme il n’y avait pas de temps à perdre pour prévenir le roi, M. de Tréville s’empressa de se rendre au Louvre. (04:25:24.23)Il était déjà trop tard, le roi était enfermé avec le cardinal, et l’on dit à M. de Tréville que le roi travaillait et ne pouvait recevoir en ce moment. (04:25:47.20)Le soir, M. de Tréville vint au jeu du roi. (04:26:01.06)Le roi gagnait, et comme Sa Majesté était fort avare, elle était d’excellente humeur; aussi, du plus loin que le roi aperçut Tréville: (04:26:13.23)«Venez ici, monsieur le capitaine, dit-il, venez que je vous gronde; savez-vous que Son Éminence est venue me faire des plaintes sur vos mousquetaires, et cela avec une telle émotion, que ce soir Son Éminence en est malade? (04:26:37.02)Ah çà, mais ce sont des diables à quatre, des gens à pendre, que vos mousquetaires! (04:26:59.07)– Non, Sire, répondit Tréville, qui vit du premier coup d’œil comment la chose allait tourner; non, tout au contraire, ce sont de bonnes créatures, douces comme des agneaux, et qui n’ont qu’un désir, je m’en ferais garant: c’est que leur épée ne sorte du fourreau que pour le service de Votre Majesté. (04:27:24.07)Mais, que voulez-vous, les gardes de M. le cardinal sont sans cesse à leur chercher querelle, et, pour l’honneur même du corps, les pauvres jeunes gens sont obligés de se défendre. (04:27:55.23)– Écoutez M. de Tréville! dit le roi, écoutez-le! ne dirait-on pas qu’il parle d’une communauté religieuse! (04:28:13.01)En vérité, mon cher capitaine, j’ai envie de vous ôter votre brevet et de le donner à Mlle de Chémerault, à laquelle j’ai promis une abbaye. (04:28:30.03)Mais ne pensez pas que je vous croirai ainsi sur parole. (04:28:43.17)On m’appelle Louis le Juste, monsieur de Tréville, et tout à l’heure, tout à l’heure nous verrons. (04:28:53.10)– Ah! c’est parce que je me fie à cette justice, Sire, que j’attendrai patiemment et tranquillement le bon plaisir de Votre Majesté. (04:29:08.05)– Attendez donc, monsieur, attendez donc, dit le roi, je ne vous ferai pas longtemps attendre.» (04:29:23.02)En effet, la chance tournait, et comme le roi commençait à perdre ce qu’il avait gagné, il n’était pas fâché de trouver un prétexte pour faire - qu’on nous passe cette expression de joueur, dont, nous l’avouons, nous ne connaissons pas l’origine -, pour faire charlemagne. (04:29:46.06)Le roi se leva donc au bout d’un instant, et mettant dans sa poche l’argent qui était devant lui et dont la majeure partie venait de son gain: «La Vieuville, dit-il, prenez ma place, il faut que je parle à M. de Tréville pour affaire d’importance. (04:30:15.17)Ah!... j’avais quatre-vingts louis devant moi; mettez la même somme, afin que ceux qui ont perdu n’aient point à se plaindre. (04:30:39.11)La justice avant tout.» (04:30:49.04)Puis, se retournant vers M. de Tréville et marchant avec lui vers l’embrasure d’une fenêtre: «Eh bien, monsieur, continua-t-il, vous dites que ce sont les gardes de l’Éminentissime qui ont été chercher querelle à vos mousquetaires? (04:31:05.23)– Oui, Sire, comme toujours. (04:31:21.09)– Et comment la chose est-elle venue, voyons? (04:31:27.14)car, vous le savez, mon cher capitaine, il faut qu’un juge écoute les deux parties. (04:31:35.15)– Ah! mon Dieu! de la façon la plus simple et la plus naturelle. (04:31:46.06)Trois de mes meilleurs soldats, que Votre Majesté connaît de nom et dont elle a plus d’une fois apprécié le dévouement, et qui ont, je puis l’affirmer au roi, son service fort à cœur; - trois de mes meilleurs soldats, dis-je, MM. Athos, Porthos et Aramis, avaient fait une partie de plaisir avec un jeune cadet de Gascogne que je leur avais recommandé le matin même. (04:32:12.03)La partie allait avoir lieu à Saint-Germain, je crois, et ils s’étaient donné rendez-vous aux Carmes-Deschaux, lorsqu’elle fut troublée par M. de Jussac et MM. Cahusac, Biscarat, et deux autres gardes qui ne venaient certes pas là en si nombreuse compagnie sans mauvaise intention contre les édits. (04:32:54.22)– Ah! ah! (04:33:15.04)vous m’y faites penser, dit le roi: sans doute, ils venaient pour se battre eux-mêmes. (04:33:22.09)– Je ne les accuse pas, Sire, mais je laisse Votre Majesté apprécier ce que peuvent aller faire cinq hommes armés dans un lieu aussi désert que le sont les environs du couvent des Carmes. (04:33:40.09)– Oui, vous avez raison, Tréville, vous avez raison. (04:33:56.15)– Alors, quand ils ont vu mes mousquetaires, ils ont changé d’idée et ils ont oublié leur haine particulière pour la haine de corps; car Votre Majesté n’ignore pas que les mousquetaires, qui sont au roi et rien qu’au roi, sont les ennemis naturels des gardes, qui sont à M. le cardinal. (04:34:18.08)– Oui, Tréville, oui, dit le roi mélancoliquement, et c’est bien triste, croyez-moi, de voir ainsi deux partis en France, deux têtes à la royauté; mais tout cela finira, Tréville, tout cela finira. (04:34:52.00)Vous dites donc que les gardes ont cherché querelle aux mousquetaires? (04:35:11.23)– Je dis qu’il est probable que les choses se sont passées ainsi, mais je n’en jure pas, Sire. (04:35:22.20)Vous savez combien la vérité est difficile à connaître, et à moins d’être doué de cet instinct admirable qui a fait nommer Louis XIII le Juste... (04:35:37.06)– Et vous avez raison, Tréville; mais ils n’étaient pas seuls, vos mousquetaires, il y avait avec eux un enfant? (04:35:54.15)– Oui, Sire, et un homme blessé, de sorte que trois mousquetaires du roi, dont un blessé, et un enfant, non seulement ont tenu tête à cinq des plus terribles gardes de M. le cardinal, mais encore en ont porté quatre à terre. (04:36:17.10)– Mais c’est une victoire, cela! (04:36:36.15)s’écria le roi tout rayonnant; une victoire complète! (04:36:43.08)– Oui, Sire, aussi complète que celle du pont de Cé. (04:36:51.08)– Quatre hommes, dont un blessé, et un enfant, dites-vous? (04:36:59.20)– Un jeune homme à peine; lequel s’est même si parfaitement conduit en cette occasion, que je prendrai la liberté de le recommander à Votre Majesté. (04:37:13.07)– Comment s’appelle-t-il? (04:37:25.11)– D’Artagnan, Sire. C’est le fils d’un de mes plus anciens amis; le fils d’un homme qui a fait avec le roi votre père, de glorieuse mémoire, la guerre de partisan. (04:37:39.21)– Et vous dites qu’il s’est bien conduit, ce jeune homme? (04:37:53.23)Racontez-moi cela, Tréville; vous savez que j’aime les récits de guerre et de combat.» (04:38:03.03)Et le roi Louis XIII releva fièrement sa moustache en se posant sur la hanche. (04:38:13.21)«Sire, reprit Tréville, comme je vous l’ai dit M. d’Artagnan est presque un enfant, et comme il n’a pas l’honneur d’être mousquetaire, il était en habit bourgeois; les gardes de M. le cardinal, reconnaissant sa grande jeunesse et, de plus, qu’il était étranger au corps, l’invitèrent donc à se retirer avant qu’ils attaquassent. (04:38:41.05)– Alors, vous voyez bien, Tréville, interrompit le roi, que ce sont eux qui ont attaqué. (04:39:06.23)– C’est juste, Sire: ainsi, plus de doute; ils le sommèrent donc de se retirer; mais il répondit qu’il était mousquetaire de cœur et tout à Sa Majesté, qu’ainsi donc il resterait avec messieurs les mousquetaires. (04:39:27.02)– Brave jeune homme! (04:39:44.04)murmura le roi. (04:39:47.11)– En effet, il demeura avec eux; et Votre Majesté a là un si ferme champion, que ce fut lui qui donna à Jussac ce terrible coup d’épée qui met si fort en colère M. le cardinal. (04:40:00.17)– C’est lui qui a blessé Jussac? s’écria le roi; lui, un enfant! (04:40:16.04)Ceci, Tréville, c’est impossible. (04:40:23.17)– C’est comme j’ai l’honneur de le dire à Votre Majesté. (04:40:29.06)– Jussac, une des premières lames du royaume! (04:40:36.03)– Eh bien, Sire! il a trouvé son maître. (04:40:42.18)– Je veux voir ce jeune homme, Tréville, je veux le voir, et si l’on peut faire quelque chose, eh bien, nous nous en occuperons. (04:40:54.21)– Quand Votre Majesté daignera-t-elle le recevoir? (04:41:06.16)– Demain à midi, Tréville. (04:41:12.01)– L’amènerai-je seul? (04:41:16.19)– Non, amenez-les-moi tous les quatre ensemble. (04:41:22.01)Je veux les remercier tous à la fois; les hommes dévoués sont rares, Tréville, et il faut récompenser le dévouement. (04:41:32.07)– À midi, Sire, nous serons au Louvre. (04:41:38.07)– Ah! par le petit escalier, Tréville, par le petit escalier. (04:41:43.05)Il est inutile que le cardinal sache... (04:41:51.05)– Oui, Sire. (04:41:55.12)– Vous comprenez, Tréville, un édit est toujours un édit; il est défendu de se battre, au bout du compte. (04:42:04.13)– Mais cette rencontre, Sire, sort tout à fait des conditions ordinaires d’un duel: c’est une rixe, et la preuve, c’est qu’ils étaient cinq gardes du cardinal contre mes trois mousquetaires et M. d’Artagnan. (04:42:25.13)– C’est juste, dit le roi; mais n’importe, Tréville, venez toujours par le petit escalier.» (04:42:45.22)Tréville sourit. (04:42:54.09)Mais comme c’était déjà beaucoup pour lui d’avoir obtenu de cet enfant qu’il se révoltât contre son maître, il salua respectueusement le roi, et avec son agrément prit congé de lui. (04:43:05.10)Dès le soir même, les trois mousquetaires furent prévenus de l’honneur qui leur était accordé. (04:43:23.13)Comme ils connaissaient depuis longtemps le roi, ils n’en furent pas trop échauffés: mais d’Artagnan, avec son imagination gasconne, y vit sa fortune à venir, et passa la nuit à faire des rêves d’or. (04:43:41.00)Aussi, dès huit heures du matin, était-il chez Athos. (04:43:58.11)D’Artagnan trouva le mousquetaire tout habillé et prêt à sortir. (04:44:07.01)Comme on n’avait rendez-vous chez le roi qu’à midi, il avait formé le projet, avec Porthos et Aramis, d’aller faire une partie de paume dans un tripot situé tout près des écuries du Luxembourg. (04:44:23.10)Athos invita d’Artagnan à les suivre, et malgré son ignorance de ce jeu, auquel il n’avait jamais joué, celui-ci accepta, ne sachant que faire de son temps, depuis neuf heures du matin qu’il était à peine jusqu’à midi. (04:44:49.02)Les deux mousquetaires étaient déjà arrivés et pelotaient ensemble. (04:45:08.00)Athos, qui était très fort à tous les exercices du corps, passa avec d’Artagnan du côté opposé, et leur fit défi. Mais au premier mouvement qu’il essaya, quoiqu’il jouât de la main gauche, il comprit que sa blessure était encore trop récente pour lui permettre un pareil exercice. (04:45:30.06)D’Artagnan resta donc seul, et comme il déclara qu’il était trop maladroit pour soutenir une partie en règle, on continua seulement à s’envoyer des balles sans compter le jeu. (04:45:58.02)Mais une de ces balles, lancée par le poignet herculéen de Porthos, passa si près du visage de d’Artagnan, qu’il pensa que si, au lieu de passer à côté, elle eût donné dedans, son audience était probablement perdue, attendu qu’il lui eût été de toute impossibilité de se présenter chez le roi. (04:46:28.15)Or, comme de cette audience, dans son imagination gasconne, dépendait tout son avenir, il salua poliment Porthos et Aramis, déclarant qu’il ne reprendrait la partie que lorsqu’il serait en état de leur tenir tête, et il s’en revint prendre place près de la corde et dans la galerie. (04:47:05.16)Malheureusement pour d’Artagnan, parmi les spectateurs se trouvait un garde de Son Éminence, lequel, tout échauffé encore de la défaite de ses compagnons, arrivée la veille seulement, s’était promis de saisir la première occasion de la venger. (04:47:40.08)Il crut donc que cette occasion était venue, et s’adressant à son voisin: «Il n’est pas étonnant, dit-il, que ce jeune homme ait eu peur d’une balle, c’est sans doute un apprenti mousquetaire.» (04:48:08.20)D’Artagnan se retourna comme si un serpent l’eût mordu, et regarda fixement le garde qui venait de tenir cet insolent propos. (04:48:28.18)«Pardieu! reprit celui-ci en frisant insolemment, sa moustache, regardez-moi tant que vous voudrez, mon petit monsieur, j’ai dit ce que j’ai dit. (04:48:47.19)– Et comme ce que vous avez dit est trop clair pour que vos paroles aient besoin d’explication, répondit d’Artagnan à voix basse, je vous prierai de me suivre. (04:49:06.16)– Et quand cela? (04:49:17.02)demanda le garde avec le même air railleur. (04:49:21.11)– Tout de suite, s’il vous plaît. (04:49:27.20)– Et vous savez qui je suis, sans doute? (04:49:33.05)–Moi, je l’ignore complètement, et je ne m’en inquiète guère. (04:49:42.03)– Et vous avez tort, car, si vous saviez mon nom, peut-être seriez-vous moins pressé. (04:49:52.17)– Comment vous appelez-vous? (04:49:59.16)– Bernajoux, pour vous servir. (04:50:03.15)– Eh bien, monsieur Bernajoux, dit tranquillement d’Artagnan, je vais vous attendre sur la porte. (04:50:13.01)– Allez, monsieur, je vous suis. (04:50:22.16)– Ne vous pressez pas trop, monsieur, qu’on ne s’aperçoive pas que nous sortons ensemble; vous comprenez que pour ce que nous allons faire, trop de monde nous gênerait. (04:50:35.22)– C’est bien», répondit le garde, étonné que son nom n’eût pas produit plus d’effet sur le jeune homme. (04:50:53.06)En effet, le nom de Bernajoux était connu de tout le monde, de d’Artagnan seul excepté, peut-être; car c’était un de ceux qui figuraient le plus souvent dans les rixes journalières que tous les édits du roi et du cardinal n’avaient pu réprimer. (04:51:15.08)Porthos et Aramis étaient si occupés de leur partie, et Athos les regardait avec tant d’attention, qu’ils ne virent pas même sortir leur jeune compagnon, lequel, ainsi qu’il l’avait dit au garde de Son Éminence, s’arrêta sur la porte; un instant après, celui-ci descendit à son tour. (04:51:48.05)Comme d’Artagnan n’avait pas de temps à perdre, vu l’audience du roi qui était fixée à midi, il jeta les yeux autour de lui, et voyant que la rue était déserte: (04:52:18.01)«Ma foi, dit-il à son adversaire, il est bien heureux pour vous, quoique vous vous appeliez Bernajoux, de n’avoir affaire qu’à un apprenti mousquetaire; cependant, soyez tranquille, je ferai de mon mieux. (04:52:45.23)En garde! (04:52:58.03)– Mais, dit celui que d’Artagnan provoquait ainsi, il me semble que le lieu est assez mal choisi, et que nous serions mieux derrière l’abbaye de Saint-Germain ou dans le Pré-aux-Clercs. (04:53:10.09)– Ce que vous dites est plein de sens, répondit d’Artagnan; malheureusement j’ai peu de temps à moi, ayant un rendez-vous à midi juste. (04:53:31.06)En garde donc, monsieur, en garde!» (04:53:44.09)Bernajoux n’était pas homme à se faire répéter deux fois un pareil compliment. (04:53:52.07)Au même instant son épée brilla à sa main, et il fondit sur son adversaire que, grâce à sa grande jeunesse, il espérait intimider. (04:54:06.06)Mais d’Artagnan avait fait la veille son apprentissage, et tout frais émoulu de sa victoire, tout gonflé de sa future faveur, il était résolu à ne pas reculer d’un pas: aussi les deux fers se trouvèrent-ils engagés jusqu’à la garde, et comme d’Artagnan tenait ferme à sa place, ce fut son adversaire qui fit un pas de retraite. (04:54:41.15)Mais d’Artagnan saisit le moment où, dans ce mouvement, le fer de Bernajoux déviait de la ligne, il dégagea, se fendit et toucha son adversaire à l’épaule. Aussitôt d’Artagnan, à son tour, fit un pas de retraite et releva son épée; mais Bernajoux lui cria que ce n’était rien, et se fendant aveuglément sur lui, il s’enferra de lui-même. (04:55:27.06)Cependant, comme il ne tombait pas, comme il ne se déclarait pas vaincu, mais que seulement il rompait du côté de l’hôtel de M. de La Trémouille au service duquel il avait un parent, d’Artagnan, ignorant lui-même la gravité de la dernière blessure que son adversaire avait reçue, le pressait vivement, et sans doute allait l’achever d’un troisième coup, lorsque la rumeur qui s’élevait de la rue s’étant étendue jusqu’au jeu de paume, deux des amis du garde, qui l’avaient entendu échanger quelques paroles avec d’Artagnan et qui l’avaient vu sortir à la suite de ces paroles, se précipitèrent l’épée à la main hors du tripot et tombèrent sur le vainqueur. (04:56:24.06)Mais aussitôt Athos, Porthos et Aramis parurent à leur tour et au moment où les deux gardes attaquaient leur jeune camarade, les forcèrent à se retourner. (04:57:11.13)En ce moment Bernajoux tomba; et comme les gardes étaient seulement deux contre quatre, ils se mirent à crier: «À nous, l’hôtel de La Trémouille!» (04:57:30.04)À ces cris, tout ce qui était dans l’hôtel sortit, se ruant sur les quatre compagnons, qui de leur côté se mirent à crier: «À nous, mousquetaires!» (04:57:50.06)Ce cri était ordinairement entendu; car on savait les mousquetaires ennemis de Son Éminence, et on les aimait pour la haine qu’ils portaient au cardinal. (04:58:10.04)Aussi les gardes des autres compagnies que celles appartenant au duc Rouge, comme l’avait appelé Aramis, prenaient-ils en général parti dans ces sortes de querelles pour les mousquetaires du roi. (04:58:30.22)De trois gardes de la compagnie de M. des Essarts qui passaient, deux vinrent donc en aide aux quatre compagnons, tandis que l’autre courait à l’hôtel de M. de Tréville, criant: «À nous, mousquetaires, à nous!» (04:58:54.15)Comme d’habitude, l’hôtel de M. de Tréville était plein de soldats de cette arme, qui accoururent au secours de leurs camarades; la mêlée devint générale, mais la force était aux mousquetaires: les gardes du cardinal et les gens de M. de La Trémouille se retirèrent dans l’hôtel, dont ils fermèrent les portes assez à temps pour empêcher que leurs ennemis n’y fissent irruption en même temps qu’eux. (04:59:40.05)Quant au blessé, il y avait été tout d’abord transporté et, comme nous l’avons dit, en fort mauvais état. (05:00:03.02)L’agitation était à son comble parmi les mousquetaires et leurs alliés, et l’on délibérait déjà si, pour punir l’insolence qu’avaient eue les domestiques de M. de La Trémouille de faire une sortie sur les mousquetaires du roi, on ne mettrait pas le feu à son hôtel. (05:00:26.05)La proposition en avait été faite et accueillie avec enthousiasme, lorsque heureusement onze heures sonnèrent; d’Artagnan et ses compagnons se souvinrent de leur audience, et comme ils eussent regretté que l’on fît un si beau coup sans eux, ils parvinrent à calmer les têtes. (05:00:58.15)On se contenta donc de jeter quelques pavés dans les portes, mais les portes résistèrent: alors on se lassa; d’ailleurs ceux qui devaient être regardés comme les chefs de l’entreprise avaient depuis un instant quitté le groupe et s’acheminaient vers l’hôtel de M. de Tréville, qui les attendait, déjà au courant de cette algarade. (05:01:44.08)«Vite, au Louvre, dit-il, au Louvre sans perdre un instant, et tâchons de voir le roi avant qu’il soit prévenu par le cardinal; nous lui raconterons la chose comme une suite de l’affaire d’hier, et les deux passeront ensemble.» (05:02:12.02)M. de Tréville, accompagné des quatre jeunes gens, s’achemina donc vers le Louvre; mais, au grand étonnement du capitaine des mousquetaires, on lui annonça que le roi était allé courre le cerf dans la forêt de Saint-Germain. (05:02:42.10)M. de Tréville se fit répéter deux fois cette nouvelle, et à chaque fois ses compagnons virent son visage se rembrunir. (05:03:04.19)«Est-ce que Sa Majesté, demanda-t-il, avait dès hier le projet de faire cette chasse? (05:03:19.20)– Non, Votre Excellence, répondit le valet de chambre, c’est le grand veneur qui est venu lui annoncer ce matin qu’on avait détourné cette nuit un cerf à son intention. (05:03:36.18)Il a d’abord répondu qu’il n’irait pas, puis il n’a pas su résister au plaisir que lui promettait cette chasse, et après le dîner il est parti. (05:03:55.04)– Et le roi a-t-il vu le cardinal? (05:04:04.23)demanda M. de Tréville. (05:04:09.09)– Selon toute probabilité, répondit le valet de chambre, car j’ai vu ce matin les chevaux au carrosse de Son Éminence, j’ai demandé où elle allait, et l’on m’a répondu: “À Saint-Germain.” (05:04:23.11)– Nous sommes prévenus, dit M. de Tréville, messieurs, je verrai le roi ce soir; mais quant à vous, je ne vous conseille pas de vous y hasarder.» (05:04:45.08)L’avis était trop raisonnable et surtout venait d’un homme qui connaissait trop bien le roi, pour que les quatre jeunes gens essayassent de le combattre. (05:05:03.22)M. de Tréville les invita donc à rentrer chacun chez eux et à attendre de ses nouvelles. (05:05:18.10)En entrant à son hôtel, M. de Tréville songea qu’il fallait prendre date en portant plainte le premier. (05:05:30.03)Il envoya un de ses domestiques chez M. de La Trémouille avec une lettre dans laquelle il le priait de mettre hors de chez lui le garde de M. le cardinal, et de réprimander ses gens de l’audace qu’ils avaient eue de faire leur sortie contre les mousquetaires. (05:05:50.15)Mais M. de La Trémouille, déjà prévenu par son écuyer dont, comme on le sait, Bernajoux était le parent, lui fit répondre que ce n’était ni à M. de Tréville, ni à ses mousquetaires de se plaindre, mais bien au contraire à lui dont les mousquetaires avaient chargé les gens et voulu brûler l’hôtel. (05:06:23.19)Or, comme le débat entre ces deux seigneurs eût pu durer longtemps, chacun devant naturellement s’entêter dans son opinion, M. de Tréville avisa un expédient qui avait pour but de tout terminer: c’était d’aller trouver lui-même M. de La Trémouille. (05:06:59.04)Il se rendit donc aussitôt à son hôtel et se fit annoncer. (05:07:20.13)Les deux seigneurs se saluèrent poliment, car, s’il n’y avait pas amitié entre eux, il y avait du moins estime. (05:07:34.17)Tous deux étaient gens de cœur et d’honneur; et comme M. de La Trémouille, protestant, et voyant rarement le roi, n’était d’aucun parti, il n’apportait en général dans ses relations sociales aucune prévention. (05:07:55.08)Cette fois, néanmoins, son accueil quoique poli fut plus froid que d’habitude. (05:08:15.02)«Monsieur, dit M. de Tréville, nous croyons avoir à nous plaindre chacun l’un de l’autre, et je suis venu moi-même pour que nous tirions de compagnie cette affaire au clair. (05:08:31.07)– Volontiers, répondit M. de La Trémouille; mais je vous préviens que je suis bien renseigné, et tout le tort est à vos mousquetaires. (05:08:49.02)– Vous êtes un homme trop juste et trop raisonnable, monsieur, dit M. de Tréville, pour ne pas accepter la proposition que je vais faire. (05:09:07.07)– Faites, monsieur, j’écoute. (05:09:18.07)– Comment se trouve M. Bernajoux, le parent de votre écuyer? (05:09:25.05)– Mais, monsieur, fort mal. (05:09:31.23)Outre le coup d’épée qu’il a reçu dans le bras, et qui n’est pas autrement dangereux, il en a encore ramassé un autre qui lui a traversé le poumon, de sorte que le médecin en dit de pauvres choses. (05:09:47.01)– Mais le blessé a-t-il conservé sa connaissance? (05:10:00.13)– Parfaitement. (05:10:05.02)– Parle-t-il? (05:10:07.15)– Avec difficulté, mais il parle. (05:10:11.23)– Eh bien, monsieur! rendons-nous près de lui; adjurons-le, au nom du Dieu devant lequel il va être appelé peut-être, de dire la vérité. (05:10:23.12)Je le prends pour juge dans sa propre cause, monsieur, et ce qu’il dira je le croirai.» (05:10:38.22)M. de La Trémouille réfléchit un instant, puis, comme il était difficile de faire une proposition plus raisonnable, il accepta. (05:10:53.04)Tous deux descendirent dans la chambre où était le blessé. (05:11:05.04)Celui-ci, en voyant entrer ces deux nobles seigneurs qui venaient lui faire visite, essaya de se relever sur son lit, mais il était trop faible, et, épuisé par l’effort qu’il avait fait, il retomba presque sans connaissance. (05:11:23.22)M. de La Trémouille s’approcha de lui et lui fit respirer des sels qui le rappelèrent à la vie. (05:11:43.01)Alors M. de Tréville, ne voulant pas qu’on pût l’accuser d’avoir influencé le malade, invita M. de La Trémouille à l’interroger lui-même. (05:11:58.23)Ce qu’avait prévu M. de Tréville arriva. (05:12:12.02)Placé entre la vie et la mort comme l’était Bernajoux, il n’eut pas même l’idée de taire un instant la vérité, et il raconta aux deux seigneurs les choses exactement, telles qu’elles s’étaient passées. (05:12:26.23)C’était tout ce que voulait M. de Tréville; il souhaita à Bernajoux une prompte convalescence, prit congé de M. de La Trémouille, rentra à son hôtel et fit aussitôt prévenir les quatre amis qu’il les attendait à dîner. (05:12:52.14)M. de Tréville recevait fort bonne compagnie, toute anticardinaliste d’ailleurs. (05:13:13.10)On comprend donc que la conversation roula pendant tout le dîner sur les deux échecs que venaient d’éprouver les gardes de Son Éminence. (05:13:26.15)Or, comme d’Artagnan avait été le héros de ces deux journées, ce fut sur lui que tombèrent toutes les félicitations, qu’Athos, Porthos et Aramis lui abandonnèrent non seulement en bons camarades, mais en hommes qui avaient eu assez souvent leur tour pour qu’ils lui laissassent le sien. (05:13:53.02)Vers six heures, M. de Tréville annonça qu’il était tenu d’aller au Louvre; mais comme l’heure de l’audience accordée par Sa Majesté était passée, au lieu de réclamer l’entrée par le petit escalier, il se plaça avec les quatre jeunes gens dans l’antichambre. (05:14:26.03)Le roi n’était pas encore revenu de la chasse. (05:14:46.11)Nos jeunes gens attendaient depuis une demi-heure à peine, mêlés à la foule des courtisans, lorsque toutes les portes s’ouvrirent et qu’on annonça Sa Majesté. (05:14:58.13)À cette annonce, d’Artagnan se sentit frémir jusqu’à la moelle des os. (05:15:13.15)L’instant qui allait suivre devait, selon toute probabilité, décider du reste de sa vie. (05:15:25.16)Aussi ses yeux se fixèrent-ils avec angoisse sur la porte par laquelle devait entrer le roi. (05:15:36.05)Louis XIII parut, marchant le premier; il était en costume de chasse, encore tout poudreux, ayant de grandes bottes et tenant un fouet à la main. (05:15:51.09)Au premier coup d’œil, d’Artagnan jugea que l’esprit du roi était à l’orage. (05:16:06.17)Cette disposition, toute visible qu’elle était chez Sa Majesté, n’empêcha pas les courtisans de se ranger sur son passage: dans les antichambres royales, mieux vaut encore être vu d’un œil irrité que de n’être pas vu du tout. (05:16:26.11)Les trois mousquetaires n’hésitèrent donc pas, et firent un pas en avant, tandis que d’Artagnan au contraire restait caché derrière eux; mais quoique le roi connût personnellement Athos, Porthos et Aramis, il passa devant eux sans les regarder, sans leur parler et comme s’il ne les avait jamais vus. (05:16:57.11)Quant à M. de Tréville, lorsque les yeux du roi s’arrêtèrent un instant sur lui, il soutint ce regard avec tant de fermeté, que ce fut le roi qui détourna la vue; après quoi, tout en grommelant, Sa Majesté rentra dans son appartement. (05:17:32.00)«Les affaires vont mal, dit Athos en souriant, et nous ne serons pas encore fait chevaliers de l’ordre cette fois-ci. (05:17:52.14)– Attendez ici dix minutes, dit M. de Tréville; et si au bout de dix minutes vous ne me voyez pas sortir, retournez à mon hôtel: car il sera inutile que vous m’attendiez plus longtemps.» (05:18:12.05)Les quatre jeunes gens attendirent dix minutes, un quart d’heure, vingt minutes; et voyant que M. de Tréville ne reparaissait point, ils sortirent fort inquiets de ce qui allait arriver. (05:18:35.15)M. de Tréville était entré hardiment dans le cabinet du roi, et avait trouvé Sa Majesté de très méchante humeur, assise sur un fauteuil et battant ses bottes du manche de son fouet, ce qui ne l’avait pas empêché de lui demander avec le plus grand flegme des nouvelles de sa santé. (05:19:03.19)«Mauvaise, monsieur, mauvaise, répondit le roi, je m’ennuie.» (05:19:27.02)C’était en effet la pire maladie de Louis XIII, qui souvent prenait un de ses courtisans, l’attirait à une fenêtre et lui disait: «Monsieur un tel, ennuyons-nous ensemble.» (05:19:42.12)«Comment! (05:19:56.00)Votre Majesté s’ennuie! dit M. de Tréville. (05:20:00.07)N’a-t-elle donc pas pris aujourd’hui le plaisir de la chasse? (05:20:05.23)– Beau plaisir, monsieur! (05:20:12.01)Tout dégénère, sur mon âme, et je ne sais si c’est le gibier qui n’a plus de voie ou les chiens qui n’ont plus de nez. (05:20:22.12)Nous lançons un cerf dix cors, nous le courons six heures, et quand il est prêt à tenir, quand Saint-Simon met déjà le cor à sa bouche pour sonner l’hallali, crac! toute la meute prend le change et s’emporte sur un daguet. (05:20:44.12)Vous verrez que je serai obligé de renoncer à la chasse à courre comme j’ai renoncé à la chasse au vol. Ah! je suis un roi bien malheureux, monsieur de Tréville! (05:21:11.19)je n’avais plus qu’un gerfaut, et il est mort avant-hier. (05:21:24.03)– En effet, Sire, je comprends votre désespoir, et le malheur est grand; mais il vous reste encore, ce me semble, bon nombre de faucons, d’éperviers et de tiercelets. (05:21:40.22)– Et pas un homme pour les instruire, les fauconniers s’en vont, il n’y a plus que moi qui connaisse l’art de la vénerie. (05:22:04.13)Après moi tout sera dit, et l’on chassera avec des traquenards, des pièges, des trappes. (05:22:15.18)Si j’avais le temps encore de former des élèves! mais oui, M. le cardinal est là qui ne me laisse pas un instant de repos, qui me parle de l’Espagne, qui me parle de l’Autriche, qui me parle de l’Angleterre! (05:22:34.19)Ah! (05:22:49.19)à propos de M. le cardinal, monsieur de Tréville, je suis mécontent de vous.» (05:22:56.04)M. de Tréville attendait le roi à cette chute. (05:23:04.04)Il connaissait le roi de longue main; il avait compris que toutes ses plaintes n’étaient qu’une préface, une espèce d’excitation pour s’encourager lui-même, et que c’était où il était arrivé enfin qu’il en voulait venir. (05:23:21.13)«Et en quoi ai-je été assez malheureux pour déplaire à Votre Majesté? demanda M. de Tréville en feignant le plus profond étonnement. (05:23:40.11)– Est-ce ainsi que vous faites votre charge, monsieur? continua le roi sans répondre directement à la question de M. de Tréville; est-ce pour cela que je vous ai nommé capitaine de mes mousquetaires, que ceux-ci assassinent un homme, émeuvent tout un quartier et veulent brûler Paris sans que vous en disiez un mot? (05:24:07.05)Mais, au reste, continua le roi, sans doute que je me hâte de vous accuser, sans doute que les perturbateurs sont en prison et que vous venez m’annoncer que justice est faite. (05:24:38.12)– Sire, répondit tranquillement M. de Tréville, je viens vous la demander au contraire. (05:24:55.19)– Et contre qui? (05:25:03.13)s’écria le roi. (05:25:06.20)– Contre les calomniateurs, dit M. de Tréville. (05:25:11.19)– Ah! voilà qui est nouveau, reprit le roi. (05:25:18.09)N’allez-vous pas dire que vos trois mousquetaires damnés, Athos, Porthos et Aramis et votre cadet de Béarn, ne se sont pas jetés comme des furieux sur le pauvre Bernajoux, et ne l’ont pas maltraité de telle façon qu’il est probable qu’il est en train de trépasser à cette heure! (05:25:38.23)N’allez-vous pas dire qu’ensuite ils n’ont pas fait le siège de l’hôtel du duc de La Trémouille, et qu’ils n’ont point voulu le brûler! ce qui n’aurait peut-être pas été un très grand malheur en temps de guerre, vu que c’est un nid de huguenots, mais ce qui, en temps de paix, est un fâcheux exemple. (05:26:12.20)Dites, n’allez-vous pas nier tout cela? (05:26:35.06)– Et qui vous a fait ce beau récit, Sire? (05:26:41.17)demanda tranquillement M. de Tréville. (05:26:47.20)– Qui m’a fait ce beau récit, monsieur! (05:26:53.04)et qui voulez-vous que ce soit, si ce n’est celui qui veille quand je dors qui travaille quand je m’amuse, qui mène tout au-dedans et au-dehors du royaume, en France comme en Europe? (05:27:06.23)– Sa Majesté veut parler de Dieu, sans doute, dit M. de Tréville, car je ne connais que Dieu qui soit si fort au-dessus de Sa Majesté. (05:27:26.15)– Non monsieur; je veux parler du soutien de l’État, de mon seul serviteur, de mon seul ami, de M. le cardinal. (05:27:43.11)– Son Éminence n’est pas Sa Sainteté, Sire. (05:27:54.20)– Qu’entendez-vous par là, monsieur? (05:28:00.18)– Qu’il n’y a que le pape qui soit infaillible, et que cette infaillibilité ne s’étend pas aux cardinaux. (05:28:09.12)– Vous voulez dire qu’il me trompe, vous voulez dire qu’il me trahit. (05:28:19.21)Vous l’accusez alors. (05:28:26.04)Voyons, dites, avouez franchement que vous l’accusez. (05:28:32.06)– Non, Sire; mais je dis qu’il se trompe lui-même, je dis qu’il a été mal renseigné; je dis qu’il a eu hâte d’accuser les mousquetaires de Votre Majesté, pour lesquels il est injuste, et qu’il n’a pas été puiser ses renseignements aux bonnes sources. (05:28:55.23)– L’accusation vient de M. de La Trémouille, du duc lui-même. (05:29:12.23)Que répondrez-vous à cela? (05:29:20.20)– Je pourrais répondre, Sire, qu’il est trop intéressé dans la question pour être un témoin bien impartial; mais loin de là, Sire, je connais le duc pour un loyal gentilhomme, et je m’en rapporterai à lui, mais à une condition, Sire. (05:29:39.03)– Laquelle? (05:29:56.01)– C’est que Votre Majesté le fera venir, l’interrogera, mais elle-même, en tête-à-tête, sans témoins, et que je reverrai Votre Majesté aussitôt qu’elle aura reçu le duc. (05:30:08.23)– Oui-da! fit le roi, et vous vous en rapporterez à ce que dira M. de La Trémouille? (05:30:27.11)– Oui, Sire. (05:30:35.05)– Vous accepterez son jugement? (05:30:39.06)– Sans doute. (05:30:42.19)– Et vous vous soumettrez aux réparations qu’il exigera? (05:30:47.15)– Parfaitement. (05:30:52.12)– La Chesnaye! fit le roi. (05:30:55.18)La Chesnaye!» (05:30:59.12)Le valet de chambre de confiance de Louis XIII, qui se tenait toujours à la porte, entra. (05:31:07.10)«La Chesnaye, dit le roi, qu’on aille à l’instant même me quérir M. de La Trémouille; je veux lui parler ce soir. (05:31:21.17)– Votre Majesté me donne sa parole qu’elle ne verra personne entre M. de La Trémouille et moi? (05:31:36.11)– Personne, foi de gentilhomme. (05:31:46.00)– À demain, Sire, alors. (05:31:51.13)– À demain, monsieur. (05:31:55.23)– À quelle heure, s’il plaît à Votre Majesté? (05:32:01.11)– À l’heure que vous voudrez. (05:32:06.13)– Mais, en venant par trop matin, je crains de réveiller votre Majesté. (05:32:13.12)– Me réveiller? (05:32:19.08)Est-ce que je dors? (05:32:22.07)Je ne dors plus, monsieur; je rêve quelquefois, voilà tout. (05:32:29.16)Venez donc d’aussi bon matin que vous voudrez, à sept heures; mais gare à vous, si vos mousquetaires sont coupables! (05:32:42.19)– Si mes mousquetaires sont coupables, Sire, les coupables seront remis aux mains de Votre Majesté, qui ordonnera d’eux selon son bon plaisir. (05:33:00.07)Votre Majesté exige-t-elle quelque chose de plus? (05:33:12.11)qu’elle parle, je suis prêt à lui obéir. (05:33:18.23)– Non, monsieur, non, et ce n’est pas sans raison qu’on m’a appelé Louis le Juste. (05:33:27.02)À demain donc, monsieur, à demain. (05:33:35.14)– Dieu garde jusque-là Votre Majesté!» (05:33:41.23)Si peu que dormit le roi, M. de Tréville dormit plus mal encore; il avait fait prévenir dès le soir même ses trois mousquetaires et leur compagnon de se trouver chez lui à six heures et demie du matin. (05:33:57.09)Il les emmena avec lui sans rien leur affirmer, sans leur rien promettre, et ne leur cachant pas que leur faveur et même la sienne tenaient à un coup de dés. (05:34:17.10)Arrivé au bas du petit escalier, il les fit attendre. (05:34:32.12)Si le roi était toujours irrité contre eux, ils s’éloigneraient sans être vus; si le roi consentait à les recevoir, on n’aurait qu’à les faire appeler. (05:34:46.05)En arrivant dans l’antichambre particulière du roi, M. de Tréville trouva La Chesnaye, qui lui apprit qu’on n’avait pas rencontré le duc de La Trémouille la veille au soir à son hôtel, qu’il était rentré trop tard pour se présenter au Louvre, qu’il venait seulement d’arriver, et qu’il était à cette heure chez le roi. (05:35:13.17)Cette circonstance plut beaucoup à M. de Tréville, qui, de cette façon, fut certain qu’aucune suggestion étrangère ne se glisserait entre la déposition de M. de La Trémouille et lui. (05:35:46.11)En effet, dix minutes s’étaient à peine écoulées, que la porte du cabinet s’ouvrit et que M. de Tréville en vit sortir le duc de La Trémouille, lequel vint à lui et lui dit: (05:36:09.20)«Monsieur de Tréville, Sa Majesté vient de m’envoyer quérir pour savoir comment les choses s’étaient passées hier matin à mon hôtel. (05:36:27.20)Je lui ai dit la vérité, c’est-à-dire que la faute était à mes gens, et que j’étais prêt à vous en faire mes excuses. (05:36:47.05)Puisque je vous rencontre, veuillez les recevoir, et me tenir toujours pour un de vos amis. (05:37:01.09)– Monsieur le duc, dit M. de Tréville, j’étais si plein de confiance dans votre loyauté, que je n’avais pas voulu près de Sa Majesté d’autre défenseur que vous-même. (05:37:19.08)Je vois que je ne m’étais pas abusé, et je vous remercie de ce qu’il y a encore en France un homme de qui on puisse dire sans se tromper ce que j’ai dit de vous. (05:37:37.19)– C’est bien, c’est bien! dit le roi qui avait écouté tous ces compliments entre les deux portes; seulement, dites-lui, Tréville, puisqu’il se prétend un de vos amis, que moi aussi je voudrais être des siens, mais qu’il me néglige; qu’il y a tantôt trois ans que je ne l’ai vu, et que je ne le vois que quand je l’envoie chercher. (05:38:08.09)Dites-lui tout cela de ma part, car ce sont de ces choses qu’un roi ne peut dire lui-même. (05:38:34.02)– Merci, Sire, merci, dit le duc; mais que Votre Majesté croie bien que ce ne sont pas ceux, je ne dis point cela pour M. de Tréville, que ce ne sont point ceux qu’elle voit à toute heure du jour qui lui sont le plus dévoués. (05:38:54.16)– Ah! vous avez entendu ce que j’ai dit; tant mieux, duc, tant mieux, dit le roi en s’avançant jusque sur la porte. (05:39:17.22)Ah! c’est vous, Tréville! où sont vos mousquetaires? (05:39:30.14)Je vous avais dit avant-hier de me les amener, pourquoi ne l’avez-vous pas fait? (05:39:40.02)– Ils sont en bas, Sire, et avec votre congé La Chesnaye va leur dire de monter. (05:39:50.16)– Oui, oui, qu’ils viennent tout de suite; il va être huit heures, et à neuf heures j’attends une visite. (05:40:03.01)Allez, monsieur le duc, et revenez surtout. (05:40:14.01)Entrez, Tréville.» (05:40:19.12)Le duc salua et sortit. (05:40:23.15)Au moment où il ouvrait la porte, les trois mousquetaires et d’Artagnan, conduits par La Chesnaye, apparaissaient au haut de l’escalier. (05:40:34.14)«Venez, mes braves, dit le roi, venez; j’ai à vous gronder.» (05:40:48.20)Les mousquetaires s’approchèrent en s’inclinant; d’Artagnan les suivait par-derrière. (05:41:00.03)«Comment diable! continua le roi; à vous quatre, sept gardes de Son Éminence mis hors de combat en deux jours! (05:41:12.23)C’est trop, messieurs, c’est trop. (05:41:24.09)À ce compte-là, Son Éminence serait forcée de renouveler sa compagnie dans trois semaines, et moi de faire appliquer les édits dans toute leur rigueur. (05:41:36.23)Un par hasard, je ne dis pas; mais sept en deux jours, je le répète, c’est trop, c’est beaucoup trop. (05:41:53.06)– Aussi, Sire, Votre Majesté voit qu’ils viennent tout contrits et tout repentants lui faire leurs excuses. (05:42:08.02)– Tout contrits et tout repentants! (05:42:18.08)Hum! fit le roi, je ne me fie point à leurs faces hypocrites; il y a surtout là-bas une figure de Gascon. (05:42:29.02)Venez ici, monsieur.» (05:42:39.00)D’Artagnan, qui comprit que c’était à lui que le compliment s’adressait, s’approcha en prenant son air le plus désespéré. (05:42:48.22)«Eh bien, que me disiez-vous donc que c’était un jeune homme? c’est un enfant, monsieur de Tréville, un véritable enfant! (05:43:04.22)Et c’est celui-là qui a donné ce rude coup d’épée à Jussac? (05:43:14.09)– Et ces deux beaux coups d’épée à Bernajoux. (05:43:21.16)– Véritablement! (05:43:27.04)– Sans compter, dit Athos, que s’il ne m’avait pas tiré des mains de Biscarat, je n’aurais très certainement pas l’honneur de faire en ce moment-ci ma très humble révérence à Votre Majesté. (05:43:40.01)– Mais c’est donc un véritable démon que ce Béarnais, ventre-saint-gris! monsieur de Tréville comme eût dit le roi mon père. (05:43:57.23)À ce métier-là, on doit trouer force pourpoints et briser force épées. (05:44:10.23)Or les Gascons sont toujours pauvres, n’est-ce pas? (05:44:20.02)– Sire, je dois dire qu’on n’a pas encore trouvé des mines d’or dans leurs montagnes, quoique le Seigneur dût bien ce miracle en récompense de la manière dont ils ont soutenu les prétentions du roi votre père. (05:44:36.16)– Ce qui veut dire que ce sont les Gascons qui m’ont fait roi moi-même, n’est-ce pas, Tréville, puisque je suis le fils de mon père? (05:44:57.13)Eh bien, à la bonne heure, je ne dis pas non. (05:45:09.05)La Chesnaye, allez voir si, en fouillant dans toutes mes poches, vous trouverez quarante pistoles; et si vous les trouvez, apportez-les-moi. (05:45:21.14)Et maintenant, voyons, jeune homme, la main sur la conscience, comment cela s’est-il passé?» (05:45:36.23)D’Artagnan raconta l’aventure de la veille dans tous ses détails: comment, n’ayant pas pu dormir de la joie qu’il éprouvait à voir Sa Majesté, il était arrivé chez ses amis trois heures avant l’heure de l’audience; comment ils étaient allés ensemble au tripot, et comment, sur la crainte qu’il avait manifestée de recevoir une balle au visage, il avait été raillé par Bernajoux, lequel avait failli payer cette raillerie de la perte de la vie, et M. de La Trémouille, qui n’y était pour rien, de la perte de son hôtel. (05:46:16.12)«C’est bien cela, murmurait le roi; oui, c’est ainsi que le duc m’a raconté la chose. (05:46:56.13)Pauvre cardinal! (05:47:05.01)sept hommes en deux jours, et de ses plus chers; mais c’est assez comme cela, messieurs, entendez-vous! (05:47:13.15)c’est assez: vous avez pris votre revanche de la rue Férou, et au-delà; vous devez être satisfaits. (05:47:30.02)– Si Votre Majesté l’est, dit Tréville, nous le sommes. (05:47:40.12)– Oui, je le suis, ajouta le roi en prenant une poignée d’or de la main de La Chesnaye, et la mettant dans celle de d’Artagnan. (05:47:52.04)Voici, dit-il, une preuve de ma satisfaction.» (05:48:05.22)À cette époque, les idées de fierté qui sont de mise de nos jours n’étaient point encore de mode. (05:48:15.19)Un gentilhomme recevait de la main à la main de l’argent du roi, et n’en était pas le moins du monde humilié. (05:48:27.17)D’Artagnan mit donc les quarante pistoles dans sa poche sans faire aucune façon, et en remerciant tout au contraire grandement Sa Majesté. (05:48:44.08)«Là, dit le roi en regardant sa pendule, là, et maintenant qu’il est huit heures et demie, retirez-vous; car, je vous l’ai dit, j’attends quelqu’un à neuf heures. (05:49:04.02)Merci de votre dévouement, messieurs. (05:49:18.07)J’y puis compter, n’est-ce pas? (05:49:23.23)– Oh! (05:49:28.07)Sire, s’écrièrent d’une même voix les quatre compagnons, nous nous ferions couper en morceaux pour Votre Majesté. (05:49:37.08)– Bien, bien; mais restez entiers: cela vaut mieux, et vous me serez plus utiles. (05:49:51.17)Tréville, ajouta le roi à demi-voix pendant que les autres se retiraient, comme vous n’avez pas de place dans les mousquetaires et que d’ailleurs pour entrer dans ce corps nous avons décidé qu’il fallait faire un noviciat, placez ce jeune homme dans la compagnie des gardes de M. des Essarts, votre beau-frère. (05:50:15.08)Ah! pardieu! (05:50:34.23)Tréville, je me réjouis de la grimace que va faire le cardinal: il sera furieux, mais cela m’est égal; je suis dans mon droit.» (05:50:50.05)Et le roi salua de la main Tréville, qui sortit et s’en vint rejoindre ses mousquetaires, qu’il trouva partageant avec d’Artagnan les quarante pistoles. (05:51:04.14)Et le cardinal, comme l’avait dit Sa Majesté, fut effectivement furieux, si furieux que pendant huit jours il abandonna le jeu du roi, ce qui n’empêchait pas le roi de lui faire la plus charmante mine du monde, et toutes les fois qu’il le rencontrait de lui demander de sa voix la plus caressante: (05:51:32.06)«Eh bien, monsieur le cardinal, comment vont ce pauvre Bernajoux et ce pauvre Jussac, qui sont à vous?» (05:51:49.04)CHAPITRE VII (05:52:05.09)L’INTÉRIEUR DES MOUSQUETAIRES (05:52:07.20)Lorsque d’Artagnan fut hors du Louvre, et qu’il consulta ses amis sur l’emploi qu’il devait faire de sa part des quarante pistoles, Athos lui conseilla de commander un bon repas à la Pomme de Pin, Porthos de prendre un laquais, et Aramis de se faire une maîtresse convenable. (05:52:27.04)Le repas fut exécuté le jour même, et le laquais y servit à table. (05:52:49.20)Le repas avait été commandé par Athos, et le laquais fourni par Porthos. (05:53:00.05)C’était un Picard que le glorieux mousquetaire avait embauché le jour même et à cette occasion sur le pont de la Tournelle, pendant qu’il faisait des ronds en crachant dans l’eau. (05:53:15.10)Porthos avait prétendu que cette occupation était la preuve d’une organisation réfléchie et contemplative, et il l’avait emmené sans autre recommandation. (05:53:33.03)La grande mine de ce gentilhomme, pour le compte duquel il se crut engagé, avait séduit Planchet - c’était le nom du Picard -; il y eut chez lui un léger désappointement lorsqu’il vit que la place était déjà prise par un confrère nommé Mousqueton, et lorsque Porthos lui eut signifié que son état de maison, quoi que grand, ne comportait pas deux domestiques, et qu’il lui fallait entrer au service de d’Artagnan. (05:54:08.09)Cependant, lorsqu’il assista au dîner que donnait son maître et qu’il vit celui-ci tirer en payant une poignée d’or de sa poche, il crut sa fortune faite et remercia le Ciel d’être tombé en la possession d’un pareil Crésus; il persévéra dans cette opinion jusqu’après le festin, des reliefs duquel il répara de longues abstinences. (05:54:56.03)Mais en faisant, le soir, le lit de son maître, les chimères de Planchet s’évanouirent. (05:55:17.13)Le lit était le seul de l’appartement, qui se composait d’une antichambre et d’une chambre à coucher. (05:55:36.11)Planchet coucha dans l’antichambre sur une couverture tirée du lit de d’Artagnan, et dont d’Artagnan se passa depuis. (05:55:49.18)Athos, de son côté, avait un valet qu’il avait dressé à son service d’une façon toute particulière, et que l’on appelait Grimaud. (05:56:07.20)Il était fort silencieux, ce digne seigneur. (05:56:19.22)Nous parlons d’Athos, bien entendu. (05:56:26.05)Depuis cinq ou six ans qu’il vivait dans la plus profonde intimité avec ses compagnons Porthos et Aramis, ceux-ci se rappelaient l’avoir vu sourire souvent, mais jamais ils ne l’avaient entendu rire. (05:56:40.22)Ses paroles étaient brèves et expressives, disant toujours ce qu’elles voulaient dire, rien de plus: pas d’enjolivements, pas de broderies, pas d’arabesques. (05:57:02.21)Sa conversation était un fait sans aucun épisode. (05:57:16.06)Quoique Athos eût à peine trente ans et fût d’une grande beauté de corps et d’esprit, personne ne lui connaissait de maîtresse. (05:57:27.23)Jamais il ne parlait de femmes. (05:57:40.08)Seulement il n’empêchait pas qu’on en parlât devant lui, quoiqu’il fût facile de voir que ce genre de conversation, auquel il ne se mêlait que par des mots amers et des aperçus misanthropiques, lui était parfaitement désagréable. (05:57:56.16)Sa réserve, sa sauvagerie et son mutisme en faisaient presque un vieillard; il avait donc, pour ne point déroger à ses habitudes, habitué Grimaud à lui obéir sur un simple geste ou sur un simple mouvement des lèvres. (05:58:25.03)Il ne lui parlait que dans des circonstances suprêmes. (05:58:43.17)Quelquefois Grimaud, qui craignait son maître comme le feu, tout en ayant pour sa personne un grand attachement et pour son génie une grande vénération, croyait avoir parfaitement compris ce qu’il désirait, s’élançait pour exécuter l’ordre reçu, et faisait précisément le contraire. (05:59:06.11)Alors Athos haussait les épaules et, sans se mettre en colère, rossait Grimaud. (05:59:30.01)Ces jours-là, il parlait un peu. (05:59:39.09)Porthos, comme on a pu le voir, avait un caractère tout opposé à celui d’Athos: non seulement il parlait beaucoup, mais il parlait haut; peu lui importait au reste, il faut lui rendre cette justice, qu’on l’écoutât ou non; il parlait pour le plaisir de parler et pour le plaisir de s’entendre; il parlait de toutes choses excepté de sciences, excipant à cet endroit de la haine invétérée que depuis son enfance il portait, disait-il, aux savants. (06:00:10.07)Il avait moins grand air qu’Athos, et le sentiment de son infériorité à ce sujet l’avait, dans le commencement de leur liaison, rendu souvent injuste pour ce gentilhomme, qu’il s’était alors efforcé de dépasser par ses splendides toilettes. (06:00:55.04)Mais, avec sa simple casaque de mousquetaire et rien que par la façon dont il rejetait la tête en arrière et avançait le pied, Athos prenait à l’instant même la place qui lui était due et reléguait le fastueux Porthos au second rang. (06:01:20.23)Porthos s’en consolait en remplissant l’antichambre de M. de Tréville et les corps de garde du Louvre du bruit de ses bonnes fortunes, dont Athos ne parlait jamais, et pour le moment, après avoir passé de la noblesse de robe à la noblesse d’épée, de la robine à la baronne, il n’était question de rien de moins pour Porthos que d’une princesse étrangère qui lui voulait un bien énorme. (06:01:58.03)Un vieux proverbe dit: «Tel maître, tel valet.» (06:02:22.22)Passons donc du valet d’Athos au valet de Porthos, de Grimaud à Mousqueton. (06:02:32.02)Mousqueton était un Normand dont son maître avait changé le nom pacifique de Boniface en celui infiniment plus sonore et plus belliqueux de Mousqueton. (06:02:47.20)Il était entré au service de Porthos à la condition qu’il serait habillé et logé seulement, mais d’une façon magnifique; il ne réclamait que deux heures par jour pour les consacrer à une industrie qui devait suffire à pourvoir à ses autres besoins. (06:03:11.14)Porthos avait accepté le marché; la chose lui allait à merveille. (06:03:29.12)Il faisait tailler à Mousqueton des pourpoints dans ses vieux habits et dans ses manteaux de rechange, et, grâce à un tailleur fort intelligent qui lui remettait ses hardes à neuf en les retournant, et dont la femme était soupçonnée de vouloir faire descendre Porthos de ses habitudes aristocratiques, Mousqueton faisait à la suite de son maître fort bonne figure. (06:03:55.07)Quant à Aramis, dont nous croyons avoir suffisamment exposé le caractère, caractère du reste que, comme celui de ses compagnons, nous pourrons suivre dans son développement, son laquais s’appelait Bazin. (06:04:29.08)Grâce à l’espérance qu’avait son maître d’entrer un jour dans les ordres, il était toujours vêtu de noir, comme doit l’être le serviteur d’un homme d’Église. (06:04:47.22)C’était un Berrichon de trente-cinq à quarante ans, doux, paisible, grassouillet, occupant à lire de pieux ouvrages les loisirs que lui laissait son maître, faisant à la rigueur pour deux un dîner de peu de plats, mais excellent. (06:05:11.22)Au reste, muet, aveugle, sourd et d’une fidélité à toute épreuve. (06:05:32.09)Maintenant que nous connaissons, superficiellement du moins, les maîtres et les valets, passons aux demeures occupées par chacun d’eux. (06:05:46.08)Athos habitait rue Férou, à deux pas du Luxembourg; son appartement se composait de deux petites chambres, fort proprement meublées, dans une maison garnie dont l’hôtesse encore jeune et véritablement encore belle lui faisait inutilement les doux yeux. (06:06:11.00)Quelques fragments d’une grande splendeur passée éclataient çà et là aux murailles de ce modeste logement: c’était une épée, par exemple, richement damasquinée, qui remontait pour la façon à l’époque de François Ier, et dont la poignée seule, incrustée de pierres précieuses, pouvait valoir deux cents pistoles, et que cependant, dans ses moments de plus grande détresse, Athos n’avait jamais consenti à engager ni à vendre. (06:06:55.19)Cette épée avait longtemps fait l’ambition de Porthos. (06:07:25.16)Porthos aurait donné dix années de sa vie pour posséder cette épée. (06:07:33.07)Un jour qu’il avait rendez-vous avec une duchesse, il essaya même de l’emprunter à Athos. (06:07:43.16)Athos, sans rien dire, vida ses poches, ramassa tous ses bijoux: bourses, aiguillettes et chaînes d’or, il offrit tout à Porthos; mais quant à l’épée, lui dit-il, elle était scellée à sa place et ne devait la quitter que lorsque son maître quitterait lui-même son logement. (06:08:07.14)Outre son épée, il y avait encore un portrait représentant un seigneur du temps de Henri III vêtu avec la plus grande élégance, et qui portait l’ordre du Saint-Esprit, et ce portrait avait avec Athos certaines ressemblances de lignes, certaines similitudes de famille, qui indiquaient que ce grand seigneur, chevalier des ordres du roi, était son ancêtre. (06:08:49.07)Enfin, un coffre de magnifique orfèvrerie, aux mêmes armes que l’épée et le portrait, faisait un milieu de cheminée qui jurait effroyablement avec le reste de la garniture. (06:09:22.23)Athos portait toujours la clef de ce coffre sur lui. Mais un jour il l’avait ouvert devant Porthos, et Porthos avait pu s’assurer que ce coffre ne contenait que des lettres et des papiers: des lettres d’amour et des papiers de famille, sans doute. (06:09:50.19)Porthos habitait un appartement très vaste et d’une très somptueuse apparence, rue du Vieux-Colombier. (06:10:12.01)Chaque fois qu’il passait avec quelque ami devant ses fenêtres, à l’une desquelles Mousqueton se tenait toujours en grande livrée, Porthos levait la tête et la main, et disait: Voilà ma demeure! (06:10:31.17)Mais jamais on ne le trouvait chez lui, jamais il n’invitait personne à y monter, et nul ne pouvait se faire une idée de ce que cette somptueuse apparence renfermait de richesses réelles. (06:10:54.23)Quant à Aramis, il habitait un petit logement composé d’un boudoir, d’une salle à manger et d’une chambre à coucher, laquelle chambre, située comme le reste de l’appartement au rez-de-chaussée, donnait sur un petit jardin frais, vert, ombreux et impénétrable aux yeux du voisinage. (06:11:23.23)Quant à d’Artagnan, nous savons comment il était logé, et nous avons déjà fait connaissance avec son laquais, maître Planchet. (06:11:50.09)D’Artagnan, qui était fort curieux de sa nature, comme sont les gens, du reste, qui ont le génie de l’intrigue, fit tous ses efforts pour savoir ce qu’étaient au juste Athos, Porthos et Aramis; car, sous ces noms de guerre, chacun des jeunes gens cachait son nom de gentilhomme, Athos surtout, qui sentait son grand seigneur d’une lieue. (06:12:21.01)Il s’adressa donc à Porthos pour avoir des renseignements sur Athos et Aramis, et à Aramis pour connaître Porthos. (06:12:49.21)Malheureusement, Porthos lui-même ne savait de la vie de son silencieux camarade que ce qui en avait transpiré. (06:13:05.22)On disait qu’il avait eu de grands malheurs dans ses affaires amoureuses, et qu’une affreuse trahison avait empoisonné à jamais la vie de ce galant homme. (06:13:21.09)Quelle était cette trahison? (06:13:31.15)Tout le monde l’ignorait. (06:13:35.08)Quant à Porthos, excepté son véritable nom, que M. de Tréville savait seul, ainsi que celui de ses deux camarades, sa vie était facile à connaître. (06:13:47.22)Vaniteux et indiscret, on voyait à travers lui comme à travers un cristal. (06:14:01.08)La seule chose qui eût pu égarer l’investigateur eût été que l’on eût cru tout le bien qu’il disait de lui. (06:14:12.05)Quant à Aramis, tout en ayant l’air de n’avoir aucun secret, c’était un garçon tout confit de mystères, répondant peu aux questions qu’on lui faisait sur les autres, et éludant celles que l’on faisait sur lui-même. Un jour, d’Artagnan, après l’avoir longtemps interrogé sur Porthos et en avoir appris ce bruit qui courait de la bonne fortune du mousquetaire avec une princesse, voulut savoir aussi à quoi s’en tenir sur les aventures amoureuses de son interlocuteur. (06:14:47.02)«Et vous, mon cher compagnon, lui dit-il, vous qui parlez des baronnes, des comtesses et des princesses des autres? (06:15:16.15)– Pardon, interrompit Aramis, j’ai parlé parce que Porthos en parle lui-même, parce qu’il a crié toutes ces belles choses devant moi. (06:15:34.02)Mais croyez bien, mon cher monsieur d’Artagnan, que si je les tenais d’une autre source ou qu’il me les eût confiées, il n’y aurait pas eu de confesseur plus discret que moi. (06:15:51.11)– Je n’en doute pas, reprit d’Artagnan; mais enfin, il me semble que vous-même vous êtes assez familier avec les armoiries, témoin certain mouchoir brodé auquel je dois l’honneur de votre connaissance.» (06:16:16.11)Aramis, cette fois, ne se fâcha point, mais il prit son air le plus modeste et répondit affectueusement: «Mon cher, n’oubliez pas que je veux être Église, et que je fuis toutes les occasions mondaines. (06:16:44.10)Ce mouchoir que vous avez vu ne m’avait point été confié, mais il avait été oublié chez moi par un de mes amis. (06:17:05.10)J’ai dû le recueillir pour ne pas les compromettre, lui et la dame qu’il aime. (06:17:17.10)Quant à moi, je n’ai point et ne veux point avoir de maîtresse, suivant en cela l’exemple très judicieux d’Athos, qui n’en a pas plus que moi. (06:17:31.23)– Mais, que diable! (06:17:44.18)vous n’êtes pas abbé, puisque vous êtes mousquetaire. (06:17:49.21)– Mousquetaire par intérim, mon cher, comme dit le cardinal, mousquetaire contre mon gré, mais homme Église dans le cœur, croyez-moi. (06:18:02.21)Athos et Porthos m’ont fourré là-dedans pour m’occuper: j’ai eu, au moment d’être ordonné, une petite difficulté avec... (06:18:20.14)Mais cela ne vous intéresse guère, et je vous prends un temps précieux. (06:18:37.23)– Point du tout, cela m’intéresse fort, s’écria d’Artagnan, et je n’ai pour le moment absolument rien à faire. (06:18:45.22)– Oui, mais moi j’ai mon bréviaire à dire, répondit Aramis, puis quelques vers à composer que m’a demandés Mme d’Aiguillon; ensuite je dois passer rue Saint-Honoré afin d’acheter du rouge pour Mme de Chevreuse. (06:19:08.06)Vous voyez, mon cher ami, que si rien ne vous presse, je suis très pressé, moi.» (06:19:29.06)Et Aramis tendit affectueusement la main à son compagnon, et prit congé de lui. (06:19:40.16)D’Artagnan ne put, quelque peine qu’il se donnât, en savoir davantage sur ses trois nouveaux amis. (06:19:53.04)Il prit donc son parti de croire dans le présent tout ce qu’on disait de leur passé, espérant des révélations plus sûres et plus étendues de l’avenir. (06:20:09.22)En attendant, il considéra Athos comme un Achille, Porthos comme un Ajax, et Aramis comme un Joseph. (06:20:27.23)Au reste, la vie des quatre jeunes gens était joyeuse: Athos jouait, et toujours malheureusement. (06:20:41.18)Cependant il n’empruntait jamais un sou à ses amis, quoique sa bourse fût sans cesse à leur service, et lorsqu’il avait joué sur parole, il faisait toujours réveiller son créancier à six heures du matin pour lui payer sa dette de la veille. (06:21:04.19)Porthos avait des fougues: ces jours-là, s’il gagnait, on le voyait insolent et splendide; s’il perdait, il disparaissait complètement pendant quelques jours, après lesquels il reparaissait le visage blême et la mine allongée, mais avec de l’argent dans ses poches. (06:21:36.14)Quant à Aramis, il ne jouait jamais. (06:21:54.07)C’était bien le plus mauvais mousquetaire et le plus méchant convive qui se pût voir... (06:22:02.03)Il avait toujours besoin de travailler. (06:22:09.21)Quelquefois au milieu d’un dîner, quand chacun, dans l’entraînement du vin et dans la chaleur de la conversation, croyait que l’on en avait encore pour deux ou trois heures à rester à table, Aramis regardait sa montre, se levait avec un gracieux sourire et prenait congé de la société, pour aller, disait-il, consulter un casuiste avec lequel il avait rendez-vous. (06:22:35.17)D’autres fois, il retournait à son logis pour écrire une thèse, et priait ses amis de ne pas le distraire. (06:23:05.01)Cependant Athos souriait de ce charmant sourire mélancolique, si bien séant à sa noble figure, et Porthos buvait en jurant qu’Aramis ne serait jamais qu’un curé de village. (06:23:22.19)Planchet, le valet de d’Artagnan, supporta noblement la bonne fortune; il recevait trente sous par jour, et pendant un mois il revenait au logis gai comme pinson et affable envers son maître. (06:23:48.11)Quand le vent de l’adversité commença à souffler sur le ménage de la rue des Fossoyeurs, c’est-à-dire quand les quarante pistoles du roi Louis XIII furent mangées ou à peu près, il commença des plaintes qu’Athos trouva nauséabondes, Porthos indécentes, et Aramis ridicules. (06:24:19.16)Athos conseilla donc à d’Artagnan de congédier le drôle, Porthos voulait qu’on le bâtonnât auparavant, et Aramis prétendit qu’un maître ne devait entendre que les compliments qu’on fait de lui. (06:24:49.07)«Cela vous est bien aisé à dire, reprit d’Artagnan: à vous, Athos, qui vivez muet avec Grimaud, qui lui défendez de parler, et qui, par conséquent, n’avez jamais de mauvaises paroles avec lui; à vous, Porthos, qui menez un train magnifique et qui êtes un dieu pour votre valet Mousqueton; à vous enfin, Aramis, qui, toujours distrait par vos études théologiques, inspirez un profond respect à votre serviteur Bazin, homme doux et religieux; mais moi qui suis sans consistance et sans ressources, moi qui ne suis pas mousquetaire ni même garde, moi, que ferai-je pour inspirer de l’affection, de la terreur ou du respect à Planchet? (06:25:45.11)– La chose est grave, répondirent les trois amis, c’est une affaire d’intérieur; il en est des valets comme des femmes, il faut les mettre tout de suite sur le pied où l’on désire qu’ils restent. (06:26:43.02)Réfléchissez donc.» (06:26:56.16)D’Artagnan réfléchit et se résolut à rouer Planchet par provision, ce qui fut exécuté avec la conscience que d’Artagnan mettait en toutes choses; puis, après l’avoir bien rossé, il lui défendit de quitter son service sans sa permission. (06:27:13.11)«Car, ajouta-t-il, l’avenir ne peut me faire faute; j’attends inévitablement des temps meilleurs. (06:27:36.07)Ta fortune est donc faite si tu restes près de moi, et je suis trop bon maître pour te faire manquer ta fortune en t’accordant le congé que tu me demandes.» (06:27:51.19)Cette manière d’agir donna beaucoup de respect aux mousquetaires pour la politique de d’Artagnan. (06:28:07.05)Planchet fut également saisi d’admiration et ne parla plus de s’en aller. (06:28:17.18)La vie des quatre jeunes gens était devenue commune; d’Artagnan, qui n’avait aucune habitude, puisqu’il arrivait de sa province et tombait au milieu d’un monde tout nouveau pour lui, prit aussitôt les habitudes de ses amis. (06:28:36.12)On se levait vers huit heures en hiver, vers six heures en été, et l’on allait prendre le mot d’ordre et l’air des affaires chez M. de Tréville. D’Artagnan, bien qu’il ne fût pas mousquetaire, en faisait le service avec une ponctualité touchante: il était toujours de garde, parce qu’il tenait toujours compagnie à celui de ses trois amis qui montait la sienne. (06:29:13.18)On le connaissait à l’hôtel des mousquetaires, et chacun le tenait pour un bon camarade; M. de Tréville, qui l’avait apprécié du premier coup d’œil, et qui lui portait une véritable affection, ne cessait de le recommander au roi. (06:29:49.20)De leur côté, les trois mousquetaires aimaient fort leur jeune camarade. (06:30:08.23)L’amitié qui unissait ces quatre hommes, et le besoin de se voir trois ou quatre fois par jour, soit pour duel, soit pour affaires, soit pour plaisir, les faisaient sans cesse courir l’un après l’autre comme des ombres; et l’on rencontrait toujours les inséparables se cherchant du Luxembourg à la place Saint-Sulpice, ou de la rue du Vieux-Colombier au Luxembourg. (06:30:37.05)En attendant, les promesses de M. de Tréville allaient leur train. (06:31:05.13)Un beau jour, le roi commanda à M. le chevalier des Essarts de prendre d’Artagnan comme cadet dans sa compagnie des gardes. (06:31:18.10)D’Artagnan endossa en soupirant cet habit, qu’il eût voulu, au prix de dix années de son existence, troquer contre la casaque de mousquetaire. (06:31:35.20)Mais M. de Tréville promit cette faveur après un noviciat de deux ans, noviciat qui pouvait être abrégé au reste, si l’occasion se présentait pour d’Artagnan de rendre quelque service au roi ou de faire quelque action d’éclat. (06:31:59.11)D’Artagnan se retira sur cette promesse et, dès le lendemain, commença son service. (06:32:22.12)Alors ce fut le tour d’Athos, de Porthos et d’Aramis de monter la garde avec d’Artagnan quand il était de garde. (06:32:34.18)La compagnie de M. le chevalier des Essarts prit ainsi quatre hommes au lieu d’un, le jour où elle prit d’Artagnan. (06:32:49.01)CHAPITRE VIII (06:32:57.06)UNE INTRIGUE DE CŒUR (06:32:59.04)Cependant les quarante pistoles du roi Louis XIII, ainsi que toutes les choses de ce monde, après avoir eu un commencement avaient eu une fin, et depuis cette fin nos quatre compagnons étaient tombés dans la gêne. (06:33:14.23)D’abord Athos avait soutenu pendant quelque temps l’association de ses propres deniers. (06:33:34.06)Porthos lui avait succédé, et, grâce à une de ces disparitions auxquelles on était habitué, il avait pendant près de quinze jours encore subvenu aux besoins de tout le monde; enfin était arrivé le tour d’Aramis, qui s’était exécuté de bonne grâce, et qui était parvenu, disait-il, en vendant ses livres de théologie, à se procurer quelques pistoles. (06:34:03.10)On eut alors, comme d’habitude, recours à M. de Tréville, qui fit quelques avances sur la solde; mais ces avances ne pouvaient conduire bien loin trois mousquetaires qui avaient déjà force comptes arriérés, et un garde qui n’en avait pas encore. (06:34:41.10)Enfin, quand on vit qu’on allait manquer tout à fait, on rassembla par un dernier effort huit ou dix pistoles que Porthos joua. (06:35:04.19)Malheureusement, il était dans une mauvaise veine: il perdit tout, plus vingt-cinq pistoles sur parole. (06:35:22.16)Alors la gêne devint de la détresse, on vit les affamés suivis de leurs laquais courir les quais et les corps de garde, ramassant chez leurs amis du dehors tous les dîners qu’ils purent trouver; car, suivant l’avis d’Aramis, on devait dans la prospérité semer des repas à droite et à gauche pour en récolter quelques-uns dans la disgrâce. (06:35:50.01)Athos fut invité quatre fois et mena chaque fois ses amis avec leurs laquais. (06:36:17.04)Porthos eut six occasions et en fit également jouir ses camarades; Aramis en eut huit. (06:36:28.20)C’était un homme, comme on a déjà pu s’en apercevoir, qui faisait peu de bruit et beaucoup de besogne. (06:36:43.22)Quant à d’Artagnan, qui ne connaissait encore personne dans la capitale, il ne trouva qu’un déjeuner de chocolat chez un prêtre de son pays, et un dîner chez un cornette des gardes. (06:37:02.21)Il mena son armée chez le prêtre, auquel on dévora sa provision de deux mois, et chez le cornette, qui fit des merveilles; mais, comme le disait Planchet, on ne mange toujours qu’une fois, même quand on mange beaucoup. (06:37:29.22)D’Artagnan se trouva donc assez humilié de n’avoir eu qu’un repas et demi, car le déjeuner chez le prêtre ne pouvait compter que pour un demi-repas, à offrir à ses compagnons en échange des festins que s’étaient procurés Athos, Porthos et Aramis. (06:38:01.04)Il se croyait à charge à la société, oubliant dans sa bonne foi toute juvénile qu’il avait nourri cette société pendant un mois, et son esprit préoccupé se mit à travailler activement. (06:38:29.21)Il réfléchit que cette coalition de quatre hommes jeunes, braves, entreprenants et actifs devait avoir un autre but que des promenades déhanchées, des leçons d’escrime et des lazzi plus ou moins spirituels. (06:38:54.02)En effet, quatre hommes comme eux, quatre hommes dévoués les uns aux autres depuis la bourse jusqu’à la vie, quatre hommes se soutenant toujours, ne reculant jamais, exécutant isolément ou ensemble les résolutions prises en commun; quatre bras menaçant les quatre points cardinaux ou se tournant vers un seul point, devaient inévitablement, soit souterrainement, soit au jour, soit par la mine, soit par la tranchée, soit par la ruse, soit par la force, s’ouvrir un chemin vers le but qu’ils voulaient atteindre, si bien défendu ou si éloigné qu’il fût. (06:39:42.12)La seule chose qui étonnât d’Artagnan, c’est que ses compagnons n’eussent point songé à cela. (06:40:25.13)Il y songeait, lui, et sérieusement même, se creusant la cervelle pour trouver une direction à cette force unique quatre fois multipliée avec laquelle il ne doutait pas que, comme avec le levier que cherchait Archimède, on ne parvînt à soulever le monde, - lorsque l’on frappa doucement à la porte. (06:40:49.06)D’Artagnan réveilla Planchet et lui ordonna d’aller ouvrir. (06:41:11.03)Que de cette phrase: d’Artagnan réveilla Planchet, le lecteur n’aille pas augurer qu’il faisait nuit ou que le jour n’était point encore venu. (06:41:23.15)Non! quatre heures venaient de sonner. (06:41:33.23)Planchet, deux heures auparavant, était venu demander à dîner à son maître, lequel lui avait répondu par le proverbe: «Qui dort dîne.» (06:41:45.18)Et Planchet dînait en dormant. (06:41:56.19)Un homme fut introduit, de mine assez simple et qui avait l’air d’un bourgeois. (06:42:04.04)Planchet, pour son dessert, eût bien voulu entendre la conversation; mais le bourgeois déclara à d’Artagnan que ce qu’il avait à lui dire étant important et confidentiel, il désirait demeurer en tête-à-tête avec lui. (06:42:23.06)D’Artagnan congédia Planchet et fit asseoir son visiteur. (06:42:39.23)Il y eut un moment de silence pendant lequel les deux hommes se regardèrent comme pour faire une connaissance préalable, après quoi d’Artagnan s’inclina en signe qu’il écoutait. (06:42:54.20)«J’ai entendu parler de M. d’Artagnan comme d’un jeune homme fort brave, dit le bourgeois, et cette réputation dont il jouit à juste titre m’a décidé à lui confier un secret. (06:43:16.17)– Parlez, monsieur, parlez», dit d’Artagnan, qui d’instinct flaira quelque chose d’avantageux. (06:43:35.00)Le bourgeois fit une nouvelle pause et continua: «J’ai ma femme qui est lingère chez la reine, monsieur, et qui ne manque ni de sagesse, ni de beauté. (06:43:52.11)On me l’a fait épouser voilà bientôt trois ans, quoiqu’elle n’eût qu’un petit avoir, parce que M. de La Porte, le portemanteau de la reine, est son parrain et la protège... (06:44:13.08)– Eh bien, monsieur? (06:44:27.14)demanda d’Artagnan. (06:44:31.03)– Eh bien, reprit le bourgeois, eh bien, monsieur, ma femme a été enlevée hier matin, comme elle sortait de sa chambre de travail. (06:44:42.04)– Et par qui votre femme a-t-elle été enlevée? (06:44:52.23)– Je n’en sais rien sûrement, monsieur, mais je soupçonne quelqu’un. (06:45:00.05)– Et quelle est cette personne que vous soupçonnez? (06:45:07.19)– Un homme qui la poursuivait depuis longtemps. (06:45:13.09)– Diable! (06:45:17.12)– Mais voulez-vous que je vous dise, monsieur, continua le bourgeois, je suis convaincu, moi, qu’il y a moins d’amour que de politique dans tout cela. (06:45:28.13)– Moins d’amour que de politique, reprit d’Artagnan d’un air fort réfléchi, et que soupçonnez-vous? (06:45:44.03)– Je ne sais pas si je devrais vous dire ce que je soupçonne... (06:45:54.14)– Monsieur, je vous ferai observer que je ne vous demande absolument rien, moi. (06:46:03.18)C’est vous qui êtes venu. (06:46:10.04)C’est vous qui m’avez dit que vous aviez un secret à me confier. (06:46:15.16)Faites donc à votre guise, il est encore temps de vous retirer. (06:46:23.15)– Non, monsieur, non; vous m’avez l’air d’un honnête jeune homme, et j’aurai confiance en vous. (06:46:35.01)Je crois donc que ce n’est pas à cause de ses amours que ma femme a été arrêtée, mais à cause de celles d’une plus grande dame qu’elle. (06:46:49.16)– Ah! ah! (06:47:00.08)serait-ce à cause des amours de Mme de Bois-Tracy? (06:47:05.16)fit d’Artagnan, qui voulut avoir l’air, vis-à-vis de son bourgeois, d’être au courant des affaires de la cour. (06:47:17.06)– Plus haut, monsieur, plus haut. (06:47:27.09)– De Mme d’Aiguillon? (06:47:32.07)– Plus haut encore. (06:47:35.14)– De Mme de Chevreuse? (06:47:39.15)– Plus haut, beaucoup plus haut! (06:47:44.01)– De la... d’Artagnan s’arrêta. (06:47:46.18)– Oui, monsieur, répondit si bas, qu’à peine si on put l’entendre, le bourgeois épouvanté. (06:47:56.13)– Et avec qui? (06:48:04.19)– Avec qui cela peut-il être, si ce n’est avec le duc de... (06:48:10.05)– Le duc de... (06:48:14.10)– Oui, monsieur! répondit le bourgeois, en donnant à sa voix une intonation plus sourde encore. (06:48:21.19)– Mais comment savez-vous tout cela, vous? (06:48:31.03)– Ah! comment je le sais? (06:48:34.21)– Oui, comment le savez-vous? (06:48:38.15)Pas de demi-confidence, ou... vous comprenez. (06:48:44.18)– Je le sais par ma femme, monsieur, par ma femme elle-même. (06:48:52.17)– Qui le sait, elle, par qui? (06:48:59.16)– Par M. de La Porte. (06:49:03.06)Ne vous ai-je pas dit qu’elle était la filleule de M. de La Porte, l’homme de confiance de la reine? (06:49:11.17)Eh bien, M. de La Porte l’avait mise près de Sa Majesté pour que notre pauvre reine au moins eût quelqu’un à qui se fier, abandonnée comme elle l’est par le roi, espionnée comme elle l’est par le cardinal, trahie comme elle l’est par tous. (06:49:32.08)– Ah! ah! (06:49:48.15)voilà qui se dessine, dit d’Artagnan. (06:49:53.01)– Or ma femme est venue il y a quatre jours, monsieur; une de ses conditions était qu’elle devait me venir voir deux fois la semaine; car, ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le dire, ma femme m’aime beaucoup; ma femme est donc venue, et m’a confié que la reine, en ce moment-ci, avait de grandes craintes. (06:50:16.03)– Vraiment? (06:50:36.10)– Oui, M. le cardinal, à ce qu’il paraît, la poursuit et la persécute plus que jamais. (06:50:44.22)Il ne peut pas lui pardonner l’histoire de la sarabande. (06:50:54.01)Vous savez l’histoire de la sarabande? (06:50:59.23)– Pardieu, si je la sais! (06:51:05.20)répondit d’Artagnan, qui ne savait rien du tout, mais qui voulait avoir l’air d’être au courant. (06:51:12.22)– De sorte que, maintenant, ce n’est plus de la haine, c’est de la vengeance. (06:51:25.11)– Vraiment? (06:51:30.12)– Et la reine croit... (06:51:33.01)– Eh bien, que croit la reine? (06:51:37.05)– Elle croit qu’on a écrit à M. le duc de Buckingham en son nom. (06:51:43.13)– Au nom de la reine? (06:51:50.01)– Oui, pour le faire venir à Paris, et une fois venu à Paris, pour l’attirer dans quelque piège. (06:51:58.04)– Diable! (06:52:06.04)mais votre femme, mon cher monsieur, qu’a-t-elle à faire dans tout cela? (06:52:12.00)– On connaît son dévouement pour la reine, et l’on veut ou l’éloigner de sa maîtresse, ou l’intimider pour avoir les secrets de Sa Majesté, ou la séduire pour se servir d’elle comme d’un espion. (06:52:27.18)– C’est probable, dit d’Artagnan; mais l’homme qui l’a enlevée, le connaissez-vous? (06:52:45.21)– Je vous ai dit que je croyais le connaître. (06:52:54.08)– Son nom? (06:52:58.06)– Je ne le sais pas; ce que je sais seulement, c’est que c’est une créature du cardinal, son âme damnée. (06:53:06.19)– Mais vous l’avez vu? (06:53:14.08)– Oui, ma femme me l’a montré un jour. (06:53:18.20)– A-t-il un signalement auquel on puisse le reconnaître? (06:53:25.22)– Oh! certainement, c’est un seigneur de haute mine, poil noir, teint basané, œil perçant, dents blanches et une cicatrice à la tempe. (06:53:39.21)– Une cicatrice à la tempe! (06:53:53.12)s’écria d’Artagnan, et avec cela dents blanches, œil perçant, teint basané, poil noir, et haute mine; c’est mon homme de Meung! (06:54:05.17)– C’est votre homme, dites-vous? (06:54:19.17)– Oui, oui; mais cela ne fait rien à la chose. (06:54:26.04)Non, je me trompe, cela la simplifie beaucoup, au contraire: si votre homme est le mien, je ferai d’un coup deux vengeances, voilà tout; mais où rejoindre cet homme? (06:54:43.14)– Je n’en sais rien. (06:54:56.05)– Vous n’avez aucun renseignement sur sa demeure? (06:55:00.23)– Aucun; un jour que je reconduisais ma femme au Louvre, il en sortait comme elle allait y entrer, et elle me l’a fait voir. (06:55:12.11)– Diable! (06:55:21.01)diable! murmura d’Artagnan, tout ceci est bien vague; par qui avez-vous su l’enlèvement de votre femme? (06:55:29.01)– Par M. de La Porte. (06:55:38.09)– Vous a-t-il donné quelque détail? (06:55:42.20)– Il n’en avait aucun. (06:55:46.14)– Et vous n’avez rien appris d’un autre côté? (06:55:51.13)– Si fait, j’ai reçu... (06:55:57.00)– Quoi? (06:56:00.04)– Mais je ne sais pas si je ne commets pas une grande imprudence? (06:56:05.02)– Vous revenez encore là-dessus; cependant je vous ferai observer que, cette fois, il est un peu tard pour reculer. (06:56:16.02)– Aussi je ne recule pas, mordieu! s’écria le bourgeois en jurant pour se monter la tête. (06:56:28.05)D’ailleurs, foi de Bonacieux... (06:56:36.16)– Vous vous appelez Bonacieux? (06:56:41.23)interrompit d’Artagnan. (06:56:46.15)– Oui, c’est mon nom. (06:56:50.16)– Vous disiez donc: foi de Bonacieux! (06:56:56.04)pardon si je vous ai interrompu; mais il me semblait que ce nom ne m’était pas inconnu. (06:57:05.11)– C’est possible, monsieur. (06:57:13.12)Je suis votre propriétaire. (06:57:17.18)– Ah! ah! (06:57:20.07)fit d’Artagnan en se soulevant à demi et en saluant, vous êtes mon propriétaire? (06:57:26.23)– Oui, monsieur, oui. (06:57:34.01)Et comme depuis trois mois que vous êtes chez moi, et que distrait sans doute par vos grandes occupations vous avez oublié de me payer mon loyer; comme, dis-je, je ne vous ai pas tourmenté un seul instant, j’ai pensé que vous auriez égard à ma délicatesse. (06:57:52.09)– Comment donc! mon cher monsieur Bonacieux, reprit d’Artagnan, croyez que je suis plein de reconnaissance pour un pareil procédé, et que, comme je vous l’ai dit, si je puis vous être bon à quelque chose... (06:58:22.09)– Je vous crois, monsieur, je vous crois, et comme j’allais vous le dire, foi de Bonacieux, j’ai confiance en vous. (06:58:43.01)– Achevez donc ce que vous avez commencé à me dire.» (06:58:55.05)Le bourgeois tira un papier de sa poche, et le présenta à d’Artagnan. (06:59:03.18)«Une lettre! (06:59:10.09)fit le jeune homme. (06:59:13.06)– Que j’ai reçue ce matin.» (06:59:17.01)D’Artagnan l’ouvrit, et comme le jour commençait à baisser, il s’approcha de la fenêtre. (06:59:25.11)Le bourgeois le suivit. (06:59:33.21)«Ne cherchez pas votre femme, lut d’Artagnan, elle vous sera rendue quand on n’aura plus besoin d’elle. (06:59:42.11)Si vous faites une seule démarche pour la retrouver, vous êtes perdu.» (06:59:53.22)«Voilà qui est positif, continua d’Artagnan; mais après tout, ce n’est qu’une menace. (07:00:04.05)– Oui, mais cette menace m’épouvante; moi, monsieur, je ne suis pas homme d’épée du tout, et j’ai peur de la Bastille. (07:00:18.18)– Hum! fit d’Artagnan; mais c’est que je ne me soucie pas plus de la Bastille que vous, moi. (07:00:32.23)S’il ne s’agissait que d’un coup d’épée, passe encore. (07:00:41.23)– Cependant, monsieur, j’avais bien compté sur vous dans cette occasion. (07:00:50.06)– Oui? (07:00:54.16)– Vous voyant sans cesse entouré de mousquetaires à l’air fort superbe, et reconnaissant que ces mousquetaires étaient ceux de M. de Tréville, et par conséquent des ennemis du cardinal, j’avais pensé que vous et vos amis, tout en rendant justice à notre pauvre reine, seriez enchantés de jouer un mauvais tour à Son Éminence. (07:01:16.01)– Sans doute. (07:01:36.19)– Et puis j’avais pensé que, me devant trois mois de loyer dont je ne vous ai jamais parlé... (07:01:43.18)– Oui, oui, vous m’avez déjà donné cette raison, et je la trouve excellente. (07:01:55.06)– Comptant de plus, tant que vous me ferez l’honneur de rester chez moi, ne jamais vous parler de votre loyer à venir... (07:02:08.03)– Très bien. (07:02:16.09)– Et ajoutez à cela, si besoin est, comptant vous offrir une cinquantaine de pistoles si, contre toute probabilité, vous vous trouviez gêné en ce moment. (07:02:28.05)– À merveille; mais vous êtes donc riche, mon cher monsieur Bonacieux? (07:02:43.23)– Je suis à mon aise, monsieur, c’est le mot; j’ai amassé quelque chose comme deux ou trois mille écus de rente dans le commerce de la mercerie, et surtout en plaçant quelques fonds sur le dernier voyage du célèbre navigateur Jean Mocquet; de sorte que, vous comprenez, monsieur... (07:03:05.13)Ah! mais... s’écria le bourgeois. (07:03:29.18)– Quoi? (07:03:30.20)demanda d’Artagnan. (07:03:33.16)– Que vois-je là? (07:03:37.05)– Où? (07:03:40.03)– Dans la rue, en face de vos fenêtres, dans l’embrasure de cette porte: un homme enveloppé dans un manteau. (07:03:48.04)– C’est lui! (07:03:55.15)s’écrièrent à la fois d’Artagnan et le bourgeois, chacun d’eux en même temps ayant reconnu son homme. (07:04:03.02)– Ah! cette fois-ci, s’écria d’Artagnan en sautant sur son épée, cette fois-ci, il ne m’échappera pas.» (07:04:16.08)Et tirant son épée du fourreau, il se précipita hors de l’appartement. (07:04:27.21)Sur l’escalier, il rencontra Athos et Porthos qui le venaient voir. (07:04:37.09)Ils s’écartèrent, d’Artagnan passa entre eux comme un trait. (07:04:46.11)«Ah çà, où cours-tu ainsi? (07:04:54.05)lui crièrent à la fois les deux mousquetaires. (07:04:58.18)– L’homme de Meung!» (07:05:03.03)répondit d’Artagnan, et il disparut. (07:05:08.05)D’Artagnan avait plus d’une fois raconté à ses amis son aventure avec l’inconnu, ainsi que l’apparition de la belle voyageuse à laquelle cet homme avait paru confier une si importante missive. (07:05:23.04)L’avis d’Athos avait été que d’Artagnan avait perdu sa lettre dans la bagarre. (07:05:39.23)Un gentilhomme, selon lui - et, au portrait que d’Artagnan avait fait de l’inconnu, ce ne pouvait être qu’un gentilhomme -, un gentilhomme devait être incapable de cette bassesse, de voler une lettre. (07:05:58.21)Porthos n’avait vu dans tout cela qu’un rendez-vous amoureux donné par une dame à un cavalier ou par un cavalier à une dame, et qu’était venu troubler la présence de d’Artagnan et de son cheval jaune. (07:06:21.14)Aramis avait dit que ces sortes de choses étant mystérieuses, mieux valait ne les point approfondir. (07:06:40.07)Ils comprirent donc, sur les quelques mots échappés à d’Artagnan, de quelle affaire il était question, et comme ils pensèrent qu’après avoir rejoint son homme ou l’avoir perdu de vue, d’Artagnan finirait toujours par remonter chez lui, ils continuèrent leur chemin. (07:07:02.06)Lorsqu’ils entrèrent dans la chambre de d’Artagnan, la chambre était vide: le propriétaire, craignant les suites de la rencontre qui allait sans doute avoir lieu entre le jeune homme et l’inconnu, avait, par suite de l’exposition qu’il avait faite lui-même de son caractère, jugé qu’il était prudent de décamper. (07:07:36.03)CHAPITRE IX (07:07:55.02)D’ARTAGNAN SE DESSINE (07:07:57.05)Comme l’avaient prévu Athos et Porthos, au bout d’une demi-heure d’Artagnan rentra. (07:08:05.12)Cette fois encore il avait manqué son homme, qui avait disparu comme par enchantement. (07:08:17.16)D’Artagnan avait couru, l’épée à la main, toutes les rues environnantes, mais il n’avait rien trouvé qui ressemblât à celui qu’il cherchait, puis enfin il en était revenu à la chose par laquelle il aurait dû commencer peut-être, et qui était de frapper à la porte contre laquelle l’inconnu était appuyé; mais c’était inutilement qu’il avait dix ou douze fois de suite fait résonner le marteau, personne n’avait répondu, et des voisins qui, attirés par le bruit, étaient accourus sur le seuil de leur porte ou avaient mis le nez à leurs fenêtres, lui avaient assuré que cette maison, dont au reste toutes les ouvertures étaient closes, était depuis six mois complètement inhabitée. (07:09:02.01)Pendant que d’Artagnan courait les rues et frappait aux portes, Aramis avait rejoint ses deux compagnons, de sorte qu’en revenant chez lui, d’Artagnan trouva la réunion au grand complet. (07:09:51.13)«Eh bien? (07:10:03.12)dirent ensemble les trois mousquetaires en voyant entrer d’Artagnan, la sueur sur le front et la figure bouleversée par la colère. (07:10:12.12)– Eh bien, s’écria celui-ci en jetant son épée sur le lit, il faut que cet homme soit le diable en personne; il a disparu comme un fantôme, comme une ombre, comme un spectre. (07:10:33.22)– Croyez-vous aux apparitions? (07:10:46.15)demanda Athos à Porthos. (07:10:50.21)– Moi, je ne crois que ce que j’ai vu, et comme je n’ai jamais vu d’apparitions, je n’y crois pas. (07:10:59.23)– La Bible, dit Aramis, nous fait une loi d’y croire: l’ombre de Samuel apparut à Saül, et c’est un article de foi que je serais fâché de voir mettre en doute, Porthos. (07:11:17.20)– Dans tous les cas, homme ou diable, corps ou ombre, illusion ou réalité, cet homme est né pour ma damnation, car sa fuite nous fait manquer une affaire superbe, messieurs, une affaire dans laquelle il y avait cent pistoles et peut-être plus à gagner. (07:11:46.05)– Comment cela?» (07:12:05.03)dirent à la fois Porthos et Aramis. (07:12:08.22)Quant à Athos, fidèle à son système de mutisme, il se contenta d’interroger d’Artagnan du regard. (07:12:19.06)«Planchet, dit d’Artagnan à son domestique, qui passait en ce moment la tête par la porte entrebâillée pour tâcher de surprendre quelques bribes de la conversation, descendez chez mon propriétaire, M. Bonacieux, et dites-lui de nous envoyer une demi-douzaine de bouteilles de vin de Beaugency: c’est celui que je préfère. (07:12:48.00)– Ah çà, mais vous avez donc crédit ouvert chez votre propriétaire? (07:13:11.23)demanda Porthos. (07:13:17.20)– Oui, répondit d’Artagnan, à compter d’aujourd’hui, et soyez tranquilles, si son vin est mauvais, nous lui en enverrons quérir d’autre. (07:13:28.23)– Il faut user et non abuser, dit sentencieusement Aramis. (07:13:41.21)– J’ai toujours dit que d’Artagnan était la forte tête de nous quatre, fit Athos, qui, après avoir émis cette opinion à laquelle d’Artagnan répondit par un salut, retomba aussitôt dans son silence accoutumé. (07:14:00.04)– Mais enfin, voyons, qu’y a-t-il? (07:14:16.19)demanda Porthos. (07:14:21.08)– Oui, dit Aramis, confiez-nous cela, mon cher ami, à moins que l’honneur de quelque dame ne se trouve intéressé à cette confidence, à ce quel cas vous feriez mieux de la garder pour vous. (07:14:35.08)– Soyez tranquilles, répondit d’Artagnan, l’honneur de personne n’aura à se plaindre de ce que j’ai à vous dire.» (07:14:53.22)Et alors il raconta mot à mot à ses amis ce qui venait de se passer entre lui et son hôte, et comment l’homme qui avait enlevé la femme du digne propriétaire était le même avec lequel il avait eu maille à partir à l’hôtellerie du Franc Meunier. (07:15:15.00)«Votre affaire n’est pas mauvaise, dit Athos après avoir goûté le vin en connaisseur et indiqué d’un signe de tête qu’il le trouvait bon, et l’on pourra tirer de ce brave homme cinquante à soixante pistoles. (07:15:40.19)Maintenant, reste à savoir si cinquante à soixante pistoles valent la peine de risquer quatre têtes. (07:16:00.12)– Mais faites attention, s’écria d’Artagnan qu’il y a une femme dans cette affaire, une femme enlevée, une femme qu’on menace sans doute, qu’on torture peut-être, et tout cela parce qu’elle est fidèle à sa maîtresse! (07:16:21.02)– Prenez garde, d’Artagnan, prenez garde, dit Aramis, vous vous échauffez un peu trop, à mon avis, sur le sort de Mme Bonacieux. (07:16:43.16)La femme a été créée pour notre perte, et c’est d’elle que nous viennent toutes nos misères.» (07:16:59.02)Athos, à cette sentence d’Aramis, fronça le sourcil et se mordit les lèvres. (07:17:10.18)«Ce n’est point de Mme Bonacieux que je m’inquiète, s’écria d’Artagnan, mais de la reine, que le roi abandonne, que le cardinal persécute, et qui voit tomber, les unes après les autres, les têtes de tous ses amis. (07:17:31.01)– Pourquoi aime-t-elle ce que nous détestons le plus au monde, les Espagnols et les Anglais? (07:17:50.15)– L’Espagne est sa patrie, répondit d’Artagnan, et il est tout simple qu’elle aime les Espagnols, qui sont enfants de la même terre qu’elle. (07:18:04.13)Quant au second reproche que vous lui faites, j’ai entendu dire qu’elle aimait non pas les Anglais, mais un Anglais. (07:18:21.00)– Eh! ma foi, dit Athos, il faut avouer que cet Anglais était bien digne d’être aimé. (07:18:33.01)Je n’ai jamais vu un plus grand air que le sien. (07:18:43.16)– Sans compter qu’il s’habille comme personne, dit Porthos. (07:18:50.19)J’étais au Louvre le jour où il a semé ses perles, et pardieu! j’en ai ramassé deux que j’ai bien vendues dix pistoles pièce. (07:19:03.03)Et toi, Aramis, le connais-tu? (07:19:14.11)– Aussi bien que vous, messieurs, car j’étais de ceux qui l’ont arrêté dans le jardin d’Amiens, où m’avait introduit M. de Putange, l’écuyer de la reine. (07:19:27.04)J’étais au séminaire à cette époque, et l’aventure me parut cruelle pour le roi. (07:19:42.22)– Ce qui ne m’empêcherait pas, dit d’Artagnan, si je savais où est le duc de Buckingham, de le prendre par la main et de le conduire près de la reine, ne fût-ce que pour faire engager M. le cardinal; car notre véritable, notre seul, notre éternel ennemi, messieurs, c’est le cardinal, et si nous pouvions trouver moyen de lui jouer quelque tour bien cruel, j’avoue que j’y engagerais volontiers ma tête. (07:20:14.09)– Et, reprit Athos, le mercier vous a dit, d’Artagnan, que la reine pensait qu’on avait fait venir Buckingham sur un faux avis? (07:20:41.21)– Elle en a peur. (07:20:52.20)– Attendez donc, dit Aramis. (07:20:56.22)– Quoi? (07:21:01.02)demanda Porthos. (07:21:03.23)– Allez toujours, je cherche à me rappeler des circonstances. (07:21:10.08)– Et maintenant je suis convaincu, dit d’Artagnan, que l’enlèvement de cette femme de la reine se rattache aux événements dont nous parlons, et peut-être à la présence de M. de Buckingham à Paris. (07:21:26.10)– Le Gascon est plein d’idées, dit Porthos avec admiration. (07:21:42.12)– J’aime beaucoup l’entendre parler, dit Athos, son patois m’amuse. (07:21:52.04)– Messieurs, reprit Aramis, écoutez ceci. (07:22:01.01)– Écoutons Aramis, dirent les trois amis. (07:22:07.23)– Hier je me trouvais chez un savant docteur en théologie que je consulte quelquefois pour mes études...» (07:22:17.16)Athos sourit. (07:22:25.16)«Il habite un quartier désert, continua Aramis: ses goûts, sa profession l’exigent. (07:22:34.02)Or, au moment où je sortais de chez lui...» (07:22:43.17)Ici Aramis s’arrêta. (07:22:48.15)«Eh bien? demandèrent ses auditeurs, au moment où vous sortiez de chez lui?» (07:22:55.05)Aramis parut faire un effort sur lui-même, comme un homme qui, en plein courant de mensonge, se voit arrêter par quelque obstacle imprévu; mais les yeux de ses trois compagnons étaient fixés sur lui, leurs oreilles attendaient béantes, il n’y avait pas moyen de reculer. (07:23:16.10)«Ce docteur a une nièce, continua Aramis. (07:23:37.14)– Ah! il a une nièce! (07:23:42.15)interrompit Porthos. (07:23:46.15)– Dame fort respectable», dit Aramis. (07:23:51.15)Les trois amis se mirent à rire. (07:23:57.12)«Ah! si vous riez ou si vous doutez, reprit Aramis, vous ne saurez rien. (07:24:05.17)– Nous sommes croyants comme des mahométistes et muets comme des catafalques, dit Athos. (07:24:16.20)– Je continue donc, reprit Aramis. (07:24:25.12)Cette nièce vient quelquefois voir son oncle; or elle s’y trouvait hier en même temps que moi, par hasard, et je dus m’offrir pour la conduire à son carrosse. (07:24:38.23)– Ah! (07:24:50.08)elle a un carrosse, la nièce du docteur? interrompit Porthos, dont un des défauts était une grande incontinence de langue; belle connaissance, mon ami. (07:25:00.18)– Porthos, reprit Aramis, je vous ai déjà fait observer plus d’une fois que vous êtes fort indiscret, et que cela vous nuit près des femmes. (07:25:20.17)– Messieurs, messieurs, s’écria d’Artagnan, qui entrevoyait le fond de l’aventure, la chose est sérieuse; tâchons donc de ne pas plaisanter si nous pouvons. (07:25:41.12)Allez, Aramis, allez. (07:25:55.08)– Tout à coup, un homme grand, brun, aux manières de gentilhomme..., tenez, dans le genre du vôtre, d’Artagnan. (07:26:05.19)– Le même peut-être, dit celui-ci. (07:26:14.19)– C’est possible, continua Aramis,... s’approcha de moi, accompagné de cinq ou six hommes qui le suivaient à dix pas en arrière, et du ton le plus poli: “Monsieur le duc, me dit-il, et vous, madame”, continua-t-il en s’adressant à la dame que j’avais sous le bras... (07:26:35.08)– À la nièce du docteur? (07:26:54.23)– Silence donc, Porthos! dit Athos, vous êtes insupportable. (07:27:01.04)– Veuillez monter dans ce carrosse, et cela sans essayer la moindre résistance, sans faire le moindre bruit.» (07:27:13.12)– Il vous avait pris pour Buckingham! s’écria d’Artagnan. (07:27:24.19)– Je le crois, répondit Aramis. (07:27:30.20)– Mais cette dame? (07:27:34.22)demanda Porthos. (07:27:37.22)– Il l’avait prise pour la reine! dit d’Artagnan. (07:27:42.16)– Justement, répondit Aramis. (07:27:48.08)– Le Gascon est le diable! (07:27:52.20)s’écria Athos, rien ne lui échappe. (07:27:57.17)– Le fait est, dit Porthos, qu’Aramis est de la taille et a quelque chose de la tournure du beau duc; mais cependant, il me semble que l’habit de mousquetaire... (07:28:10.06)– J’avais un manteau énorme, dit Aramis. (07:28:23.04)– Au mois de juillet, diable! (07:28:28.20)fit Porthos, est-ce que le docteur craint que tu ne sois reconnu? (07:28:34.23)– Je comprends encore, dit Athos, que l’espion se soit laissé prendre par la tournure; mais le visage... (07:28:47.10)– J’avais un grand chapeau, dit Aramis. (07:28:55.06)– Oh! mon Dieu, s’écria Porthos, que de précautions pour étudier la théologie! (07:29:03.15)– Messieurs, messieurs, dit d’Artagnan, ne perdons pas notre temps à badiner; éparpillons-nous et cherchons la femme du mercier, c’est la clef de l’intrigue. (07:29:19.12)– Une femme de condition si inférieure! (07:29:33.23)vous croyez, d’Artagnan? (07:29:39.05)fit Porthos en allongeant les lèvres avec mépris. (07:29:44.04)– C’est la filleule de La Porte, le valet de confiance de la reine. (07:29:52.15)Ne vous l’ai-je pas dit, messieurs? (07:29:59.18)Et d’ailleurs, c’est peut-être un calcul de Sa Majesté d’avoir été, cette fois, chercher ses appuis si bas. (07:30:10.06)Les hautes têtes se voient de loin, et le cardinal a bonne vue. (07:30:21.06)– Eh bien, dit Porthos, faites d’abord prix avec le mercier, et bon prix. (07:30:31.11)– C’est inutile, dit d’Artagnan, car je crois que s’il ne nous paie pas, nous serons assez payés d’un autre côté.» (07:30:45.03)En ce moment, un bruit précipité de pas retentit dans l’escalier, la porte s’ouvrit avec fracas, et le malheureux mercier s’élança dans la chambre où se tenait le conseil. (07:31:04.20)«Ah! messieurs, s’écria-t-il, sauvez-moi, au nom du Ciel, sauvez-moi! (07:31:23.00)Il y a quatre hommes qui viennent pour m’arrêter; sauvez-moi, sauvez-moi!» (07:31:32.20)Porthos et Aramis se levèrent. (07:31:40.00)«Un moment, s’écria d’Artagnan en leur faisant signe de repousser au fourreau leurs épées à demi tirées; un moment, ce n’est pas du courage qu’il faut ici, c’est de la prudence. (07:31:54.06)– Cependant, s’écria Porthos, nous ne laisserons pas... (07:32:09.04)– Vous laisserez faire d’Artagnan, dit Athos, c’est, je le répète, la forte tête de nous tous, et moi, pour mon compte, je déclare que je lui obéis. (07:32:23.06)Fais ce que tu voudras, d’Artagnan.» (07:32:37.15)En ce moment, les quatre gardes apparurent à la porte de l’antichambre, et voyant quatre mousquetaires debout et l’épée au côté, hésitèrent à aller plus loin. (07:32:50.04)«Entrez, messieurs, entrez, cria d’Artagnan; vous êtes ici chez moi, et nous sommes tous de fidèles serviteurs du roi et de M. le cardinal. (07:33:11.12)– Alors, messieurs, vous ne vous opposerez pas à ce que nous exécutions les ordres que nous avons reçus? demanda celui qui paraissait le chef de l’escouade. (07:33:31.03)– Au contraire, messieurs, et nous vous prêterions main-forte, si besoin était. (07:33:45.06)– Mais que dit-il donc? (07:33:51.22)marmotta Porthos. (07:33:55.06)– Tu es un niais, dit Athos, silence! (07:34:00.13)– Mais vous m’avez promis..., dit tout bas le pauvre mercier. (07:34:08.23)– Nous ne pouvons vous sauver qu’en restant libres, répondit rapidement et tout bas d’Artagnan, et si nous faisons mine de vous défendre, on nous arrête avec vous. (07:34:21.23)– Il me semble, cependant... (07:34:35.08)– Venez, messieurs, venez, dit tout haut d’Artagnan; je n’ai aucun motif de défendre monsieur. (07:34:45.06)Je l’ai vu aujourd’hui pour la première fois, et encore à quelle occasion, il vous le dira lui-même, pour me venir réclamer le prix de mon loyer. (07:35:01.02)Est-ce vrai, monsieur Bonacieux? (07:35:11.09)Répondez! (07:35:15.16)– C’est la vérité pure, s’écria le mercier, mais monsieur ne vous dit pas... (07:35:22.04)– Silence sur moi, silence sur mes amis, silence sur la reine surtout, ou vous perdriez tout le monde sans vous sauver. (07:35:35.14)Allez, allez, messieurs, emmenez cet homme!» (07:35:51.07)Et d’Artagnan poussa le mercier tout étourdi aux mains des gardes, en lui disant: (07:36:00.04)«Vous êtes un maraud, mon cher; vous venez me demander de l’argent, à moi! à un mousquetaire! (07:36:15.11)En prison, messieurs, encore une fois, emmenez-le en prison et gardez-le sous clef le plus longtemps possible, cela me donnera du temps pour payer.» (07:36:28.17)Les sbires se confondirent en remerciements et emmenèrent leur proie. (07:36:42.15)Au moment où ils descendaient, d’Artagnan frappa sur l’épaule du chef: (07:36:51.16)«Ne boirai-je pas à votre santé et vous à la mienne? dit-il, en remplissant deux verres du vin de Beaugency qu’il tenait de la libéralité de M. Bonacieux. (07:37:06.01)– Ce sera bien de l’honneur pour moi, dit le chef des sbires, et j’accepte avec reconnaissance. (07:37:23.10)– Donc, à la vôtre, monsieur... comment vous nommez-vous? (07:37:33.03)– Boisrenard. (07:37:38.05)– Monsieur Boisrenard! (07:37:41.07)– À la vôtre, mon gentilhomme: comment vous nommez-vous, à votre tour, s’il vous plaît? (07:37:49.14)– D’Artagnan. (07:37:57.02)– À la vôtre, monsieur d’Artagnan! (07:38:01.08)– Et par-dessus toutes celles-là, s’écria d’Artagnan comme emporté par son enthousiasme, à celle du roi et du cardinal.» (07:38:11.10)Le chef des sbires eût peut-être douté de la sincérité de d’Artagnan, si le vin eût été mauvais; mais le vin était bon, il fut convaincu. (07:38:28.10)«Mais quelle diable de vilenie avez-vous donc faite là? dit Porthos lorsque l’alguazil en chef eut rejoint ses compagnons, et que les quatre amis se retrouvèrent seuls. (07:38:47.02)Fi donc! quatre mousquetaires laisser arrêter au milieu d’eux un malheureux qui crie à l’aide! (07:39:01.19)Un gentilhomme trinquer avec un recors! (07:39:12.05)– Porthos, dit Aramis, Athos t’a déjà prévenu que tu étais un niais, et je me range de son avis. (07:39:21.22)D’Artagnan, tu es un grand homme, et quand tu seras à la place de M. de Tréville, je te demande ta protection pour me faire avoir une abbaye. (07:39:38.14)– Ah çà, je m’y perds, dit Porthos, vous approuvez ce que d’Artagnan vient de faire? (07:39:54.10)– Je le crois parbleu bien, dit Athos; non seulement j’approuve ce qu’il vient de faire, mais encore je l’en félicite. (07:40:09.14)– Et maintenant, messieurs, dit d’Artagnan sans se donner la peine d’expliquer sa conduite à Porthos, tous pour un, un pour tous, c’est notre devise, n’est-ce pas? (07:40:27.07)– Cependant... dit Porthos. (07:40:40.23)– Étends la main et jure!» (07:40:45.09)s’écrièrent à la fois Athos et Aramis. (07:40:50.16)Vaincu par l’exemple, maugréant tout bas, Porthos étendit la main, et les quatre amis répétèrent d’une seule voix la formule dictée par d’Artagnan: (07:41:02.17)«Tous pour un, un pour tous.» (07:41:16.23)«C’est bien, que chacun se retire maintenant chez soi, dit d’Artagnan comme s’il n’avait fait autre chose que de commander toute sa vie, et attention, car à partir de ce moment, nous voilà aux prises avec le cardinal.» (07:41:34.13)
Jules Verne - Les Enfants Du Capitaine Grant
05:58:36|In Search of the Castaways or, The Children of Captain GrantSOUTH AMERICAPREMIÈRE PARTIEChapitre I. Balance-fish. Le 26 juillet 1864, par une forte brise du nord-est, un magnifique yacht évoluait à toute vapeur sur les flots du canal du nord. Le pavillon d’Angleterre battait à sa corne d’artimon; à l’extrémité du grand mât, un guidon bleu portait les initiales E G, brodées en or et surmontées d’une couronne ducale. (00:00:37.02)Ce yacht se nommait le Duncan; il appartenait à lord Glenarvan, l’un des seize pairs écossais qui siègent à la chambre haute, et le membre le plus distingué du «royal-thames-yacht-club», si célèbre dans tout le royaume-uni. (00:01:14.19)Lord Edward Glenarvan se trouvait à bord avec sa jeune femme, lady Helena, et l’un de ses cousins, le major Mac Nabbs. (00:01:37.06)Le Duncan, nouvellement construit, était venu faire ses essais à quelques milles au dehors du golfe de la Clyde, et cherchait à rentrer à Glasgow; déjà l’île d’Arran se relevait à l’horizon, quand le matelot de vigie signala un énorme poisson qui s’ébattait dans le sillage du yacht. (00:02:02.00)Le capitaine John Mangles fit aussitôt prévenir lord Edward de cette rencontre. Celui-ci monta sur la dunette avec le major Mac Nabbs, et demanda au capitaine ce qu’il pensait de cet animal. (00:02:32.02)«Vraiment, votre honneur, répondit John Mangles, je pense que c’est un requin d’une belle taille. (00:02:50.16)– Un requin dans ces parages! (00:03:01.05)s’écria Glenarvan. (00:03:05.05)– Cela n’est pas douteux, reprit le capitaine; ce poisson appartient à une espèce de requins qui se rencontre dans toutes les mers et sous toutes les latitudes. (00:03:18.19)C’est le «balance-fish», et je me trompe fort, ou nous avons affaire à l’un de ces coquins-là! (00:03:29.20)Si votre honneur y consent, et pour peu qu’il plaise à lady Glenarvan d’assister à une pêche curieuse, nous saurons bientôt à quoi nous en tenir. (00:03:43.21)– Qu’en pensez-vous, Mac Nabbs? (00:03:58.06)dit lord Glenarvan au major; êtes-vous d’avis de tenter l’aventure? (00:04:07.01)– Je suis de l’avis qu’il vous plaira, répondit tranquillement le major. (00:04:13.09)– D’ailleurs, reprit John Mangles, on ne saurait trop exterminer ces terribles bêtes. Profitons de l’occasion, et, s’il plaît à votre honneur, ce sera à la fois un émouvant spectacle et une bonne action. (00:04:31.20)– Faites, John,» dit lord Glenarvan. (00:04:48.00)Puis il envoya prévenir lady Helena, qui le rejoignit sur la dunette, fort tentée vraiment par cette pêche émouvante. (00:05:00.01)La mer était magnifique; on pouvait facilement suivre à sa surface les rapides évolutions du squale, qui plongeait ou s’élançait avec une surprenante vigueur. (00:05:16.23)John Mangles donna ses ordres. (00:05:24.09)Les matelots jetèrent par-dessus les bastingages de tribord une forte corde, munie d’un émerillon amorcé avec un épais morceau de lard. (00:05:32.08)Le requin, bien qu’il fût encore à une distance de cinquante yards, sentit l’appât offert à sa voracité. (00:05:50.03)Il se rapprocha rapidement du yacht. On voyait ses nageoires, grises à leur extrémité, noires à leur base, battre les flots avec violence, tandis que son appendice caudal le maintenait dans une ligne rigoureusement droite. (00:06:09.03)À mesure qu’il s’avançait, ses gros yeux saillants apparaissaient, enflammés par la convoitise, et ses mâchoires béantes, lorsqu’il se retournait, découvraient une quadruple rangée de dents. (00:06:29.13)Sa tête était large et disposée comme un double marteau au bout d’un manche. (00:06:42.17)John Mangles n’avait pu s’y tromper; c’était là le plus vorace échantillon de la famille des squales, le poisson-balance des anglais, le poisson-juif des provençaux. (00:06:57.11)Les passagers et les marins du Duncan suivaient avec une vive attention les mouvements du requin. (00:07:10.04)Bientôt l’animal fut à portée de l’émerillon; il se retourna sur le dos pour le mieux saisir, et l’énorme amorce disparut dans son vaste gosier. (00:07:25.03)Aussitôt il «se ferra» lui-même en donnant une violente secousse au câble, et les matelots halèrent le monstrueux squale au moyen d’un palan frappé à l’extrémité de la grande vergue. (00:07:44.10)Le requin se débattit violemment, en se voyant arracher de son élément naturel. (00:08:00.15)Mais on eut raison de sa violence. Une corde munie d’un nœud coulant le saisit par la queue et paralysa ses mouvements. (00:08:07.20)Quelques instants après, il était enlevé au-dessus des bastingages et précipité sur le pont du yacht. (00:08:25.01)Aussitôt, un des marins s’approcha de lui, non sans précaution, et, d’un coup de hache porté avec vigueur, il trancha la formidable queue de l’animal. (00:08:40.20)La pêche était terminée; il n’y avait plus rien à craindre de la part du monstre; la vengeance des marins se trouvait satisfaite, mais non leur curiosité. En effet, il est d’usage à bord de tout navire de visiter soigneusement l’estomac du requin. (00:09:08.23)Les matelots connaissent sa voracité peu délicate, s’attendent à quelque surprise, et leur attente n’est pas toujours trompée. (00:09:29.12)Lady Glenarvan ne voulut pas assister à cette répugnante «exploration», et elle rentra dans la dunette. (00:09:36.04)Le requin haletait encore; il avait dix pieds de long et pesait plus de six cents livres. (00:09:52.13)Cette dimension et ce poids n’ont rien d’extraordinaire; mais si le balance-fish n’est pas classé parmi les géants de l’espèce, du moins compte-t-il au nombre des plus redoutables. (00:10:09.16)Bientôt l’énorme poisson fut éventré à coups de hache, et sans plus de cérémonies. (00:10:25.08)L’émerillon avait pénétré jusque dans l’estomac, qui se trouva absolument vide; évidemment l’animal jeûnait depuis longtemps, et les marins désappointés allaient en jeter les débris à la mer, quand l’attention du maître d’équipage fut attirée par un objet grossier, solidement engagé dans l’un des viscères. (00:10:47.13)«Eh! (00:11:03.14)Qu’est-ce que cela? (00:11:04.22)s’écria-t-il. (00:11:08.16)– Cela, répondit un des matelots, c’est un morceau de roc que la bête aura avalé pour se lester. (00:11:16.13)– Bon! reprit un autre, c’est bel et bien un boulet ramé que ce coquin-là a reçu dans le ventre, et qu’il n’a pas encore pu digérer. (00:11:31.01)– Taisez-vous donc, vous autres, répliqua Tom Austin, le second du yacht, ne voyez-vous pas que cet animal était un ivrogne fieffé, et que pour n’en rien perdre il a bu non seulement le vin, mais encore la bouteille? (00:11:53.16)– Quoi! s’écria lord Glenarvan, c’est une bouteille que ce requin a dans l’estomac! (00:12:11.20)– Une véritable bouteille, répondit le maître d’équipage. Mais on voit bien qu’elle ne sort pas de la cave. (00:12:25.23)– Eh bien, Tom, reprit lord Edward, retirez-la avec précaution; les bouteilles trouvées en mer renferment souvent des documents précieux. (00:12:41.11)– Vous croyez? (00:12:51.23)dit le major Mac Nabbs. (00:12:55.14)– Je crois, du moins, que cela peut arriver. (00:13:02.04)– Oh! (00:13:05.15)je ne vous contredis point, répondit le major, et il y a peut-être là un secret. (00:13:13.20)– C’est ce que nous allons savoir, dit Glenarvan. (00:13:21.08)– Eh bien, Tom? (00:13:26.11)– Voilà, répondit le second, en montrant un objet informe qu’il venait de retirer, non sans peine, de l’estomac du requin. (00:13:36.05)– Bon, dit Glenarvan, faites laver cette vilaine chose, et qu’on la porte dans la dunette.» (00:13:49.13)Tom obéit, et cette bouteille, trouvée dans des circonstances si singulières, fut déposée sur la table du carré, autour de laquelle prirent place lord Glenarvan, le major Mac Nabbs, le capitaine John Mangles et lady Helena, car une femme est, dit-on, toujours un peu curieuse. (00:14:10.17)Tout fait événement en mer. (00:14:27.18)Il y eut un moment de silence. (00:14:32.07)Chacun interrogeait du regard cette épave fragile. (00:14:35.15)Y avait-il là le secret de tout un désastre, ou seulement un message insignifiant confié au gré des flots par quelque navigateur désœuvré? (00:14:44.04)Cependant, il fallait savoir à quoi s’en tenir, et Glenarvan procéda sans plus attendre à l’examen de la bouteille; il prit, d’ailleurs, toutes les précautions voulues en pareilles circonstances; on eût dit un coroner relevant les particularités d’une affaire grave; et Glenarvan avait raison, car l’indice le plus insignifiant en apparence peut mettre souvent sur la voie d’une importante découverte. (00:15:24.19)Avant d’être visitée intérieurement, la bouteille fut examinée à l’extérieur. (00:15:42.06)Elle avait un col effilé, dont le goulot vigoureux portait encore un bout de fil de fer entamé par la rouille; ses parois, très épaisses et capables de supporter une pression de plusieurs atmosphères, trahissaient une origine évidemment champenoise. (00:16:00.08)Avec ces bouteilles-là, les vignerons d’Aï ou d’Épernay cassent des bâtons de chaise, sans qu’elles aient trace de fêlure. (00:16:19.12)Celle-ci avait donc pu supporter impunément les hasards d’une longue pérégrination. (00:16:24.09)«Une bouteille de la maison Cliquot», dit simplement le major. Et, comme il devait s’y connaître, son affirmation fut acceptée sans conteste. (00:16:34.03)«Mon cher major, répondit Helena, peu importe ce qu’est cette bouteille, si nous ne savons pas d’où elle vient. (00:16:48.04)– Nous le saurons, ma chère Helena, dit lord Edward, et déjà l’on peut affirmer qu’elle vient de loin. (00:17:04.20)Voyez les matières pétrifiées qui la recouvrent, ces substances minéralisées, pour ainsi dire, sous l’action des eaux de la mer! (00:17:20.22)Cette épave avait déjà fait un long séjour dans l’océan avant d’aller s’engloutir dans le ventre d’un requin. (00:17:36.03)– Il m’est impossible de ne pas être de votre avis, répondit le major, et ce vase fragile, protégé par son enveloppe de pierre, a pu faire un long voyage. (00:17:54.22)– Mais d’où vient-il? demanda lady Glenarvan. (00:18:04.06)– Attendez, ma chère Helena, attendez; il faut être patient avec les bouteilles. Ou je me trompe fort, ou celle-ci va répondre elle-même à toutes nos questions.» (00:18:17.23)Et, ce disant, Glenarvan commença à gratter les dures matières qui protégeaient le goulot; bientôt le bouchon apparut, mais fort endommagé par l’eau de mer. (00:18:44.05)«Circonstance fâcheuse, dit Glenarvan, car s’il se trouve là quelque papier, il sera en fort mauvais état. (00:18:56.05)– C’est à craindre, répliqua le major. (00:19:05.21)– J’ajouterai, reprit Glenarvan, que cette bouteille mal bouchée ne pouvait tarder à couler bas, et il est heureux que ce requin l’ait avalée pour nous l’apporter à bord du Duncan. (00:19:18.20)– Sans doute, répondit John Mangles, et cependant mieux eût valu la pêcher en pleine mer, par une longitude et une latitude bien déterminées. (00:19:37.04)On peut alors, en étudiant les courants atmosphériques et marins, reconnaître le chemin parcouru; mais avec un facteur comme celui-là, avec ces requins qui marchent contre vent et marée, on ne sait plus à quoi s’en tenir. (00:19:58.02)– Nous verrons bien,» répondit Glenarvan. En ce moment, il enlevait le bouchon avec le plus grand soin, et une forte odeur saline se répandit dans la dunette. (00:20:25.17)«Eh bien? demanda lady Helena, avec une impatience toute féminine. (00:20:35.01)– Oui! dit Glenarvan, je ne me trompais pas! (00:20:45.21)Il y a là des papiers! (00:20:50.09)– Des documents! des documents! (00:20:52.08)s’écria lady Helena. (00:20:56.12)– Seulement, répondit Glenarvan, ils paraissent être rongés par l’humidité, et il est impossible de les retirer, car ils adhèrent aux parois de la bouteille. (00:21:05.23)– Cassons-la, dit Mac Nabbs. (00:21:16.19)– J’aimerais mieux la conserver intacte, répliqua Glenarvan. (00:21:23.07)– Moi aussi, répondit le major. (00:21:29.02)– Sans nul doute, dit lady Helena, mais le contenu est plus précieux que le contenant, et il vaut mieux sacrifier celui-ci à celui-là. (00:21:37.19)– Que votre honneur détache seulement le goulot, dit John Mangles, et cela permettra de retirer le document sans l’endommager. (00:21:54.02)– Voyons! (00:22:03.06)Voyons! (00:22:04.07)Mon cher Edward», s’écria lady Glenarvan. (00:22:07.15)Il était difficile de procéder d’une autre façon, et quoi qu’il en eût, lord Glenarvan se décida à briser le goulot de la précieuse bouteille. (00:22:20.09)Il fallut employer le marteau, car l’enveloppe pierreuse avait acquis la dureté du granit. (00:22:33.02)Bientôt ses débris tombèrent sur la table, et l’on aperçut plusieurs fragments de papier adhérents les uns aux autres. (00:22:48.04)Glenarvan les retira avec précaution, les sépara, et les étala devant ses yeux, pendant que lady Helena, le major et le capitaine se pressaient autour de lui. (00:23:06.15)Chapitre II Les trois documents Ces morceaux de papier, à demi détruits par l’eau de mer, laissaient apercevoir quelques mots seulement, restes indéchiffrables de lignes presque entièrement effacées. (00:23:27.05)...
Victor Hugo - Les Miserables. Tome I - Fantine.
05:39:03|PREFACE Tant qu’il existera, par le fait des lois et des mœurs, une damnation sociale créant artificiellement, en pleine civilisation, des enfers, et compliquant d’une fatalité humaine la destinée qui est divine; tant que les trois problèmes du siècle, la dégradation de l’homme par le prolétariat, la déchéance de la femme par la faim, l’atrophie de l’enfant par la nuit, ne seront pas résolus; tant que, dans de certaines régions, l’asphyxie sociale sera possible; en d’autres termes, et à un point de vue plus étendu encore, tant qu’il y aura sur la terre ignorance et misère, des livres de la nature de celui-ci pourront ne pas être inutiles. (00:01:07.10)Hauteville-House, 1862. .Livre premier - Un juste BOOK FIRST-A JUST MAN Monsieur Myriel En 1815, M. Charles-François-Bienvenu Myriel était évêque de Digne. C’était un vieillard d’environ soixante-quinze ans; il occupait le siège de Digne depuis 1806. (00:02:26.23)Quoique ce détail ne touche en aucune manière au fond même de ce que nous avons à raconter, il n’est peut-être pas inutile, ne fût-ce que pour être exact en tout, d’indiquer ici les bruits et les propos qui avaient couru sur son compte au moment où il était arrivé dans le diocèse. (00:03:00.13)Vrai ou faux, ce qu’on dit des hommes tient souvent autant de place dans leur vie et surtout dans leur destinée que ce qu’ils font. (00:03:30.20)M. Myriel était fils d’un conseiller au parlement d’Aix; noblesse de robe. (00:03:48.10)On contait de lui que son père, le réservant pour hériter de sa charge, l’avait marié de fort bonne heure, à dix-huit ou vingt ans, suivant un usage assez répandu dans les familles parlementaires. (00:04:10.23)Charles Myriel, nonobstant ce mariage, avait, disait-on, beaucoup fait parler de lui. (00:04:34.23)Il était bien fait de sa personne, quoique d’assez petite taille, élégant, gracieux, spirituel; toute la première partie de sa vie avait été donnée au monde et aux galanteries. (00:04:57.01)La révolution survint, les événements se précipitèrent, les familles parlementaires décimées, chassées, traquées, se dispersèrent. (00:05:20.21)M. Charles Myriel, dès les premiers jours de la révolution, émigra en Italie. (00:05:39.06)Sa femme y mourut d’une maladie de poitrine dont elle était atteinte depuis longtemps. (00:05:51.05)Ils n’avaient point d’enfants. (00:05:58.15)Que se passa-t-il ensuite dans la destinée de M. Myriel? (00:06:04.23)L’écroulement de l’ancienne société française, la chute de sa propre famille, les tragiques spectacles de 93, plus effrayants encore peut-être pour les émigrés qui les voyaient de loin avec le grossissement de l’épouvante, firent-ils germer en lui des idées de renoncement et de solitude? (00:06:30.15)Fut-il, au milieu d’une de ces distractions et de ces affections qui occupaient sa vie, subitement atteint d’un de ces coups mystérieux et terribles qui viennent quelquefois renverser, en le frappant au cœur, l’homme que les catastrophes publiques n’ébranleraient pas en le frappant dans son existence et dans sa fortune? (00:07:16.08)Nul n’aurait pu le dire; tout ce qu’on savait, c’est que, lorsqu’il revint d’Italie, il était prêtre. (00:07:46.20)En 1804, M. Myriel était curé de Brignolles. (00:07:59.05)Il était déjà vieux, et vivait dans une retraite profonde. (00:08:09.01)Vers l’époque du couronnement, une petite affaire de sa cure, on ne sait plus trop quoi, l’amena à Paris. (00:08:22.16)Entre autres personnes puissantes, il alla solliciter pour ses paroissiens M. le cardinal Fesch. (00:08:40.02)Un jour que l’empereur était venu faire visite à son oncle, le digne curé, qui attendait dans l’antichambre, se trouva sur le passage de sa majesté. (00:08:59.08)Napoléon, se voyant regardé avec une certaine curiosité par ce vieillard, se retourna, et dit brusquement: (00:09:20.02)- Quel est ce bonhomme qui me regarde? (00:09:31.23)- Sire, dit M. Myriel, vous regardez un bonhomme, et moi je regarde un grand homme. (00:09:43.06)Chacun de nous peut profiter. (00:09:52.02)L’empereur, le soir même, demanda au cardinal le nom de ce curé, et quelque temps après M. Myriel fut tout surpris d’apprendre qu’il était nommé évêque de Digne. Qu’y avait-il de vrai, du reste, dans les récits qu’on faisait sur la première partie de la vie de M. Myriel? (00:10:16.03)Personne ne le savait. (00:10:37.21)Peu de familles avaient connu la famille Myriel avant la révolution. (00:10:44.18)M. Myriel devait subir le sort de tout nouveau venu dans une petite ville où il y a beaucoup de bouches qui parlent et fort peu de têtes qui pensent. (00:11:00.14)Il devait le subir, quoiqu’il fût évêque et parce qu’il était évêque. (00:11:16.15)Mais, après tout, les propos auxquels on mêlait son nom n’étaient peut-être que des propos; du bruit, des mots, des paroles; moins que des paroles, des palabres, comme dit l’énergique langue du midi. (00:11:39.18)Quoi qu’il en fût, après neuf ans d’épiscopat et de résidence à Digne, tous ces racontages, sujets de conversation qui occupent dans le premier moment les petites villes et les petites gens, étaient tombés dans un oubli profond. (00:12:09.23)Personne n’eût osé en parler, personne n’eût même osé s’en souvenir. (00:12:31.15)M. Myriel était arrivé à Digne accompagné d’une vieille fille, mademoiselle Baptistine, qui était sa sœur et qui avait dix ans de moins que lui. (00:12:47.06)Ils avaient pour tout domestique une servante du même âge que mademoiselle Baptistine, et appelée madame Magloire, laquelle, après avoir été la servante de M. le Curé, prenait maintenant le double titre de femme de chambre de mademoiselle et femme de charge de monseigneur. (00:13:19.05)Mademoiselle Baptistine était une personne longue, pâle, mince, douce; elle réalisait l’idéal de ce qu’exprime le mot «respectable»; car il semble qu’il soit nécessaire qu’une femme soit mère pour être vénérable. (00:13:55.18)Elle n’avait jamais été jolie; toute sa vie, qui n’avait été qu’une suite de saintes œuvres, avait fini par mettre sur elle une sorte de blancheur et de clarté; et, en vieillissant, elle avait gagné ce qu’on pourrait appeler la beauté de la bonté. (00:14:28.19)Ce qui avait été de la maigreur dans sa jeunesse était devenu, dans sa maturité, de la transparence; et cette diaphanéité laissait voir l’ange. (00:14:57.07)C’était une âme plus encore que ce n’était une vierge. (00:15:10.20)Sa personne semblait faite d’ombre; à peine assez de corps pour qu’il y eût là un sexe; un peu de matière contenant une lueur; de grands yeux toujours baissés; un prétexte pour qu’une âme reste sur la terre. (00:15:31.04)Madame Magloire était une petite vieille, blanche, grasse, replète, affairée, toujours haletante, à cause de son activité d’abord, ensuite à cause d’un asthme. (00:16:01.08)À son arrivée, on installa M. Myriel en son palais épiscopal avec les honneurs voulus par les décrets impériaux qui classent l’évêque immédiatement après le maréchal de camp. (00:16:29.02)Le maire et le président lui firent la première visite, et lui de son côté fit la première visite au général et au préfet. (00:16:50.12)L’installation terminée, la ville attendit son évêque à l’œuvre. (00:17:04.23)Monsieur Myriel devient monseigneur Bienvenu (00:17:15.12)Le palais épiscopal de Digne était attenant à l’hôpital. (00:17:23.19)Le palais épiscopal était un vaste et bel hôtel bâti en pierre au commencement du siècle dernier par monseigneur Henri Puget, docteur en théologie de la faculté de Paris, abbé de Simore, lequel était évêque de Digne en 1712. (00:17:45.07)Ce palais était un vrai logis seigneurial. (00:18:06.10)Tout y avait grand air, les appartements de l’évêque, les salons, les chambres, la cour d’honneur, fort large, avec promenoirs à arcades, selon l’ancienne mode florentine, les jardins plantés de magnifiques arbres. (00:18:28.17)Dans la salle à manger, longue et superbe galerie qui était au rez-de-chaussée et s’ouvrait sur les jardins, monseigneur Henri Puget avait donné à manger en cérémonie le 29 juillet 1714 à messeigneurs Charles Brûlart de Genlis, archevêque-prince d’Embrun, Antoine de Mesgrigny, capucin, évêque de Grasse, Philippe de Vendôme, grand prieur de France, abbé de Saint-Honoré de Lérins, François de Berton de Grillon, évêque-baron de Vence, César de Sabran de Forcalquier, évêque-seigneur de Glandève, et Jean Soanen, prêtre de l’oratoire, prédicateur ordinaire du roi, évêque-seigneur de Senez. (00:19:36.11)Les portraits de ces sept révérends personnages décoraient cette salle, et cette date mémorable, 29 juillet 1714, y était gravée en lettres d’or sur une table de marbre blanc. (00:20:39.18)L’hôpital était une maison étroite et basse à un seul étage avec un petit jardin. (00:21:01.14)Trois jours après son arrivée, l’évêque visita l’hôpital. (00:21:12.11)La visite terminée, il fit prier le directeur de vouloir bien venir jusque chez lui. (00:21:23.13)- Monsieur le directeur de l’hôpital, lui dit-il, combien en ce moment avez-vous de malades? (00:21:36.20)- Vingt-six, monseigneur. (00:21:47.15)- C’est ce que j’avais compté, dit l’évêque. (00:21:54.00)- Les lits, reprit le directeur, sont bien serrés les uns contre les autres. (00:22:04.01)- C’est ce que j’avais remarqué. (00:22:11.23)- Les salles ne sont que des chambres, et l’air s’y renouvelle difficilement. (00:22:19.21)- C’est ce qui me semble. (00:22:28.10)- Et puis, quand il y a un rayon de soleil, le jardin est bien petit pour les convalescents. (00:22:37.17)- C’est ce que je me disais. (00:22:46.08)- Dans les épidémies, nous avons eu cette année le typhus, nous avons eu une suette militaire il y a deux ans, cent malades quelquefois; nous ne savons que faire. (00:23:01.23)- C’est la pensée qui m’était venue. (00:23:16.20)- Que voulez-vous, monseigneur? dit le directeur, il faut se résigner. (00:23:26.19)Cette conversation avait lieu dans la salle à manger-galerie du rez-de-chaussée. (00:23:38.05)L’évêque garda un moment le silence, puis il se tourna brusquement vers le directeur de l’hôpital: (00:23:51.02)- Monsieur, dit-il, combien pensez-vous qu’il tiendrait de lits rien que dans cette salle? (00:24:04.03)- La salle à manger de monseigneur! (00:24:13.05)s’écria le directeur stupéfait. (00:24:18.20)L’évêque parcourait la salle du regard et semblait y faire avec les yeux des mesures et des calculs. (00:24:28.09)- Il y tiendrait bien vingt lits! dit-il, comme se parlant à lui-même. (00:24:42.04)Puis élevant la voix: - Tenez, monsieur le directeur de l’hôpital, je vais vous dire. (00:24:55.16)Il y a évidemment une erreur. (00:25:05.20)Vous êtes vingt-six personnes dans cinq ou six petites chambres. (00:25:12.16)Nous sommes trois ici, et nous avons place pour soixante. (00:25:22.08)Il y a erreur, je vous dis. Vous avez mon logis, et j’ai le vôtre. (00:25:33.04)Rendez-moi ma maison. C’est ici chez vous. (00:25:43.04)Le lendemain, les vingt-six pauvres étaient installés dans le palais de l’évêque et l’évêque était à l’hôpital. (00:25:54.13)M. Myriel n’avait point de bien, sa famille ayant été ruinée par la révolution. (00:26:09.14)Sa sœur touchait une rente viagère de cinq cents francs qui, au presbytère, suffisait à sa dépense personnelle. (00:26:25.04)M. Myriel recevait de l’état comme évêque un traitement de quinze mille francs. (00:26:39.13)Le jour même où il vint se loger dans la maison de l’hôpital, M. Myriel détermina l’emploi de cette somme une fois pour toutes de la manière suivante. (00:26:58.18)Nous transcrivons ici une note écrite de sa main. (00:27:12.06)Note pour régler les dépenses de ma maison. (00:27:19.18)Pour le petit séminaire: quinze cents livres (00:27:27.22)Congrégation de la mission: cent livres (00:27:33.22)Pour les lazaristes de Montdidier: cent livres (00:27:42.13)Séminaire des missions étrangères à Paris: deux cents livres (00:27:50.15)Congrégation du Saint-Esprit: cent cinquante livres (00:28:01.23)Établissements religieux de la Terre-Sainte: cent livres (00:28:06.17)Sociétés de charité maternelle: trois cents livres (00:28:16.21)En sus, pour celle d’Arles: cinquante livres (00:28:26.02)Œuvre pour l’amélioration des prisons: quatre cents livres Œuvre pour le soulagement et la délivrance des prisonniers: cinq cents livres (00:28:39.20)Pour libérer des pères de famille prisonniers pour dettes: mille livres Supplément au traitement des pauvres maîtres d’école du diocèse: deux mille livres (00:28:57.04)Grenier d’abondance des Hautes-Alpes: cent livres Congrégation des dames de Digne, de Manosque et de Sisteron, pour l’enseignement gratuit des filles indigentes: quinze cents livres (00:29:20.19)Pour les pauvres: six mille livres (00:29:37.02)Ma dépense personnelle: mille livres (00:29:44.15)Total: quinze mille livres (00:29:51.20)Pendant tout le temps qu’il occupa le siège de Digne, M. Myriel ne changea presque rien à cet arrangement. Il appelait cela, comme on voit, avoir réglé les dépenses de sa maison. (00:30:10.12)Cet arrangement fut accepté avec une soumission absolue par mademoiselle Baptistine. (00:30:29.23)Pour cette sainte fille, M. de Digne était tout à la fois son frère et son évêque, son ami selon la nature et son supérieur selon l’église. (00:30:47.19)Elle l’aimait et elle le vénérait tout simplement. (00:31:02.09)Quand il parlait, elle s’inclinait; quand il agissait, elle adhérait. (00:31:11.15)La servante seule, madame Magloire, murmura un peu. (00:31:23.03)M. l’évêque, on l’a pu remarquer, ne s’était réservé que mille livres, ce qui, joint à la pension de mademoiselle Baptistine, faisait quinze cents francs par an. (00:31:41.02)Avec ces quinze cents francs, ces deux vieilles femmes et ce vieillard vivaient. (00:31:59.16)Et quand un curé de village venait à Digne, M. l’évêque trouvait encore moyen de le traiter, grâce à la sévère économie de madame Magloire et à l’intelligente administration de mademoiselle Baptistine. (00:32:20.18)Un jour - il était à Digne depuis environ trois mois - l’évêque dit: (00:32:40.05)- Avec tout cela je suis bien gêné! (00:32:48.15)- Je le crois bien! s’écria madame Magloire, Monseigneur n’a seulement pas réclamé la rente que le département lui doit pour ses frais de carrosse en ville et de tournées dans le diocèse. (00:33:06.01)Pour les évêques d’autrefois c’était l’usage. (00:33:23.14)- Tiens! dit l’évêque, vous avez raison, madame Magloire. (00:33:33.17)Il fit sa réclamation. (00:33:41.10)Quelque temps après, le conseil général, prenant cette demande en considération, lui vota une somme annuelle de trois mille francs, sous cette rubrique: Allocation à M. l’évêque pour frais de carrosse, frais de poste et frais de tournées pastorales. (00:34:02.04)Cela fit beaucoup crier la bourgeoisie locale, et, à cette occasion, un sénateur de l’empire, ancien membre du conseil des cinq-cents favorable au dix-huit brumaire et pourvu près de la ville de Digne d’une sénatorerie magnifique, écrivit au ministre des cultes, M. Bigot de Préameneu, un petit billet irrité et confidentiel dont nous extrayons ces lignes authentiques: (00:34:48.20)«-Des frais de carrosse? pourquoi faire dans une ville de moins de quatre mille habitants? (00:35:24.07)Des frais de poste et de tournées? à quoi bon ces tournées d’abord? ensuite comment courir la poste dans un pays de montagnes? (00:35:43.23)Il n’y a pas de routes. (00:35:55.07)On ne va qu’à cheval. (00:35:59.10)Le pont même de la Durance à Château-Arnoux peut à peine porter des charrettes à bœufs. (00:36:09.07)Ces prêtres sont tous ainsi. (00:36:18.02)Avides et avares. (00:36:24.10)Celui-ci a fait le bon apôtre en arrivant. (00:36:28.01)Maintenant il fait comme les autres. Il lui faut carrosse et chaise de poste. (00:36:38.03)Il lui faut du luxe comme aux anciens évêques. (00:36:51.11)Oh! toute cette prêtraille! (00:36:56.18)Monsieur le comte, les choses n’iront bien que lorsque l’empereur nous aura délivrés des calotins. (00:37:05.21)À bas le pape! (les affaires se brouillaient avec Rome). (00:37:18.14)Quant à moi, je suis pour César tout seul. (00:37:24.15)Etc., etc.» (00:37:31.02)La chose, en revanche, réjouit fort madame Magloire. (00:37:39.08)- Bon, dit-elle à mademoiselle Baptistine, Monseigneur a commencé par les autres, mais il a bien fallu qu’il finît par lui-même. (00:37:55.03)Il a réglé toutes ses charités. (00:38:08.01)Voilà trois mille livres pour nous. (00:38:14.05)Enfin! (00:38:20.13)Le soir même, l’évêque écrivit et remit à sa sœur une note ainsi conçue: Frais de carrosse et de tournées. (00:38:30.08)Pour donner du bouillon de viande aux malades de l’hôpital: quinze cents livres (00:38:46.15)Pour la société de charité maternelle d’Aix: deux cent cinquante livres Pour la société de charité maternelle de Draguignan: deux cent cinquante livres (00:39:02.08)Pour les enfants trouvés: cinq cents livres (00:39:16.18)Pour les orphelins: cinq cents livres (00:39:23.13)Total: trois mille livres (00:39:29.07)Tel était le budget de M. Myriel. (00:39:36.02)Quant au casuel épiscopal, rachats de bans, dispenses, ondoiements, prédications, bénédictions d’églises ou de chapelles, mariages, etc., l’évêque le percevait sur les riches avec d’autant plus d’âpreté qu’il le donnait aux pauvres. (00:39:59.04)Au bout de peu de temps, les offrandes d’argent affluèrent. Ceux qui ont et ceux qui manquent frappaient à la porte de M. Myriel, les uns venant chercher l’aumône que les autres venaient y déposer. (00:40:34.07)L’évêque, en moins d’un an, devint le trésorier de tous les bienfaits et le caissier de toutes les détresses. (00:40:54.10)Des sommes considérables passaient par ses mains; mais rien ne put faire qu’il changeât quelque chose à son genre de vie et qu’il ajoutât le moindre superflu à son nécessaire. (00:41:14.12)Loin de là. (00:41:29.05)Comme il y a toujours encore plus de misère en bas que de fraternité en haut, tout était donné, pour ainsi dire, avant d’être reçu; c’était comme de l’eau sur une terre sèche; il avait beau recevoir de l’argent, il n’en avait jamais. (00:41:49.04)Alors il se dépouillait. (00:42:07.16)L’usage étant que les évêques énoncent leurs noms de baptême en tête de leurs mandements et de leurs lettres pastorales, les pauvres gens du pays avaient choisi, avec une sorte d’instinct affectueux, dans les noms et prénoms de l’évêque, celui qui leur présentait un sens, et ils ne l’appelaient que monseigneur Bienvenu. (00:42:31.23)Nous ferons comme eux, et nous le nommerons ainsi dans l’occasion. (00:42:58.22)Du reste, cette appellation lui plaisait. (00:43:09.18)- J’aime ce nom-là, disait-il. (00:43:16.07)Bienvenu corrige monseigneur. (00:43:22.01)Nous ne prétendons pas que le portrait que nous faisons ici soit vraisemblable; nous nous bornons à dire qu’il est ressemblant. (00:43:34.16)III (00:43:44.20)À bon évêque dur évêché M. l’évêque, pour avoir converti son carrosse en aumônes, n’en faisait pas moins ses tournées. (00:43:55.23)C’est un diocèse fatigant que celui de Digne. (00:44:09.03)Il a fort peu de plaines, beaucoup de montagnes, presque pas de routes, on l’a vu tout à l’heure; trente-deux cures, quarante et un vicariats et deux cent quatre-vingt-cinq succursales. (00:44:27.06)Visiter tout cela, c’est une affaire. (00:44:46.03)M. l’évêque en venait à bout. (00:44:51.15)Il allait à pied quand c’était dans le voisinage, en carriole dans la plaine, en cacolet dans la montagne. (00:45:01.11)Les deux vieilles femmes l’accompagnaient. (00:45:13.12)Quand le trajet était trop pénible pour elles, il allait seul. (00:45:21.06)Un jour, il arriva à Senez, qui est une ancienne ville épiscopale, monté sur un âne. (00:45:33.07)Sa bourse, fort à sec dans ce moment, ne lui avait pas permis d’autre équipage. (00:45:47.18)Le maire de la ville vint le recevoir à la porte de l’évêché et le regardait descendre de son âne avec des yeux scandalisés. (00:46:03.15)Quelques bourgeois riaient autour de lui. (00:46:15.06)- Monsieur le maire, dit l’évêque, et messieurs les bourgeois, je vois ce qui vous scandalise; vous trouvez que c’est bien de l’orgueil à un pauvre prêtre de monter une monture qui a été celle de Jésus-Christ. (00:46:33.11)Je l’ai fait par nécessité, je vous assure, non par vanité. (00:46:53.18)Dans ses tournées, il était indulgent et doux, et prêchait moins qu’il ne causait. (00:47:05.13)Il ne mettait aucune vertu sur un plateau inaccessible. (00:47:16.15)Il n’allait jamais chercher bien loin ses raisonnements et ses modèles. (00:47:21.14)Aux habitants d’un pays il citait l’exemple du pays voisin. (00:47:30.15)Dans les cantons où l’on était dur pour les nécessiteux, il disait: (00:47:41.05)- Voyez les gens de Briançon. (00:47:50.17)Ils ont donné aux indigents, aux veuves et aux orphelins le droit de faire faucher leurs prairies trois jours avant tous les autres. (00:47:58.18)Ils leur rebâtissent gratuitement leurs maisons quand elles sont en ruines. (00:48:12.20)Aussi est-ce un pays béni de Dieu. (00:48:20.10)Durant tout un siècle de cent ans, il n’y a pas eu un meurtrier. (00:48:29.01)Dans les villages âpres au gain et à la moisson, il disait: - Voyez ceux d’Embrun. (00:48:40.11)Si un père de famille, au temps de la récolte, a ses fils au service à l’armée et ses filles en service à la ville, et qu’il soit malade et empêché, le curé le recommande au prône; et le dimanche, après la messe, tous les gens du village, hommes, femmes, enfants, vont dans le champ du pauvre homme lui faire sa moisson, et lui rapportent paille et grain dans son grenier. (00:49:16.02)Aux familles divisées par des questions d’argent et d’héritage, il disait: - Voyez les montagnards de Devoluy, pays si sauvage qu’on n’y entend pas le rossignol une fois en cinquante ans. (00:49:59.14)Eh bien, quand le père meurt dans une famille, les garçons s’en vont chercher fortune, et laissent le bien aux filles, afin qu’elles puissent trouver des maris. (00:50:24.04)Aux cantons qui ont le goût des procès et où les fermiers se ruinent en papier timbré, il disait: - Voyez ces bons paysans de la vallée de Queyras. (00:50:45.16)Ils sont là trois mille âmes. (00:51:00.00)Mon Dieu! c’est comme une petite république. (00:51:07.07)On n’y connaît ni le juge, ni l’huissier. (00:51:14.01)Le maire fait tout. (00:51:18.22)Il répartit l’impôt, taxe chacun en conscience, juge les querelles gratis, partage les patrimoines sans honoraires, rend des sentences sans frais; et on lui obéit, parce que c’est un homme juste parmi des hommes simples. (00:51:38.23)Aux villages où il ne trouvait pas de maître d’école, il citait encore ceux de Queyras: - Savez-vous comment ils font? disait-il. (00:52:07.03)Comme un petit pays de douze ou quinze feux ne peut pas toujours nourrir un magister, ils ont des maîtres d’école payés par toute la vallée qui parcourent les villages, passant huit jours dans celui-ci, dix dans celui-là, et enseignant. (00:52:33.17)Ces magisters vont aux foires, où je les ai vus. (00:52:55.05)On les reconnaît à des plumes à écrire qu’ils portent dans la ganse de leur chapeau. (00:53:04.13)Ceux qui n’enseignent qu’à lire ont une plume, ceux qui enseignent la lecture et le calcul ont deux plumes; ceux qui enseignent la lecture, le calcul et le latin ont trois plumes. (00:53:23.01)Ceux-là sont de grands savants. (00:53:37.07)Mais quelle honte d’être ignorants! (00:53:39.22)Faites comme les gens de Queyras. (00:53:45.14)Il parlait ainsi, gravement et paternellement, à défaut d’exemples inventant des paraboles, allant droit au but, avec peu de phrases et beaucoup d’images, ce qui était l’éloquence même de Jésus-Christ, convaincu et persuadant. (00:54:05.04)IV (00:54:27.16)Les œuvres semblables aux paroles Sa conversation était affable et gaie. (00:54:37.05)Il se mettait à la portée des deux vieilles femmes qui passaient leur vie près de lui; quand il riait, c’était le rire d’un écolier. (00:54:50.04)Madame Magloire l’appelait volontiers Votre Grandeur. (00:55:04.07)Un jour, il se leva de son fauteuil et alla à sa bibliothèque chercher un livre. (00:55:14.13)Ce livre était sur un des rayons d’en haut. (00:55:23.23)Comme l’évêque était d’assez petite taille, il ne put y atteindre. (00:55:32.01)- Madame Magloire, dit-il, apportez-moi une chaise. (00:55:42.11)Ma grandeur ne va pas jusqu’à cette planche. (00:55:50.12)Une de ses parentes éloignées, madame la comtesse de Lô, laissait rarement échapper une occasion d’énumérer en sa présence ce qu’elle appelait «les espérances» de ses trois fils. (00:56:07.11)Elle avait plusieurs ascendants fort vieux et proches de la mort dont ses fils étaient naturellement les héritiers. (00:56:29.04)Le plus jeune des trois avait à recueillir d’une grand’tante cent bonnes mille livres de rentes; le deuxième était substitué au titre de duc de son oncle; l’aîné devait succéder à la pairie de son aïeul. (00:56:51.16)L’évêque écoutait habituellement en silence ces innocents et pardonnables étalages maternels. (00:57:13.14)Une fois pourtant, il paraissait plus rêveur que de coutume, tandis que madame de Lô renouvelait le détail de toutes ces successions et de toutes ces «espérances». (00:57:31.21)Elle s’interrompit avec quelque impatience: (00:57:48.07)- Mon Dieu, mon cousin! (00:57:51.01)mais à quoi songez-vous donc? (00:57:58.14)- Je songe, dit l’évêque, à quelque chose de singulier qui est, je crois, dans saint Augustin: «Mettez votre espérance dans celui auquel on ne succède point.» (00:58:13.14)Une autre fois, recevant une lettre de faire-part du décès d’un gentilhomme du pays, où s’étalaient en une longue page, outre les dignités du défunt, toutes les qualifications féodales et nobiliaires de tous ses parents: - Quel bon dos a la mort! s’écria-t-il. (00:58:46.17)Quelle admirable charge de titres on lui fait allègrement porter, et comme il faut que les hommes aient de l’esprit pour employer ainsi la tombe à la vanité! (00:59:17.10)Il avait dans l’occasion une raillerie douce qui contenait presque toujours un sens sérieux. (00:59:34.11)Pendant un carême, un jeune vicaire vint à Digne et prêcha dans la cathédrale. (00:59:48.12)Il fut assez éloquent. (00:59:57.04)Le sujet de son sermon était la charité. (01:00:03.01)Il invita les riches à donner aux indigents, afin d’éviter l’enfer qu’il peignit le plus effroyable qu’il put et de gagner le paradis qu’il fit désirable et charmant. (01:00:18.13)Il y avait dans l’auditoire un riche marchand retiré, un peu usurier, nommé M. Géborand, lequel avait gagné un demi-million à fabriquer de gros draps, des serges, des cadis et des gasquets. (01:00:47.10)De sa vie M. Géborand n’avait fait l’aumône à un malheureux. (01:01:06.12)À partir de ce sermon, on remarqua qu’il donnait tous les dimanches un sou aux vieilles mendiantes du portail de la cathédrale. (01:01:20.15)Elles étaient six à se partager cela. (01:01:32.17)Un jour, l’évêque le vit faisant sa charité et dit à sa sœur avec un sourire: - Voilà monsieur Géborand qui achète pour un sou de paradis. (01:01:46.17)Quand il s’agissait de charité, il ne se rebutait pas, même devant un refus, et il trouvait alors des mots qui faisaient réfléchir. (01:02:08.23)Une fois, il quêtait pour les pauvres dans un salon de la ville. Il y avait là le marquis de Champtercier, vieux, riche, avare, lequel trouvait moyen d’être tout ensemble ultra-royaliste et ultra-voltairien. (01:02:37.07)Cette variété a existé. (01:02:56.05)L’évêque, arrivé à lui, lui toucha le bras. - Monsieur le marquis, il faut que vous me donniez quelque chose. (01:03:09.16)Le marquis se retourna et répondit sèchement: - Monseigneur, j’ai mes pauvres. (01:03:23.22)- Donnez-les-moi, dit l’évêque. (01:03:33.19)Un jour, dans la cathédrale, il fit ce sermon. «Mes très chers frères, mes bons amis, il y a en France treize cent vingt mille maisons de paysans qui n’ont que trois ouvertures, dix-huit cent dix-sept mille qui ont deux ouvertures, la porte et une fenêtre, et enfin trois cent quarante-six mille cabanes qui n’ont qu’une ouverture, la porte. (01:04:03.20)Et cela, à cause d’une chose qu’on appelle l’impôt des portes et fenêtres. (01:04:36.17)Mettez-moi de pauvres familles, des vieilles femmes, des petits enfants, dans ces logis-là, et voyez les fièvres et les maladies. (01:04:52.07)Hélas! (01:05:04.19)Dieu donne l’air aux hommes, la loi le leur vend. (01:05:10.02)Je n’accuse pas la loi, mais je bénis Dieu. (01:05:17.13)Dans l’Isère, dans le Var, dans les deux Alpes, les hautes et les basses, les paysans n’ont pas même de brouettes, ils transportent les engrais à dos d’hommes; ils n’ont pas de chandelles, et ils brûlent des bâtons résineux et des bouts de corde trempés dans la poix résine. (01:05:41.15)C’est comme cela dans tout le pays haut du Dauphiné. (01:06:05.15)Ils font le pain pour six mois, ils le font cuire avec de la bouse de vache séchée. (01:06:17.00)L’hiver, ils cassent ce pain à coups de hache et ils le font tremper dans l’eau vingt-quatre heures pour pouvoir le manger. (01:06:31.15)- Mes frères, ayez pitié! (01:06:42.22)voyez comme on souffre autour de vous.» (01:06:48.07)Né provençal, il s’était facilement familiarisé avec tous les patois du midi. (01:06:57.15)Il disait: «Eh bé! moussu, sès sagé?» comme dans le bas Languedoc. (01:07:11.13)«Onté anaras passa?» comme dans les basses Alpes. «Puerte un bouen moutou embe un bouen froumage grase», comme dans le haut Dauphiné. (01:07:22.13)Ceci plaisait au peuple, et n’avait pas peu contribué à lui donner accès près de tous les esprits. (01:07:43.12)Il était dans la chaumière et dans la montagne comme chez lui. (01:07:55.06)Il savait dire les choses les plus grandes dans les idiomes les plus vulgaires. (01:08:05.07)Parlant toutes les langues, il entrait dans toutes les âmes. (01:08:15.01)Du reste, il était le même pour les gens du monde et pour les gens du peuple. (01:08:25.01)Il ne condamnait rien hâtivement, et sans tenir compte des circonstances environnantes. (01:08:37.08)Il disait: - Voyons le chemin par où la faute a passé. (01:08:47.23)Étant, comme il se qualifiait lui-même en souriant, un ex-pécheur, il n’avait aucun des escarpements du rigorisme, et il professait assez haut, et sans le froncement de sourcil des vertueux féroces, une doctrine qu’on pourrait résumer à peu près ainsi: (01:09:10.11)«L’homme a sur lui la chair qui est tout à la fois son fardeau et sa tentation. (01:09:34.06)Il la traîne et lui cède. (01:09:42.19)«Il doit la surveiller, la contenir, la réprimer, et ne lui obéir qu’à la dernière extrémité. (01:09:54.07)Dans cette obéissance-là, il peut encore y avoir de la faute; mais la faute, ainsi faite, est vénielle. C’est une chute, mais une chute sur les genoux, qui peut s’achever en prière. (01:10:17.12)«Être un saint, c’est l’exception; être un juste, c’est la règle. (01:10:35.11)Errez, défaillez, péchez, mais soyez des justes. (01:10:45.21)«Le moins de péché possible, c’est la loi de l’homme. (01:10:54.13)Pas de péché du tout est le rêve de l’ange. (01:11:01.04)Tout ce qui est terrestre est soumis au péché. (01:11:07.13)Le péché est une gravitation.» (01:11:14.01)Quand il voyait tout le monde crier bien fort et s’indigner bien vite: - Oh! oh! disait-il en souriant, il y a apparence que ceci est un gros crime que tout le monde commet. (01:11:32.17)Voilà les hypocrisies effarées qui se dépêchent de protester et de se mettre à couvert. (01:11:52.03)Il était indulgent pour les femmes et les pauvres sur qui pèse le poids de la société humaine. (01:12:07.10)Il disait: - Les fautes des femmes, des enfants, des serviteurs, des faibles, des indigents et des ignorants sont la faute des maris, des pères, des maîtres, des forts, des riches et des savants. (01:12:32.10)Il disait encore: (01:12:48.13)- À ceux qui ignorent, enseignez-leur le plus de choses que vous pourrez; la société est coupable de ne pas donner l’instruction gratis; elle répond de la nuit qu’elle produit. (01:13:01.14)Cette âme est pleine d’ombre, le péché s’y commet. (01:13:20.10)Le coupable n’est pas celui qui y fait le péché, mais celui qui y a fait l’ombre. (01:13:30.17)Comme on voit, il avait une manière étrange et à lui de juger les choses. Je soupçonne qu’il avait pris cela dans l’évangile. (01:13:47.13)Il entendit un jour conter dans un salon un procès criminel qu’on instruisait et qu’on allait juger. (01:14:03.03)Un misérable homme, par amour pour une femme et pour l’enfant qu’il avait d’elle, à bout de ressources, avait fait de la fausse monnaie. (01:14:21.18)La fausse monnaie était encore punie de mort à cette époque. (01:14:36.22)La femme avait été arrêtée émettant la première pièce fausse fabriquée par l’homme. (01:14:47.02)On la tenait, mais on n’avait de preuves que contre elle. (01:14:57.07)Elle seule pouvait charger son amant et le perdre en avouant. (01:15:06.02)Elle nia. (01:15:12.15)On insista. (01:15:16.23)Elle s’obstina à nier. (01:15:19.06)Sur ce, le procureur du roi avait eu une idée. (01:15:25.23)Il avait supposé une infidélité de l’amant, et était parvenu, avec des fragments de lettres savamment présentés, à persuader à la malheureuse qu’elle avait une rivale et que cet homme la trompait. (01:15:44.08)Alors, exaspérée de jalousie, elle avait dénoncé son amant, tout avoué, tout prouvé. (01:16:06.23)L’homme était perdu. (01:16:16.22)Il allait être prochainement jugé à Aix avec sa complice. (01:16:23.08)On racontait le fait, et chacun s’extasiait sur l’habileté du magistrat. (01:16:32.19)En mettant la jalousie en jeu, il avait fait jaillir la vérité par la colère, il avait fait sortir la justice de la vengeance. (01:16:49.10)L’évêque écoutait tout cela en silence. (01:17:01.21)Quand ce fut fini, il demanda: (01:17:08.00)- Où jugera-t-on cet homme et cette femme? (01:17:14.05)- À la cour d’assises. (01:17:19.10)Il reprit: (01:17:22.18)- Et où jugera-t-on monsieur le procureur du roi? (01:17:26.06)Il arriva à Digne une aventure tragique. (01:17:34.05)Un homme fut condamné à mort pour meurtre. (01:17:37.22)C’était un malheureux pas tout à fait lettré, pas tout à fait ignorant, qui avait été bateleur dans les foires et écrivain public. (01:17:52.18)Le procès occupa beaucoup la ville. (01:18:06.03)La veille du jour fixé pour l’exécution du condamné, l’aumônier de la prison tomba malade. (01:18:16.06)Il fallait un prêtre pour assister le patient à ses derniers moments. (01:18:28.05)On alla chercher le curé. (01:18:35.07)Il paraît qu’il refusa en disant: Cela ne me regarde pas. (01:18:42.05)Je n’ai que faire de cette corvée et de ce saltimbanque; moi aussi, je suis malade; d’ailleurs ce n’est pas là ma place. (01:18:58.07)On rapporta cette réponse à l’évêque qui dit: (01:19:12.13)- Monsieur le curé a raison. Ce n’est pas sa place, c’est la mienne. (01:19:18.18)Il alla sur-le-champ à la prison, il descendit au cabanon du «saltimbanque», il l’appela par son nom, lui prit la main et lui parla. (01:19:38.12)Il passa toute la journée et toute la nuit près de lui, oubliant la nourriture et le sommeil, priant Dieu pour l’âme du condamné et priant le condamné pour la sienne propre. (01:20:00.20)Il lui dit les meilleures vérités qui sont les plus simples. (01:20:15.11)Il fut père, frère, ami; évêque pour bénir seulement. (01:20:26.04)Il lui enseigna tout, en le rassurant et en le consolant. (01:20:36.14)Cet homme allait mourir désespéré. (01:20:43.20)La mort était pour lui comme un abîme. (01:20:50.08)Debout et frémissant sur ce seuil lugubre, il reculait avec horreur. (01:20:58.13)Il n’était pas assez ignorant pour être absolument indifférent. (01:21:08.12)Sa condamnation, secousse profonde, avait en quelque sorte rompu çà et là autour de lui cette cloison qui nous sépare du mystère des choses et que nous appelons la vie. (01:21:25.11)Il regardait sans cesse au dehors de ce monde par ces brèches fatales, et ne voyait que des ténèbres. (01:21:45.22)L’évêque lui fit voir une clarté. (01:21:56.01)Le lendemain, quand on vint chercher le malheureux, l’évêque était là. (01:22:04.02)Il le suivit. Il se montra aux yeux de la foule en camail violet et avec sa croix épiscopale au cou, côte à côte avec ce misérable lié de cordes. (01:22:22.06)Il monta sur la charrette avec lui, il monta sur l’échafaud avec lui. (01:22:40.01)Le patient, si morne et si accablé la veille, était rayonnant. (01:22:50.07)Il sentait que son âme était réconciliée et il espérait Dieu. (01:23:01.21)L’évêque l’embrassa, et, au moment où le couteau allait tomber, il lui dit: - Celui que l’homme tue, Dieu le ressuscite; celui que les frères chassent retrouve le Père. (01:23:21.12)Priez, croyez, entrez dans la vie! le Père est là. (01:23:41.23)Quand il redescendit de l’échafaud, il avait quelque chose dans son regard qui fit ranger le peuple. (01:23:54.04)On ne savait ce qui était le plus admirable de sa pâleur ou de sa sérénité. (01:24:07.20)En rentrant à cet humble logis qu’il appelait en souriant son palais, il dit à sa sœur: - Je viens d’officier pontificalement. (01:24:24.03)Comme les choses les plus sublimes sont souvent aussi les choses les moins comprises, il y eut dans la ville des gens qui dirent, en commentant cette conduite de l’évêque: «C’est de l’affectation.» Ceci ne fut du reste qu’un propos de salons. (01:24:52.20)Le peuple, qui n’entend pas malice aux actions saintes, fut attendri et admira. (01:25:16.20)Quant à l’évêque, avoir vu la guillotine fut pour lui un choc, et il fut longtemps à s’en remettre. (01:25:31.18)L’échafaud, en effet, quand il est là, dressé et debout, a quelque chose qui hallucine. (01:25:47.21)On peut avoir une certaine indifférence sur la peine de mort, ne point se prononcer, dire oui et non, tant qu’on n’a pas vu de ses yeux une guillotine; mais si l’on en rencontre une, la secousse est violente, il faut se décider et prendre parti pour ou contre. (01:26:16.23)Les uns admirent, comme de Maistre; les autres exècrent, comme Beccaria. (01:26:47.19)La guillotine est la concrétion de la loi; elle se nomme vindicte ; elle n’est pas neutre, et ne vous permet pas de rester neutre. (01:27:04.14)Qui l’aperçoit frissonne du plus mystérieux des frissons. (01:27:18.08)Toutes les questions sociales dressent autour de ce couperet leur point d’interrogation. (01:27:28.05)L’échafaud est vision. (01:27:36.00)L’échafaud n’est pas une charpente, l’échafaud n’est pas une machine, l’échafaud n’est pas une mécanique inerte faite de bois, de fer et de cordes. (01:27:49.03)Il semble que ce soit une sorte d’être qui a je ne sais quelle sombre initiative; on dirait que cette charpente voit, que cette machine entend, que cette mécanique comprend, que ce bois, ce fer et ces cordes veulent. (01:28:17.20)Dans la rêverie affreuse où sa présence jette l’âme, l’échafaud apparaît terrible et se mêlant de ce qu’il fait. (01:28:43.22)L’échafaud est le complice du bourreau; il dévore; il mange de la chair, il boit du sang. L’échafaud est une sorte de monstre fabriqué par le juge et par le charpentier, un spectre qui semble vivre d’une espèce de vie épouvantable faite de toute la mort qu’il a donnée. (01:29:14.19)Aussi l’impression fut-elle horrible et profonde; le lendemain de l’exécution et beaucoup de jours encore après, l’évêque parut accablé. (01:29:45.05)La sérénité presque violente du moment funèbre avait disparu: le fantôme de la justice sociale l’obsédait. (01:30:04.11)Lui qui d’ordinaire revenait de toutes ses actions avec une satisfaction si rayonnante, il semblait qu’il se fît un reproche. (01:30:22.01)Par moments, il se parlait à lui-même, et bégayait à demi-voix des monologues lugubres. (01:30:37.02)En voici un que sa sœur entendit un soir et recueillit: - Je ne croyais pas que cela fût si monstrueux. (01:30:51.19)C’est un tort de s’absorber dans la loi divine au point de ne plus s’apercevoir de la loi humaine. (01:31:05.10)La mort n’appartient qu’à Dieu. (01:31:14.10)De quel droit les hommes touchent-ils à cette chose inconnue? (01:31:20.20)Avec le temps ces impressions s’atténuèrent, et probablement s’effacèrent. (01:31:30.10)Cependant on remarqua que l’évêque évitait désormais de passer sur la place des exécutions. (01:31:42.03)On pouvait appeler M. Myriel à toute heure au chevet des malades et des mourants. (01:31:54.08)Il n’ignorait pas que là était son plus grand devoir et son plus grand travail. (01:32:05.02)Les familles veuves ou orphelines n’avaient pas besoin de le demander, il arrivait de lui-même. (01:32:17.22)Il savait s’asseoir et se taire de longues heures auprès de l’homme qui avait perdu la femme qu’il aimait, de la mère qui avait perdu son enfant. (01:32:33.20)Comme il savait le moment de se taire, il savait aussi le moment de parler. (01:32:49.20)Ô admirable consolateur! il ne cherchait pas à effacer la douleur par l’oubli, mais à l’agrandir et à la dignifier par l’espérance. (01:33:05.09)Il disait: (01:33:16.08)- Prenez garde à la façon dont vous vous tournez vers les morts. (01:33:22.07)Ne songez pas à ce qui pourrit. (01:33:29.03)Regardez fixement. (01:33:34.02)Vous apercevrez la lueur vivante de votre mort bien-aimé au fond du ciel. (01:33:41.01)Il savait que la croyance est saine. (01:33:49.15)Il cherchait à conseiller et à calmer l’homme désespéré en lui indiquant du doigt l’homme résigné, et à transformer la douleur qui regarde une fosse en lui montrant la douleur qui regarde une étoile. (01:34:06.11)V (01:34:21.14)Que monseigneur Bienvenu faisait durer trop longtemps ses soutanes La vie intérieure de M. Myriel était pleine des mêmes pensées que sa vie publique. (01:34:31.18)Pour qui eût pu la voir de près, c’eût été un spectacle grave et charmant que cette pauvreté volontaire dans laquelle vivait M. l’évêque de Digne. (01:34:52.21)Comme tous les vieillards et comme la plupart des penseurs, il dormait peu. (01:35:07.19)Ce court sommeil était profond. (01:35:15.19)Le matin il se recueillait pendant une heure, puis il disait sa messe, soit à la cathédrale, soit dans son oratoire. (01:35:28.03)Sa messe dite, il déjeunait d’un pain de seigle trempé dans le lait de ses vaches. (01:35:41.21)Puis il travaillait. (01:35:50.03)Un évêque est un homme fort occupé; il faut qu’il reçoive tous les jours le secrétaire de l’évêché, qui est d’ordinaire un chanoine, presque tous les jours ses grands vicaires. (01:36:04.09)Il a des congrégations à contrôler, des privilèges à donner, toute une librairie ecclésiastique à examiner, paroissiens, catéchismes diocésains, livres d’heures, etc., des mandements à écrire, des prédications à autoriser, des curés et des maires à mettre d’accord, une correspondance cléricale, une correspondance administrative, d’un côté l’état, de l’autre le Saint-Siège, mille affaires. (01:36:49.14)Le temps que lui laissaient ces mille affaires, ses offices et son bréviaire, il le donnait d’abord aux nécessiteux, aux malades et aux affligés; le temps que les affligés, les malades et les nécessiteux lui laissaient, il le donnait au travail. (01:37:37.07)Tantôt il bêchait la terre dans son jardin, tantôt il lisait et écrivait. (01:38:02.01)Il n’avait qu’un mot pour ces deux sortes de travail; il appelait cela jardiner. (01:38:13.07)- L’esprit est un jardin, disait-il. (01:38:22.07)À midi, il dînait. (01:38:27.22)Le dîner ressemblait au déjeuner. (01:38:30.17)Vers deux heures, quand le temps était beau, il sortait et se promenait à pied dans la campagne ou dans la ville, entrant souvent dans les masures. (01:38:41.04)On le voyait cheminer seul, tout à ses pensées, l’œil baissé, appuyé sur sa longue canne, vêtu de sa douillette violette ouatée et bien chaude, chaussé de bas violets dans de gros souliers, et coiffé de son chapeau plat qui laissait passer par ses trois cornes trois glands d’or à graine d’épinards. (01:39:12.04)C’était une fête partout où il paraissait. (01:39:40.12)On eût dit que son passage avait quelque chose de réchauffant et de lumineux. (01:39:49.16)Les enfants et les vieillards venaient sur le seuil des portes pour l’évêque comme pour le soleil. (01:40:02.02)Il bénissait et on le bénissait. (01:40:10.09)On montrait sa maison à quiconque avait besoin de quelque chose. (01:40:18.12)Çà et là, il s’arrêtait, parlait aux petits garçons et aux petites filles et souriait aux mères. (01:40:30.12)Il visitait les pauvres tant qu’il avait de l’argent; quand il n’en avait plus, il visitait les riches. (01:40:45.01)Comme il faisait durer ses soutanes beaucoup de temps, et qu’il ne voulait pas qu’on s’en aperçût, il ne sortait jamais dans la ville autrement qu’avec sa douillette violette. (01:41:02.20)Cela le gênait un peu en été. (01:41:15.10)Le soir à huit heures et demie il soupait avec sa sœur, madame Magloire debout derrière eux et les servant à table. (01:41:32.11)Rien de plus frugal que ce repas. (01:41:43.22)Si pourtant l’évêque avait un de ses curés à souper, madame Magloire en profitait pour servir à Monseigneur quelque excellent poisson des lacs ou quelque fin gibier de la montagne. (01:41:59.23)Tout curé était un prétexte à bon repas; l’évêque se laissait faire. (01:42:20.21)Hors de là, son ordinaire ne se composait guère que de légumes cuits dans l’eau et de soupe à l’huile. (01:42:33.15)Aussi disait-on dans la ville: (01:42:43.13)- Quand l’évêque fait pas chère de curé, il fait chère de trappiste. (01:42:48.15)Après son souper, il causait pendant une demi-heure avec mademoiselle Baptistine et madame Magloire; puis il rentrait dans sa chambre et se remettait à écrire, tantôt sur des feuilles volantes, tantôt sur la marge de quelque in-folio. (01:43:16.04)Il était lettré et quelque peu savant. (01:43:34.06)Il a laissé cinq ou six manuscrits assez curieux; entre autres une dissertation sur le verset de la Genèse: Au commencement l’esprit de Dieu flottait sur les eaux Il confronte avec ce verset trois textes: la version arabe qui dit: Les vents de Dieu soufflaient ; Flavius Josèphe qui dit: Un vent d’en haut se précipitait sur la terre, et enfin la paraphrase chaldaïque d’Onkelos qui porte: Un vent venant de Dieu soufflait sur la face des eaux. (01:44:10.09)Dans une autre dissertation, il examine les œuvres théologiques de Hugo, évêque de Ptolémaïs, arrière-grand-oncle de celui qui écrit ce livre, et il établit qu’il faut attribuer à cet évêque les divers opuscules publiés, au siècle dernier, sous le pseudonyme de Barleycourt. (01:45:07.11)Parfois au milieu d’une lecture, quel que fût le livre qu’il eût entre les mains, il tombait tout à coup dans une méditation profonde, d’où il ne sortait que pour écrire quelques lignes sur les pages mêmes du volume. (01:45:43.04)Ces lignes souvent n’ont aucun rapport avec le livre qui les contient. (01:46:04.14)Nous avons sous les yeux une note écrite par lui sur une des marges d’un in-quarto intitulé: Correspondance du lord Germain avec les généraux Clinton, Cornwallis et les amiraux de la station de l’Amérique. (01:46:24.21)À Versailles, chez Poinçot, libraire, et à Paris, chez Pissot, libraire, quai des Augustins. (01:46:48.16)Voici cette note: (01:46:58.06)«Ô vous qui êtes! (01:47:01.16)«L’Ecclésiaste vous nomme Toute-Puissance, les Macchabées vous nomment Créateur, l’Épître aux Éphésiens vous nomme Liberté, Baruch vous nomme Immensité, les Psaumes vous nomment Sagesse et Vérité, Jean vous nomme Lumière, les Rois vous nomment Seigneur, l’Exode vous appelle Providence, le Lévitique Sainteté, Esdras Justice, la création vous nomme Dieu, l’homme vous nomme Père; mais Salomon vous nomme Miséricorde, et c’est là le plus beau de tous vos noms.» (01:47:38.21)Vers neuf heures du soir, les deux femmes se retiraient et montaient à leurs chambres au premier, le laissant jusqu’au matin seul au rez-de-chaussée. (01:48:22.06)Ici il est nécessaire que nous donnions une idée exacte du logis de M. l’évêque de Digne. (01:48:40.06)VI (01:48:48.19)Par qui il faisait garder sa maison La maison qu’il habitait se composait, nous l’avons dit, d’un rez-de-chaussée et d’un seul étage: trois pièces au rez-de-chaussée, trois chambres au premier, au-dessus un grenier. (01:49:06.03)Derrière la maison, un jardin d’un quart d’arpent. (01:49:25.14)Les deux femmes occupaient le premier. L’évêque logeait en bas. (01:49:35.16)La première pièce, qui s’ouvrait sur la rue, lui servait de salle à manger, la deuxième de chambre à coucher, et la troisième d’oratoire. (01:49:52.12)On ne pouvait sortir de cet oratoire sans passer par la chambre à coucher, et sortir de la chambre à coucher sans passer par la salle à manger. (01:50:11.17)Dans l’oratoire, au fond, il y avait une alcôve fermée, avec un lit pour les cas d’hospitalité. (01:50:29.16)M. l’évêque offrait ce lit aux curés de campagne que des affaires ou les besoins de leur paroisse amenaient à Digne. (01:50:45.19)La pharmacie de l’hôpital, petit bâtiment ajouté à la maison et pris sur le jardin, avait été transformée en cuisine et en cellier. (01:51:02.22)Il y avait en outre dans le jardin une étable qui était l’ancienne cuisine de l’hospice et où l’évêque entretenait deux vaches. (01:51:22.10)Quelle que fût la quantité de lait qu’elles lui donnassent, il en envoyait invariablement tous les matins la moitié aux malades de l’hôpital. (01:51:41.02)- Je paye ma dîme, disait-il. (01:51:53.00)Sa chambre était assez grande et assez difficile à chauffer dans la mauvaise saison. (01:52:02.04)Comme le bois est très cher à Digne, il avait imaginé de faire faire dans l’étable à vaches un compartiment fermé d’une cloison en planches. (01:52:17.08)C’était là qu’il passait ses soirées dans les grands froids. Il appelait cela son salon d’hiver. (01:52:33.04)Il n’y avait dans ce salon d’hiver, comme dans la salle à manger, d’autres meubles qu’une table de bois blanc, carrée, et quatre chaises de paille. (01:52:51.00)La salle à manger était ornée en outre d’un vieux buffet peint en rose à la détrempe. (01:53:06.05)Du buffet pareil, convenablement habillé de napperons blancs et de fausses dentelles, l’évêque avait fait l’autel qui décorait son oratoire. (01:53:24.17)Ses pénitentes riches et les saintes femmes de Digne s’étaient souvent cotisées pour faire les frais d’un bel autel neuf à l’oratoire de monseigneur; il avait chaque fois pris l’argent et l’avait donné aux pauvres. (01:53:49.04)- Le plus beau des autels, disait-il, c’est l’âme d’un malheureux consolé qui remercie Dieu. (01:54:10.12)Il avait dans son oratoire deux chaises prie-Dieu en paille, et un fauteuil à bras également en paille dans sa chambre à coucher. (01:54:25.20)Quand par hasard il recevait sept ou huit personnes à la fois, le préfet, ou le général, ou l’état-major du régiment en garnison, ou quelques élèves du petit séminaire, on était obligé d’aller chercher dans l’étable les chaises du salon d’hiver, dans l’oratoire les prie-Dieu, et le fauteuil dans la chambre à coucher; de cette façon, on pouvait réunir jusqu’à onze sièges pour les visiteurs. (01:55:03.09)À chaque nouvelle visite on démeublait une pièce. (01:55:34.08)Il arrivait parfois qu’on était douze; alors l’évêque dissimulait l’embarras de la situation en se tenant debout devant la cheminée si c’était l’hiver, ou en proposant un tour dans le jardin si c’était l’été. (01:55:52.03)Il y avait bien encore dans l’alcôve fermée une chaise, mais elle était à demi dépaillée et ne portait que sur trois pieds, ce qui faisait qu’elle ne pouvait servir qu’appuyée contre le mur. (01:56:18.10)Mademoiselle Baptistine avait bien aussi dans sa chambre une très grande bergère en bois jadis doré et revêtue de pékin à fleurs, mais on avait été obligé de monter cette bergère au premier par la fenêtre, l’escalier étant trop étroit; elle ne pouvait donc pas compter parmi les en-cas du mobilier. (01:56:51.10)L’ambition de mademoiselle Baptistine eût été de pouvoir acheter un meuble de salon en velours d’Utrecht jaune à rosaces et en acajou à cou de cygne, avec canapé. (01:57:29.12)Mais cela eût coûté au moins cinq cents francs, et, ayant vu qu’elle n’avait réussi à économiser pour cet objet que quarante-deux francs dix sous en cinq ans, elle avait fini par y renoncer. (01:57:57.15)D’ailleurs qui est-ce qui atteint son idéal? (01:58:17.02)Rien de plus simple à se figurer que la chambre à coucher de l’évêque. (01:58:26.02)Une porte-fenêtre donnant sur le jardin, vis-à-vis le lit; un lit d’hôpital, en fer avec baldaquin de serge verte; dans l’ombre du lit, derrière un rideau, les ustensiles de toilette trahissant encore les anciennes habitudes élégantes de l’homme du monde; deux portes, l’une près de la cheminée, donnant dans l’oratoire; l’autre, près de la bibliothèque, donnant dans la salle à manger; la bibliothèque, grande armoire vitrée pleine de livres; la cheminée, de bois peint en marbre, habituellement sans feu; dans la cheminée, une paire de chenets en fer ornés de deux vases à guirlandes et cannelures jadis argentés à l’argent haché, ce qui était un genre de luxe épiscopal; au-dessus, à l’endroit où d’ordinaire on met la glace, un crucifix de cuivre désargenté fixé sur un velours noir râpé dans un cadre de bois dédoré. (01:59:38.17)Près de la porte-fenêtre, une grande table avec un encrier, chargée de papiers confus et de gros volumes. Devant la table, le fauteuil de paille. (02:00:28.15)Devant le lit, un prie-Dieu, emprunté à l’oratoire. (02:01:13.15)Deux portraits dans des cadres ovales étaient accrochés au mur des deux côtés du lit. (02:01:19.04)De petites inscriptions dorées sur le fond neutre de la toile à côté des figures indiquaient que les portraits représentaient, l’un, l’abbé de Chaliot, évêque de Saint-Claude, l’autre, l’abbé Tourteau, vicaire général d’Agde, abbé de Grand-Champ, ordre de Cîteaux, diocèse de Chartres. (02:01:47.13)L’évêque, en succédant dans cette chambre aux malades de l’hôpital, y avait trouvé ces portraits et les y avait laissés. (02:02:18.08)C’étaient des prêtres, probablement des donateurs: deux motifs pour qu’il les respectât. (02:02:34.19)Tout ce qu’il savait de ces deux personnages, c’est qu’ils avaient été nommés par le roi, l’un à son évêché, l’autre à son bénéfice, le même jour, le 27 avril 1785. (02:02:54.23)Madame Magloire ayant décroché les tableaux pour en secouer la poussière, l’évêque avait trouvé cette particularité écrite d’une encre blanchâtre sur un petit carré de papier jauni par le temps, collé avec quatre pains à cacheter derrière le portrait de l’abbé de Grand-Champ. (02:03:28.18)Il avait à sa fenêtre un antique rideau de grosse étoffe de laine qui finit par devenir tellement vieux que, pour éviter la dépense d’un neuf, madame Magloire fut obligée de faire une grande couture au beau milieu. (02:04:00.21)Cette couture dessinait une croix. (02:04:19.08)L’évêque le faisait souvent remarquer. (02:04:25.00)- Comme cela fait bien! disait-il. (02:04:33.15)Toutes les chambres de la maison, au rez-de-chaussée ainsi qu’au premier, sans exception, étaient blanchies au lait de chaux, ce qui est une mode de caserne et d’hôpital. (02:04:46.21)Cependant, dans les dernières années, madame Magloire retrouva, comme on le verra plus loin, sous le papier badigeonné, des peintures qui ornaient l’appartement de mademoiselle Baptistine. (02:05:13.02)Avant d’être l’hôpital, cette maison avait été le parloir aux bourgeois. (02:05:33.12)De là cette décoration. (02:05:42.09)Les chambres étaient pavées de briques rouges qu’on lavait toutes les semaines, avec des nattes de paille tressée devant tous les lits. (02:05:53.06)Du reste, ce logis, tenu par deux femmes, était du haut en bas d’une propreté exquise. (02:06:09.00)C’était le seul luxe que l’évêque permit. (02:06:20.13)Il disait: - Cela ne prend rien aux pauvres. (02:06:28.22)Il faut convenir cependant qu’il lui restait de ce qu’il avait possédé jadis six couverts d’argent et une grande cuiller à soupe que madame Magloire regardait tous les jours avec bonheur reluire splendidement sur la grosse nappe de toile blanche. (02:06:48.11)Et comme nous peignons ici l’évêque de Digne tel qu’il était, nous devons ajouter qu’il lui était arrivé plus d’une fois de dire: - Je renoncerais difficilement à manger dans de l’argenterie. (02:07:18.17)Il faut ajouter à cette argenterie deux gros flambeaux d’argent massif qui lui venaient de l’héritage d’une grand’tante. (02:07:38.16)Ces flambeaux portaient deux bougies de cire et figuraient habituellement sur la cheminée de l’évêque. (02:07:53.06)Quand il avait quelqu’un à dîner, madame Magloire allumait les deux bougies et mettait les deux flambeaux sur la table. (02:08:08.08)Il y avait dans la chambre même de l’évêque, à la tête de son lit, un petit placard dans lequel madame Magloire serrait chaque soir les six couverts d’argent et la grande cuiller. (02:08:28.05)Il faut dire qu’on n’en ôtait jamais la clef. (02:08:43.00)Le jardin, un peu gâté par les constructions assez laides dont nous avons parlé, se composait de quatre allées en croix rayonnant autour d’un puisard; une autre allée faisait tout le tour du jardin et cheminait le long du mur blanc dont il était enclos. (02:09:05.14)Ces allées laissaient entre elles quatre carrés bordés de buis. (02:09:27.02)Dans trois, madame Magloire cultivait des légumes; dans le quatrième, l’évêque avait mis des fleurs. Il y avait çà et là quelques arbres fruitiers. (02:09:44.07)Une fois madame Magloire lui avait dit avec une sorte de malice douce: - Monseigneur, vous qui tirez parti de tout, voilà pourtant un carré inutile. (02:10:08.02)Il vaudrait mieux avoir là des salades que des bouquets. (02:10:23.21)- Madame Magloire, répondit l’évêque, vous vous trompez. (02:10:33.03)Le beau est aussi utile que l’utile. (02:10:40.20)Il ajouta après un silence: - Plus peut-être. (02:10:49.09)Ce carré, composé de trois ou quatre plates-bandes, occupait M. l’évêque presque autant que ses livres. (02:11:01.19)Il y passait volontiers une heure ou deux, coupant, sarclant, et piquant çà et là des trous en terre où il mettait des graines. (02:11:18.07)Il n’était pas aussi hostile aux insectes qu’un jardinier l’eût voulu. (02:11:33.09)Du reste, aucune prétention à la botanique; il ignorait les groupes et le solidisme; il ne cherchait pas le moins du monde à décider entre Tournefort et la méthode naturelle; il ne prenait parti ni pour les utricules contre les cotylédons, ni pour Jussieu contre Linné. (02:12:00.22)Il n’étudiait pas les plantes; il aimait les fleurs. (02:12:23.14)Il respectait beaucoup les savants, il respectait encore plus les ignorants, et, sans jamais manquer à ces deux respects, il arrosait ses plates-bandes chaque soir d’été avec un arrosoir de fer-blanc peint en vert. (02:12:42.15)La maison n’avait pas une porte qui fermât à clef. (02:13:01.21)La porte de la salle à manger qui, nous l’avons dit, donnait de plain-pied sur la place de la cathédrale, était jadis armée de serrures et de verrous comme une porte de prison. (02:13:17.20)L’évêque avait fait ôter toutes ces ferrures, et cette porte, la nuit comme le jour, n’était fermée qu’au loquet. (02:13:38.23)Le premier passant venu, à quelque heure que ce fût, n’avait qu’à la pousser. (02:13:55.06)Dans les commencements, les deux femmes avaient été fort tourmentées de cette porte jamais close; mais M. de Digne leur avait dit: - Faites mettre des verrous à vos chambres, si cela vous plaît. (02:14:15.05)Elles avaient fini par partager sa confiance ou du moins par faire comme si elles la partageaient. (02:14:34.19)Madame Magloire seule avait de temps en temps des frayeurs. (02:14:45.06)Pour ce qui est de l’évêque, on peut trouver sa pensée expliquée ou du moins indiquée dans ces trois lignes écrites par lui sur la marge d’une bible: «Voici la nuance: la porte du médecin ne doit jamais être fermée; la porte du prêtre doit toujours être ouverte.» (02:15:08.02)Sur un autre livre, intitulé Philosophie de la science médicale, il avait écrit cette autre note: «Est-ce que je ne suis pas médecin comme eux? (02:15:36.04)Moi aussi j’ai mes malades; d’abord j’ai les leurs, qu’ils appellent les malades; et puis j’ai les miens, que j’appelle les malheureux.» (02:15:56.07)Ailleurs encore il avait écrit: «Ne demandez pas son nom à qui vous demande un gîte. (02:16:09.11)C’est surtout celui-là que son nom embarrasse qui a besoin d’asile.» (02:16:20.14)Il advint qu’un digne curé, je ne sais plus si c’était le curé de Couloubroux ou le curé de Pompierry, s’avisa de lui demander un jour, probablement à l’instigation de madame Magloire, si Monseigneur était bien sûr de ne pas commettre jusqu’à un certain point une imprudence en laissant jour et nuit sa porte ouverte à la disposition de qui voulait entrer, et s’il ne craignait pas enfin qu’il n’arrivât quelque malheur dans une maison si peu gardée. (02:16:56.14)L’évêque lui toucha l’épaule avec une gravité douce et lui dit: - Nisi Dominus custodierit domum, in vanum vigilant qui custodiunt eam (02:17:42.03)Puis il parla d’autre chose. (02:18:00.21)Il disait assez volontiers: (02:18:05.12)- Il y a la bravoure du prêtre comme il y a la bravoure du colonel de dragons. Seulement, ajoutait-il, la nôtre doit être tranquille. (02:18:17.00)VII (02:18:29.03)Cravatte (02:18:32.10)Ici se place naturellement un fait que nous ne devons pas omettre, car il est de ceux qui font le mieux voir quel homme c’était que M. l’évêque de Digne. (02:18:44.06)Après la destruction de la bande de Gaspard Bès qui avait infesté les gorges d’Ollioules, un de ses lieutenants, Cravatte, se réfugia dans la montagne. (02:19:07.19)Il se cacha quelque temps avec ses bandits, reste de la troupe de Gaspard Bès, dans le comté de Nice, puis gagna le Piémont, et tout à coup reparut en France, du côté de Barcelonnette. (02:19:34.02)On le vit à Jauziers d’abord, puis aux Tuiles. (02:19:53.14)Il se cacha dans les cavernes du Joug-de-l’Aigle, et de là il descendait vers les hameaux et les villages par les ravins de l’Ubaye et de l’Ubayette. (02:20:07.13)Il osa même pousser jusqu’à Embrun, pénétra une nuit dans la cathédrale et dévalisa la sacristie. (02:20:25.16)Ses brigandages désolaient le pays. (02:20:36.03)On mit la gendarmerie à ses trousses, mais en vain. (02:20:44.03)Il échappait toujours; quelquefois il résistait de vive force. (02:20:54.13)C’était un hardi misérable. (02:21:02.00)Au milieu de toute cette terreur, l’évêque arriva. (02:21:08.07)Il faisait sa tournée. (02:21:13.20)Au Chastelar, le maire vint le trouver et l’engagea à rebrousser chemin. (02:21:19.15)Cravatte tenait la montagne jusqu’à l’Arche, et au-delà. Il y avait danger, même avec une escorte. (02:21:36.01)C’était exposer inutilement trois ou quatre malheureux gendarmes. (02:21:53.23)- Aussi, dit l’évêque, je compte aller sans escorte. (02:21:59.10)- Y pensez-vous, monseigneur? (02:22:07.18)s’écria le maire. (02:22:13.18)- J’y pense tellement, que je refuse absolument les gendarmes et que je vais partir dans une heure. (02:22:22.23)- Partir? (02:22:34.10)- Partir. (02:22:36.02)- Seul? (02:22:37.12)- Seul. (02:22:40.00)- Monseigneur! vous ne ferez pas cela. (02:22:45.15)- Il y a là, dans la montagne, reprit l’évêque, une humble petite commune grande comme ça, que je n’ai pas vue depuis trois ans. (02:22:58.18)Ce sont mes bons amis. De doux et honnêtes bergers. (02:23:13.09)Ils possèdent une chèvre sur trente qu’ils gardent. (02:23:21.21)Ils font de fort jolis cordons de laine de diverses couleurs, et ils jouent des airs de montagne sur de petites flûtes à six trous. (02:23:34.20)Ils ont besoin qu’on leur parle de temps en temps du bon Dieu. (02:23:47.10)Que diraient-ils d’un évêque qui a peur? (02:23:54.03)Que diraient-ils si je n’y allais pas? (02:24:00.15)- Mais, monseigneur, les brigands! (02:24:07.10)Si vous rencontrez les brigands! (02:24:13.00)- Tiens, dit l’évêque, j’y songe. (02:24:17.05)Vous avez raison. (02:24:23.01)Je puis les rencontrer. (02:24:26.21)Eux aussi doivent avoir besoin qu’on leur parle du bon Dieu. (02:24:32.18)- Monseigneur! mais c’est une bande! (02:24:40.15)c’est un troupeau de loups! (02:24:46.16)- Monsieur le maire, c’est peut-être précisément de ce troupeau que Jésus me fait le pasteur. (02:24:56.06)Qui sait les voies de la Providence? (02:25:07.01)- Monseigneur, ils vous dévaliseront. (02:25:13.09)- Je n’ai rien. (02:25:17.17)- Ils vous tueront. (02:25:20.20)- Un vieux bonhomme de prêtre qui passe en marmottant ses momeries? (02:25:27.20)Bah! (02:25:34.07)à quoi bon? (02:25:36.20)- Ah! mon Dieu! si vous alliez les rencontrer! (02:25:45.17)- Je leur demanderai l’aumône pour mes pauvres. (02:25:52.15)- Monseigneur, n’y allez pas, au nom du ciel! (02:26:00.11)vous exposez votre vie. (02:26:07.12)- Monsieur le maire, dit l’évêque, n’est-ce décidément que cela? (02:26:15.06)Je ne suis pas en ce monde pour garder ma vie, mais pour garder les âmes. (02:26:25.13)Il fallut le laisser faire. (02:26:33.04)Il partit, accompagné seulement d’un enfant qui s’offrit à lui servir de guide. (02:26:43.02)Son obstination fit bruit dans le pays, et effraya très fort. (02:26:54.07)Il ne voulut emmener ni sa sœur ni madame Magloire. (02:27:04.10)Il traversa la montagne à mulet, ne rencontra personne, et arriva sain et sauf chez ses «bons amis» les bergers. (02:27:18.03)Il y resta quinze jours, prêchant, administrant, enseignant, moralisant. (02:27:35.18)Lorsqu’il fut proche de son départ, il résolut de chanter pontificalement un Te Deum. Il en parla au curé. (02:27:52.20)Mais comment faire? pas d’ornements épiscopaux. (02:28:05.20)On ne pouvait mettre à sa disposition qu’une chétive sacristie de village avec quelques vieilles chasubles de damas usé ornées de galons faux. (02:28:20.03)- Bah! dit l’évêque. (02:28:33.06)Monsieur le curé, annonçons toujours au prône notre Te Deum. (02:28:40.08)Cela s’arrangera. (02:28:48.07)On chercha dans les églises d’alentour. (02:28:54.10)Toutes les magnificences de ces humbles paroisses réunies n’auraient pas suffi à vêtir convenablement un chantre de cathédrale. (02:29:07.04)Comme on était dans cet embarras, une grande caisse fut apportée et déposée au presbytère pour M. l’évêque par deux cavaliers inconnus qui repartirent sur-le-champ. (02:29:27.16)On ouvrit la caisse; elle contenait une chape de drap d’or, une mitre ornée de diamants, une croix archiépiscopale, une crosse magnifique, tous les vêtements pontificaux volés un mois auparavant au trésor de Notre-Dame d’Embrun. (02:29:56.13)Dans la caisse, il y avait un papier sur lequel étaient écrits ces mots: Cravatte à monseigneur Bienvenu. (02:30:22.16)- Quand je disais que cela s’arrangerait! dit l’évêque. (02:30:34.20)Puis il ajouta en souriant: - À qui se contente d’un surplis de curé, Dieu envoie une chape d’archevêque. (02:30:48.18)- Monseigneur, murmura le curé en hochant la tête avec un sourire, Dieu, ou le diable. (02:31:05.21)L’évêque regarda fixement le curé et reprit avec autorité: (02:31:17.15)- Dieu! (02:31:24.13)Quand il revint au Chastelar, et tout le long de la route, on venait le regarder par curiosité. (02:31:32.06)Il retrouva au presbytère du Chastelar mademoiselle Baptistine et madame Magloire qui l’attendaient, et il dit à sa sœur: - Eh bien, avais-je raison? (02:31:52.03)Le pauvre prêtre est allé chez ces pauvres montagnards les mains vides, il en revient les mains pleines. (02:32:11.09)J’étais parti n’emportant que ma confiance en Dieu; je rapporte le trésor d’une cathédrale. (02:32:26.18)Le soir, avant de se coucher, il dit encore: - Ne craignons jamais les voleurs ni les meurtriers. (02:32:41.23)Ce sont là les dangers du dehors, les petits dangers. (02:32:53.16)Craignons-nous nous-mêmes. (02:32:59.19)Les préjugés, voilà les voleurs; les vices, voilà les meurtriers. (02:33:09.04)Les grands dangers sont au dedans de nous. (02:33:16.22)Qu’importe ce qui menace notre tête ou notre bourse! (02:33:24.10)Ne songeons qu’à ce qui menace notre âme. (02:33:31.12)Puis se tournant vers sa sœur: - Ma sœur, de la part du prêtre jamais de précaution contre le prochain. (02:33:44.07)Ce que le prochain fait, Dieu le permet. (02:33:56.09)Bornons-nous à prier Dieu quand nous croyons qu’un danger arrive sur nous. (02:34:04.19)Prions-le, non pour nous, mais pour que notre frère ne tombe pas en faute à notre occasion. (02:34:18.03)Du reste, les événements étaient rares dans son existence. (02:34:30.17)Nous racontons ceux que nous savons; mais d’ordinaire il passait sa vie à faire toujours les mêmes choses aux mêmes moments. (02:34:43.02)Un mois de son année ressemblait à une heure de sa journée. (02:34:54.23)Quant à ce que devint «le trésor» de la cathédrale d’Embrun, on nous embarrasserait de nous interroger là-dessus. (02:35:07.06)C’étaient là de bien belles choses, et bien tentantes, et bien bonnes à voler au profit des malheureux. (02:35:22.07)Volées, elles l’étaient déjà d’ailleurs. (02:35:36.12)La moitié de l’aventure était accomplie; il ne restait plus qu’à changer la direction du vol, et qu’à lui faire faire un petit bout de chemin du côté des pauvres. (02:35:51.05)Nous n’affirmons rien du reste à ce sujet. (02:36:06.07)Seulement on a trouvé dans les papiers de l’évêque une note assez obscure qui se rapporte peut-être à cette affaire, et qui est ainsi conçue: La question est de savoir si cela doit faire retour à la cathédrale ou à l’hôpital. (02:36:21.16)VIII (02:36:43.04)Philosophie après boire Le sénateur dont il a été parlé plus haut était un homme entendu qui avait fait son chemin avec une rectitude inattentive à toutes ces rencontres qui font obstacle et qu’on nomme conscience, foi jurée, justice, devoir; il avait marché droit à son but et sans broncher une seule fois dans la ligne de son avancement et de son intérêt. (02:37:13.05)C’était un ancien procureur, attendri par le succès, pas méchant homme du tout, rendant tous les petits services qu’il pouvait à ses fils, à ses gendres, à ses parents, même à des amis; ayant sagement pris de la vie les bons côtés, les bonnes occasions, les bonnes aubaines. (02:37:56.06)Le reste lui semblait assez bête. (02:38:22.06)Il était spirituel, et juste assez lettré pour se croire un disciple d’Épicure en n’étant peut-être qu’un produit de Pigault-Lebrun. (02:38:35.10)Il riait volontiers, et agréablement, des choses infinies et éternelles, et des «billevesées du bonhomme évêque». (02:38:56.14)Il en riait quelquefois, avec une aimable autorité, devant M. Myriel lui-même, qui écoutait. (02:39:13.00)À je ne sais plus quelle cérémonie demi-officielle, le comte (ce sénateur) et M. Myriel durent dîner chez le préfet. (02:39:30.07)Au dessert, le sénateur, un peu égayé, quoique toujours digne, s’écria: (02:39:46.12)- Parbleu, monsieur l’évêque, causons. (02:39:58.10)Un sénateur et un évêque se regardent difficilement sans cligner de l’œil. (02:40:07.21)Nous sommes deux augures. (02:40:15.13)Je vais vous faire un aveu. (02:40:19.22)J’ai ma philosophie. (02:40:25.00)- Et vous avez raison, répondit l’évêque. (02:40:31.11)Comme on fait sa philosophie on se couche. (02:40:37.22)Vous êtes sur le lit de pourpre, monsieur le sénateur. (02:40:46.21)Le sénateur, encouragé, reprit: (02:40:53.16)- Soyons bons enfants. (02:41:01.04)- Bons diables même, dit l’évêque. (02:41:04.11)- Je vous déclare, reprit le sénateur, que le marquis d’Argens, Pyrrhon, Hobbes et M. Naigeon ne sont pas des maroufles. (02:41:17.15)J’ai dans ma bibliothèque tous mes philosophes dorés sur tranche. (02:41:31.11)- Comme vous-même, monsieur le comte, interrompit l’évêque. (02:41:41.23)Le sénateur poursuivit: (02:41:48.06)- Je hais Diderot; c’est un idéologue, un déclamateur et un révolutionnaire, au fond croyant en Dieu, et plus bigot que Voltaire. (02:41:59.13)Voltaire s’est moqué de Needham, et il a eu tort; car les anguilles de Needham prouvent que Dieu est inutile. (02:42:20.17)Une goutte de vinaigre dans une cuillerée de pâte de farine supplée le fiat lux. (02:42:33.11)Supposez la goutte plus grosse et la cuillerée plus grande, vous avez le monde. (02:42:45.01)L’homme, c’est l’anguille. (02:42:52.23)Alors à quoi bon le Père éternel? (02:42:57.12)Monsieur l’évêque, l’hypothèse Jéhovah me fatigue. (02:43:05.10)Elle n’est bonne qu’à produire des gens maigres qui songent creux. (02:43:13.03)À bas ce grand Tout qui me tracasse! (02:43:22.05)Vive Zéro qui me laisse tranquille! (02:43:28.21)De vous à moi, et pour vider mon sac, et pour me confesser à mon pasteur comme il convient, je vous avoue que j’ai du bon sens. (02:43:42.01)Je ne suis pas fou de votre Jésus qui prêche à tout bout de champ le renoncement et le sacrifice. Conseil d’avare à des gueux. (02:44:03.06)Renoncement! pourquoi? (02:44:18.15)Sacrifice! à quoi? (02:44:24.05)Je ne vois pas qu’un loup s’immole au bonheur d’un autre loup. (02:44:31.13)Restons donc dans la nature. (02:44:39.18)Nous sommes au sommet; ayons la philosophie supérieure. (02:44:47.18)Que sert d’être en haut, si l’on ne voit pas plus loin que le bout du nez des autres? (02:44:57.15)Vivons gaîment. (02:45:06.02)La vie, c’est tout. (02:45:10.09)Que l’homme ait un autre avenir, ailleurs, là-haut, là-bas, quelque part, je n’en crois pas un traître mot. (02:45:21.15)Ah! l’on me recommande le sacrifice et le renoncement, je dois prendre garde à tout ce que je fais, il faut que je me casse la tête sur le bien et le mal, sur le juste et l’injuste, sur le fas et le nefas Pourquoi? parce que j’aurai à rendre compte de mes actions. (02:45:52.22)Quand? après ma mort. (02:46:16.19)Quel bon rêve! (02:46:20.04)Après ma mort, bien fin qui me pincera. (02:46:26.01)Faites donc saisir une poignée de cendre par une main d’ombre. (02:46:35.09)Disons le vrai, nous qui sommes des initiés et qui avons levé la jupe d’Isis: il n’y a ni bien, ni mal; il y a de la végétation. (02:46:51.15)Cherchons le réel. (02:47:05.01)Creusons tout à fait. (02:47:11.14)Allons au fond, que diable! (02:47:16.21)Il faut flairer la vérité, fouiller sous terre, et la saisir. (02:47:25.20)Alors elle vous donne des joies exquises. (02:47:34.03)Alors vous devenez fort, et vous riez. (02:47:40.18)Je suis carré par la base, moi. (02:47:47.11)Monsieur l’évêque, l’immortalité de l’homme est un écoute-s’il-pleut. (02:47:55.19)Oh! la charmante promesse! (02:48:07.00)Fiez-vous-y. Le bon billet qu’a Adam! (02:48:14.18)On est âme, on sera ange, on aura des ailes bleues aux omoplates. (02:48:23.10)Aidez-moi donc, n’est-ce pas Tertullien qui dit que les bienheureux iront d’un astre à l’autre? (02:48:36.17)Soit. (02:48:45.14)On sera les sauterelles des étoiles. (02:48:50.02)Et puis, on verra Dieu. (02:48:55.21)Ta ta ta. (02:49:01.03)Fadaises que tous ces paradis. (02:49:06.04)Dieu est une sonnette monstre. (02:49:12.04)Je ne dirais point cela dans le Moniteur, parbleu! mais je le chuchote entre amis. (02:49:21.23)Inter pocula Sacrifier la terre au paradis, c’est lâcher la proie pour l’ombre. (02:49:34.10)Être dupe de l’infini! pas si bête. (02:49:46.01)Je suis néant. (02:49:50.01)Je m’appelle monsieur le comte Néant, sénateur. (02:49:57.23)Étais-je avant ma naissance? (02:50:04.23)Non. (02:50:08.13)Serai-je après ma mort? (02:50:10.20)Non. (02:50:15.08)Que suis-je? un peu de poussière agrégée par un organisme. (02:50:20.14)Qu’ai-je à faire sur cette terre? (02:50:28.09)J’ai le choix. (02:50:32.14)Souffrir ou jouir. (02:50:38.09)Où me mènera la souffrance? (02:50:41.03)Au néant. (02:50:44.22)Mais j’aurai souffert. (02:50:47.08)Où me mènera la jouissance? (02:50:53.12)Au néant. (02:50:57.08)Mais j’aurai joui. (02:50:59.07)Mon choix est fait. (02:51:05.09)Il faut être mangeant ou mangé. (02:51:10.01)Je mange. (02:51:14.02)Mieux vaut être la dent que l’herbe. (02:51:18.15)Telle est ma sagesse. (02:51:23.21)Après quoi, va comme je te pousse, le fossoyeur est là, le Panthéon pour nous autres, tout tombe dans le grand trou. (02:51:35.16)Fin. (02:51:45.22)Finis. (02:51:48.04)Liquidation totale. (02:51:51.18)Ceci est l’endroit de l’évanouissement. (02:51:56.19)La mort est morte, croyez-moi. (02:52:02.16)Qu’il y ait là quelqu’un qui ait quelque chose à me dire, je ris d’y songer. (02:52:10.20)Invention de nourrices. (02:52:19.05)Croquemitaine pour les enfants, Jéhovah pour les hommes. (02:52:23.23)Non, notre lendemain est de la nuit. (02:52:32.02)Derrière la tombe, il n’y a plus que des néants égaux. (02:52:39.10)Vous avez été Sardanapale, vous avez été Vincent de Paul, cela fait le même rien. (02:52:50.15)Voilà le vrai. (02:52:58.08)Donc vivez, par-dessus tout. (02:53:03.11)Usez de votre moi pendant que vous le tenez. (02:53:10.05)En vérité, je vous le dis, monsieur l’évêque, j’ai ma philosophie, et j’ai mes philosophes. (02:53:21.21)Je ne me laisse pas enguirlander par des balivernes. (02:53:33.18)Après ça, il faut bien quelque chose à ceux qui sont en bas, aux va-nu-pieds, aux gagne-petit, aux misérables. (02:53:46.17)On leur donne à gober les légendes, les chimères, l’âme, l’immortalité, le paradis, les étoiles. (02:54:05.13)Ils mâchent cela. (02:54:16.16)Ils le mettent sur leur pain sec. (02:54:21.06)Qui n’a rien a le bon Dieu. (02:54:26.01)C’est bien le moins. (02:54:31.17)Je n’y fais point obstacle, mais je garde pour moi monsieur Naigeon. (02:54:39.18)Le bon Dieu est bon pour le peuple. (02:54:48.11)L’évêque battit des mains. (02:54:53.13)- Voilà parler! s’écria-t-il. (02:55:00.00)L’excellente chose, et vraiment merveilleuse, que ce matérialisme-là! (02:55:08.23)Ne l’a pas qui veut. (02:55:15.15)Ah! quand on l’a, on n’est plus dupe; on ne se laisse pas bêtement exiler comme Caton, ni lapider comme Étienne, ni brûler vif comme Jeanne d’Arc. (02:55:33.04)Ceux qui ont réussi à se procurer ce matérialisme admirable ont la joie de se sentir irresponsables, et de penser qu’ils peuvent dévorer tout, sans inquiétude, les places, les sinécures, les dignités, le pouvoir bien ou mal acquis, les palinodies lucratives, les trahisons utiles, les savoureuses capitulations de conscience, et qu’ils entreront dans la tombe, leur digestion faite. (02:56:17.07)Comme c’est agréable! (02:56:47.17)Je ne dis pas cela pour vous, monsieur le sénateur. (02:56:54.10)Cependant il m’est impossible de ne point vous féliciter. (02:57:02.20)Vous autres grands seigneurs, vous avez, vous le dites, une philosophie à vous et pour vous, exquise, raffinée, accessible aux riches seuls, bonne à toutes les sauces, assaisonnant admirablement les voluptés de la vie. (02:57:26.02)Cette philosophie est prise dans les profondeurs et déterrée par des chercheurs spéciaux. (02:57:49.06)Mais vous êtes bons princes, et vous ne trouvez pas mauvais que la croyance au bon Dieu soit la philosophie du peuple, à peu près comme l’oie aux marrons est la dinde aux truffes du pauvre. (02:58:09.01)IX (02:58:25.05)Le frère raconté par la sœur (02:58:29.23)Pour donner une idée du ménage intérieur de M. l’évêque de Digne et de la façon dont ces deux saintes filles subordonnaient leurs actions, leurs pensées, même leurs instincts de femmes aisément effrayées, aux habitudes et aux intentions de l’évêque, sans qu’il eût même à prendre la peine de parler pour les exprimer, nous ne pouvons mieux faire que de transcrire ici une lettre de mademoiselle Baptistine à madame la vicomtesse de Boischevron, son amie d’enfance. (02:59:03.16)Cette lettre est entre nos mains. (02:59:39.23)«Digne, 16 décembre 18... (02:59:46.12)«Ma bonne madame, pas un jour ne se passe sans que nous parlions de vous. (02:59:55.22)C’est assez notre habitude, mais il y a une raison de plus. (03:00:05.22)Figurez-vous qu’en lavant et époussetant les plafonds et les murs, madame Magloire a fait des découvertes; maintenant nos deux chambres tapissées de vieux papier blanchi à la chaux ne dépareraient pas un château dans le genre du vôtre. (03:00:27.05)Madame Magloire a déchiré tout le papier. (03:00:46.22)Il y avait des choses dessous. (03:00:53.04)Mon salon, où il n’y a pas de meubles, et dont nous nous servons pour étendre le linge après les lessives, a quinze pieds de haut, dix-huit de large carrés, un plafond peint anciennement avec dorure, des solives comme chez vous. (03:01:12.04)C’était recouvert d’une toile, du temps que c’était l’hôpital. (03:01:34.23)Enfin des boiseries du temps de nos grand’mères. (03:01:42.13)Mais c’est ma chambre qu’il faut voir. (03:01:49.12)Madame Magloire a découvert, sous au moins dix papiers collés dessus, des peintures, sans être bonnes, qui peuvent se supporter. (03:02:03.04)C’est Télémaque reçu chevalier par Minerve, c’est lui encore dans les jardins. Le nom m’échappe. (03:02:22.05)Enfin où les dames romaines se rendaient une seule nuit. (03:02:33.07)Que vous dirai-je? j’ai des romains, des romaines (ici un mot illisible), et toute la suite. (03:02:46.13)Madame Magloire a débarbouillé tout cela, et cet été elle va réparer quelques petites avaries, revenir le tout, et ma chambre sera un vrai musée. (03:03:04.03)Elle a trouvé aussi dans un coin du grenier deux consoles en bois, genre ancien. (03:03:21.19)On demandait deux écus de six livres pour les redorer, mais il vaut bien mieux donner cela aux pauvres; d’ailleurs c’est fort laid, et j’aimerais mieux une table ronde en acajou. (03:03:40.16)«Je suis toujours bien heureuse. (03:03:57.11)Mon frère est si bon. (03:04:01.22)Il donne tout ce qu’il a aux indigents et aux malades. (03:04:08.09)Nous sommes très gênés. (03:04:13.12)Le pays est dur l’hiver, et il faut bien faire quelque chose pour ceux qui manquent. (03:04:21.21)Nous sommes à peu près chauffés et éclairés. (03:04:31.08)Vous voyez que ce sont de grandes douceurs. (03:04:38.10)«Mon frère a ses habitudes à lui. (03:04:44.04)Quand il cause, il dit qu’un évêque doit être ainsi. (03:04:51.11)Figurez-vous que la porte de la maison n’est jamais fermée. (03:05:00.00)Entre qui veut, et l’on est tout de suite chez mon frère. (03:05:09.01)Il ne craint rien, même la nuit. (03:05:17.09)C’est là sa bravoure à lui, comme il dit. (03:05:24.06)«Il ne veut pas que je craigne pour lui, ni que madame Magloire craigne. (03:05:33.01)Il s’expose à tous les dangers, et il ne veut même pas que nous ayons l’air de nous en apercevoir. (03:05:44.17)Il faut savoir le comprendre. (03:05:54.21)«Il sort par la pluie, il marche dans l’eau, il voyage en hiver. (03:06:03.17)Il n’a pas peur de la nuit, des routes suspectes ni des rencontres. (03:06:14.16)«L’an dernier, il est allé tout seul dans un pays de voleurs. (03:06:25.00)Il n’a pas voulu nous emmener. (03:06:31.15)Il est resté quinze jours absent. (03:06:36.07)À son retour, il n’avait rien eu, on le croyait mort, et il se portait bien, et il a dit: “Voilà comme on m’a volé!” (03:06:48.21)Et il a ouvert une malle pleine de tous les bijoux de la cathédrale d’Embrun, que les voleurs lui avaient donnés. (03:07:05.17)«Cette fois-là, en revenant, comme j’étais allée à sa rencontre à deux lieues avec d’autres de ses amis, je n’ai pu m’empêcher de le gronder un peu, en ayant soin de ne parler que pendant que la voiture faisait du bruit, afin que personne autre ne pût entendre. (03:07:31.14)«Dans les premiers temps, je me disais: il n’y a pas de dangers qui l’arrêtent, il est terrible. (03:07:53.09)À présent j’ai fini par m’y accoutumer. (03:08:03.20)Je fais signe à madame Magloire pour qu’elle ne le contrarie pas. (03:08:12.04)Il se risque comme il veut. (03:08:19.06)Moi j’emmène madame Magloire, je rentre dans ma chambre, je prie pour lui, et je m’endors. (03:08:30.13)Je suis tranquille, parce que je sais bien que s’il lui arrivait malheur, ce serait ma fin. (03:08:44.20)Je m’en irais au bon Dieu avec mon frère et mon évêque. (03:08:56.05)Madame Magloire a eu plus de peine que moi à s’habituer à ce qu’elle appelait ses imprudences. (03:09:06.22)Mais à présent le pli est pris. (03:09:17.01)Nous prions toutes les deux, nous avons peur ensemble, et nous nous endormons. (03:09:25.19)Le diable entrerait dans la maison qu’on le laisserait faire. (03:09:34.17)Après tout, que craignons-nous dans cette maison? (03:09:43.18)Il y a toujours quelqu’un avec nous, qui est le plus fort. (03:09:53.00)Le diable peut y passer, mais le bon Dieu l’habite. (03:10:01.10)«Voilà qui me suffit. (03:10:07.17)Mon frère n’a plus même besoin de me dire un mot maintenant. (03:10:13.19)Je le comprends sans qu’il parle, et nous nous abandonnons à la Providence. (03:10:23.18)«Voilà comme il faut être avec un homme qui a du grand dans l’esprit. (03:10:35.15)«J’ai questionné mon frère pour le renseignement que vous me demandez sur la famille de Faux. (03:10:47.12)Vous savez comme il sait tout et comme il a des souvenirs, car il est toujours très bon royaliste. (03:11:02.04)C’est de vrai une très ancienne famille normande de la généralité de Caen. Il y a cinq cents ans d’un Raoul de Faux, d’un Jean de Faux et d’un Thomas de Faux, qui étaient des gentilshommes, dont un seigneur de Rochefort. (03:11:25.05)Le dernier était Guy-Étienne-Alexandre, et était maître de camp, et quelque chose dans les chevaux-légers de Bretagne. (03:11:50.14)Sa fille Marie-Louise a épousé Adrien-Charles de Gramont, fils du duc Louis de Gramont, pair de France, colonel des gardes françaises et lieutenant général des armées. (03:12:12.13)On écrit Faux, Fauq et Faoucq. (03:12:29.16)«Bonne madame, recommandez-nous aux prières de votre saint parent, M. le cardinal. (03:12:40.17)Quant à votre chère Sylvanie, elle a bien fait de ne pas prendre les courts instants qu’elle passe près de vous pour m’écrire. (03:12:55.11)Elle se porte bien, travaille selon vos désirs, m’aime toujours. (03:13:09.23)C’est tout ce que je veux. (03:13:16.08)Son souvenir par vous m’est arrivé. Je m’en trouve heureuse. (03:13:24.04)Ma santé n’est pas trop mauvaise, et cependant je maigris tous les jours davantage. (03:13:36.19)Adieu, le papier me manque et me force de vous quitter. (03:13:46.20)Mille bonnes choses. (03:13:54.14)«Baptistine. (03:13:58.21)«P.S. Madame votre belle-sœur est toujours ici avec sa jeune famille. Votre petit-neveu est charmant. (03:14:09.22)Savez-vous qu’il a cinq ans bientôt! (03:14:16.05)Hier il a vu passer un cheval auquel on avait mis des genouillères, et il disait: “Qu’est-ce qu’il a donc aux genoux?” (03:14:27.23)Il est si gentil, cet enfant! (03:14:40.13)Son petit frère traîne un vieux balai dans l’appartement comme une voiture, et dit: “Hu!”» (03:14:49.13)Comme on le voit par cette lettre, ces deux femmes savaient se plier aux façons d’être de l’évêque avec ce génie particulier de la femme qui comprend l’homme mieux que l’homme ne se comprend. (03:15:09.07)L’évêque de Digne, sous cet air doux et candide qui ne se démentait jamais, faisait parfois des choses grandes, hardies et magnifiques, sans paraître même s’en douter. Elles en tremblaient, mais elles le laissaient faire. (03:15:39.23)Quelquefois madame Magloire essayait une remontrance avant; jamais pendant ni après. (03:16:05.03)Jamais on ne le troublait, ne fût-ce que par un signe, dans une action commencée. (03:16:19.19)À de certains moments, sans qu’il eût besoin de le dire, lorsqu’il n’en avait peut-être pas lui-même conscience, tant sa simplicité était parfaite, elles sentaient vaguement qu’il agissait comme évêque; alors elles n’étaient plus que deux ombres dans la maison. (03:16:44.23)Elles le servaient passivement, et, si c’était obéir que de disparaître, elles disparaissaient. (03:17:11.05)Elles savaient, avec une admirable délicatesse d’instinct, que certaines sollicitudes peuvent gêner. (03:17:25.09)Aussi, même le croyant en péril, elles comprenaient, je ne dis pas sa pensée, mais sa nature, jusqu’au point de ne plus veiller sur lui. (03:17:44.13)Elles le confiaient à Dieu. (03:17:58.12)D’ailleurs Baptistine disait, comme on vient de le lire, que la fin de son frère serait la sienne. (03:18:08.13)Madame Magloire ne le disait pas, mais elle le savait. (03:18:19.23)X (03:18:25.10)L’évêque en présence d’une lumière inconnue (03:18:28.22)À une époque un peu postérieure à la date de la lettre citée dans les pages précédentes, il fit une chose, à en croire toute la ville, plus risquée encore que sa promenade à travers les montagnes des bandits. (03:18:47.12)Il y avait près de Digne, dans la campagne, un homme qui vivait solitaire. (03:19:09.07)Cet homme, disons tout de suite le gros mot, était un ancien conventionnel. (03:19:19.07)Il se nommait G. (03:19:26.18)On parlait du conventionnel G. dans le petit monde de Digne avec une sorte d’horreur. (03:19:32.18)Un conventionnel, vous figurez-vous cela? (03:19:47.09)Cela existait du temps qu’on se tutoyait et qu’on disait: citoyen. (03:19:53.05)Cet homme était à peu près un monstre. (03:20:02.16)Il n’avait pas voté la mort du roi, mais presque. (03:20:09.09)C’était un quasi-régicide. (03:20:16.04)Il avait été terrible. (03:20:21.02)Comment, au retour des princes légitimes, n’avait-on pas traduit cet homme-là devant une cour prévôtale? (03:20:31.13)On ne lui eût pas coupé la tête, si vous voulez, il faut de la clémence, soit; mais un bon bannissement à vie. (03:20:49.01)Un exemple enfin! etc., etc. (03:21:04.22)C’était un athée d’ailleurs, comme tous ces gens-là. (03:21:09.08)- Commérages des oies sur le vautour. (03:21:21.09)Était-ce du reste un vautour que G.? (03:21:26.19)Oui, si l’on en jugeait par ce qu’il y avait de farouche dans sa solitude. (03:21:35.00)N’ayant pas voté la mort du roi, il n’avait pas été compris dans les décrets d’exil et avait pu rester en France. (03:21:49.06)Il habitait, à trois quarts d’heure de la ville, loin de tout hameau, loin de tout chemin, on ne sait quel repli perdu d’un vallon très sauvage. (03:22:09.23)Il avait là, disait-on, une espèce de champ, un trou, un repaire. (03:22:30.07)Pas de voisins; pas même de passants. (03:22:39.16)Depuis qu’il demeurait dans ce vallon, le sentier qui y conduisait avait disparu sous l’herbe. (03:22:50.06)On parlait de cet endroit-là comme de la maison du bourreau. (03:23:01.04)Pourtant l’évêque songeait, et de temps en temps regardait l’horizon à l’endroit où un bouquet d’arbres marquait le vallon du vieux conventionnel, et il disait: - Il y a là une âme qui est seule. (03:23:19.17)Et au fond de sa pensée il ajoutait: «Je lui dois ma visite.» (03:23:40.19)Mais, avouons-le, cette idée, au premier abord naturelle, lui apparaissait, après un moment de réflexion, comme étrange et impossible, et presque repoussante. (03:23:59.21)Car, au fond, il partageait l’impression générale, et le conventionnel lui inspirait, sans qu’il s’en rendît clairement compte, ce sentiment qui est comme la frontière de la haine et qu’exprime si bien le mot éloignement. (03:24:30.10)Toutefois, la gale de la brebis doit-elle faire reculer le pasteur? (03:24:54.04)Non. (03:24:59.23)Mais quelle brebis! (03:25:02.16)Le bon évêque était perplexe. (03:25:07.02)Quelquefois il allait de ce côté-là, puis il revenait. (03:25:14.12)Un jour enfin le bruit se répandit dans la ville qu’une façon de jeune pâtre qui servait le conventionnel G. dans sa bauge était venu chercher un médecin; que le vieux scélérat se mourait, que la paralysie le gagnait, et qu’il ne passerait pas la nuit. (03:25:37.08)- Dieu merci! (03:25:56.23)ajoutaient quelques-uns. (03:26:00.07)L’évêque prit son bâton, mit son pardessus à cause de sa soutane un peu trop usée, comme nous l’avons dit, et aussi à cause du vent du soir qui ne devait pas tarder à souffler, et partit. (03:26:15.20)Le soleil déclinait et touchait presque à l’horizon, quand l’évêque arriva à l’endroit excommunié. (03:26:36.19)Il reconnut avec un certain battement de cœur qu’il était près de la tanière. (03:26:50.07)Il enjamba un fossé, franchit une haie, leva un échalier, entra dans un courtil délabré, fit quelques pas assez hardiment, et tout à coup, au fond de la friche, derrière une haute broussaille, il aperçut la caverne. (03:27:13.16)C’était une cabane toute basse, indigente, petite et propre, avec une treille clouée à la façade. (03:27:42.19)Devant la porte, dans une vieille chaise à roulettes, fauteuil du paysan, il y avait un homme en cheveux blancs qui souriait au soleil. (03:28:00.23)Près du vieillard assis se tenait debout un jeune garçon, le petit pâtre. (03:28:15.10)Il tendait au vieillard une jatte de lait. (03:28:22.14)Pendant que l’évêque regardait, le vieillard éleva la voix: - Merci, dit-il, je n’ai plus besoin de rien. (03:28:35.14)Et son sourire quitta le soleil pour s’arrêter sur l’enfant. (03:28:47.20)L’évêque s’avança. (03:28:54.04)Au bruit qu’il fit en marchant, le vieux homme assis tourna la tête, et son visage exprima toute la quantité de surprise qu’on peut avoir après une longue vie. (03:29:08.06)- Depuis que je suis ici, dit-il, voilà la première fois qu’on entre chez moi. (03:29:26.09)Qui êtes-vous, monsieur? (03:29:35.08)L’évêque répondit: (03:29:38.21)- Je me nomme Bienvenu Myriel. (03:29:41.18)- Bienvenu Myriel! j’ai entendu prononcer ce nom. (03:29:51.05)Est-ce que c’est vous que le peuple appelle monseigneur Bienvenu? (03:29:59.15)- C’est moi. (03:30:05.04)Le vieillard reprit avec un demi-sourire: (03:30:09.08)- En ce cas, vous êtes mon évêque? (03:30:15.17)- Un peu. (03:30:19.22)- Entrez, monsieur. (03:30:24.05)Le conventionnel tendit la main à l’évêque, mais l’évêque ne la prit pas. (03:30:31.13)L’évêque se borna à dire: (03:30:39.22)- Je suis satisfait de voir qu’on m’avait trompé. (03:30:43.17)Vous ne me semblez, certes, pas malade. (03:30:54.16)- Monsieur, répondit le vieillard, je vais guérir. (03:31:02.18)Il fit une pause et dit: (03:31:09.20)- Je mourrai dans trois heures. (03:31:15.02)Puis il reprit: - Je suis un peu médecin; je sais de quelle façon la dernière heure vient. (03:31:25.20)Hier, je n’avais que les pieds froids; aujourd’hui, le froid a gagné les genoux; maintenant je le sens qui monte jusqu’à la ceinture; quand il sera au cœur, je m’arrêterai. (03:31:48.02)Le soleil est beau, n’est-ce pas? je me suis fait rouler dehors pour jeter un dernier coup d’œil sur les choses, vous pouvez me parler, cela ne me fatigue point. (03:32:15.20)Vous faites bien de venir regarder un homme qui va mourir. (03:32:28.23)Il est bon que ce moment-là ait des témoins. (03:32:37.03)On a des manies; j’aurais voulu aller jusqu’à l’aube. Mais je sais que j’en ai à peine pour trois heures. (03:32:49.04)Il fera nuit. (03:32:59.17)Au fait, qu’importe! (03:33:04.07)Finir est une affaire simple. (03:33:09.15)On n’a pas besoin du matin pour cela. (03:33:15.02)Soit. (03:33:19.11)Je mourrai à la belle étoile. (03:33:23.06)Le vieillard se tourna vers le pâtre. (03:33:28.19)- Toi, va te coucher. (03:33:39.19)Tu as veillé l’autre nuit. (03:33:41.23)Tu es fatigué. (03:33:43.20)L’enfant rentra dans la cabane. (03:33:46.22)Le vieillard le suivit des yeux et ajouta comme se parlant à lui-même: - Pendant qu’il dormira, je mourrai. (03:33:57.18)Les deux sommeils peuvent faire bon voisinage. (03:34:09.11)L’évêque n’était pas ému comme il semble qu’il aurait pu l’être. (03:34:16.18)Il ne croyait pas sentir Dieu dans cette façon de mourir. Disons tout, car les petites contradictions des grands cœurs veulent être indiquées comme le reste, lui qui, dans l’occasion, riait si volontiers de Sa Grandeur, il était quelque peu choqué de ne pas être appelé monseigneur, et il était presque tenté de répliquer: citoyen. (03:34:46.04)Il lui vint une velléité de familiarité bourrue, assez ordinaire aux médecins et aux prêtres, mais qui ne lui était pas habituelle, à lui. (03:35:18.16)Cet homme, après tout, ce conventionnel, ce représentant du peuple, avait été un puissant de la terre; pour la première fois de sa vie peut-être, l’évêque se sentit en humeur de sévérité. (03:35:43.18)Le conventionnel cependant le considérait avec une cordialité modeste, où l’on eût pu démêler l’humilité qui sied quand on est si près de sa mise en poussière. (03:36:10.06)L’évêque, de son côté, quoiqu’il se gardât ordinairement de la curiosité, laquelle, selon lui, était contiguë à l’offense, ne pouvait s’empêcher d’examiner le conventionnel avec une attention qui, n’ayant pas sa source dans la sympathie, lui eût été probablement reprochée par sa conscience vis-à-vis de tout autre homme. (03:36:50.03)Un conventionnel lui faisait un peu l’effet d’être hors la loi, même hors la loi de charité. (03:37:19.13)G., calme, le buste presque droit, la voix vibrante, était un de ces grands octogénaires qui font l’étonnement du physiologiste. (03:37:40.08)La révolution a eu beaucoup de ces hommes proportionnés à l’époque. (03:37:56.21)On sentait dans ce vieillard l’homme à l’épreuve. (03:38:05.11)Si près de sa fin, il avait conservé tous les gestes de la santé. (03:38:15.16)Il y avait dans son coup d’œil clair, dans son accent ferme, dans son robuste mouvement d’épaules, de quoi déconcerter la mort. (03:38:30.18)Azraël, l’ange mahométan du sépulcre, eût rebroussé chemin et eût cru se tromper de porte. (03:38:49.15)G. semblait mourir parce qu’il le voulait bien. (03:39:00.18)Il y avait de la liberté dans son agonie. (03:39:07.15)Les jambes seulement étaient immobiles. (03:39:13.05)Les ténèbres le tenaient par là. (03:39:18.13)Les pieds étaient morts et froids, et la tête vivait de toute la puissance de la vie et paraissait en pleine lumière. (03:39:29.21)G., en ce grave moment, ressemblait à ce roi du conte oriental, chair par en haut, marbre par en bas. (03:39:46.13)Une pierre était là. (03:39:57.03)L’évêque s’y assit. (03:40:00.20)L’exorde fut ex abrupto. (03:40:05.15)- Je vous félicite, dit-il du ton dont on réprimande. (03:40:13.01)Vous n’avez toujours pas voté la mort du roi. (03:40:22.13)Le conventionnel ne parut pas remarquer le sous-entendu amer caché dans ce mot: toujours. (03:40:33.17)Il répondit. (03:40:42.08)Tout sourire avait disparu de sa face. (03:40:47.04)- Ne me félicitez pas trop, monsieur; j’ai voté la fin du tyran. (03:40:56.21)C’était l’accent austère en présence de l’accent sévère. (03:41:08.08)- Que voulez-vous dire? (03:41:14.22)reprit l’évêque. (03:41:19.06)- Je veux dire que l’homme a un tyran, l’ignorance. (03:41:25.04)J’ai voté la fin de ce tyran-là. (03:41:32.07)Ce tyran-là a engendré la royauté qui est l’autorité prise dans le faux, tandis que la science est l’autorité prise dans le vrai. (03:41:44.11)L’homme ne doit être gouverné que par la science. (03:41:57.02)- Et la conscience, ajouta l’évêque. (03:42:03.08)- C’est la même chose. (03:42:08.06)La conscience, c’est la quantité de science innée que nous avons en nous. (03:42:15.16)Monseigneur Bienvenu écoutait, un peu étonné, ce langage très nouveau pour lui. (03:42:27.09)Le conventionnel poursuivit: (03:42:36.18)- Quant à Louis XVI, j’ai dit non. (03:42:40.08)Je ne me crois pas le droit de tuer un homme; mais je me sens le devoir d’exterminer le mal. (03:42:54.01)J’ai voté la fin du tyran. C’est-à-dire la fin de la prostitution pour la femme, la fin de l’esclavage pour l’homme, la fin de la nuit pour l’enfant. (03:43:12.16)En votant la république, j’ai voté cela. (03:43:27.17)J’ai voté la fraternité, la concorde, l’aurore! (03:43:36.21)J’ai aidé à la chute des préjugés et des erreurs. (03:43:44.15)Les écroulements des erreurs et des préjugés font de la lumière. (03:43:53.19)Nous avons fait tomber le vieux monde, nous autres, et le vieux monde, vase des misères, en se renversant sur le genre humain, est devenu une urne de joie. (03:44:10.12)- Joie mêlée, dit l’évêque. (03:44:24.21)- Vous pourriez dire joie troublée, et aujourd’hui, après ce fatal retour du passé qu’on nomme 1814, joie disparue. (03:44:37.09)Hélas, l’œuvre a été incomplète, j’en conviens; nous avons démoli l’ancien régime dans les faits, nous n’avons pu entièrement le supprimer dans les idées. (03:45:02.17)Détruire les abus, cela ne suffit pas; il faut modifier les mœurs. (03:45:19.08)Le moulin n’y est plus, le vent y est encore. (03:45:28.23)- Vous avez démoli. (03:45:34.17)Démolir peut être utile; mais je me défie d’une démolition compliquée de colère. (03:45:43.06)- Le droit a sa colère, monsieur l’évêque, et la colère du droit est un élément du progrès. (03:45:57.05)N’importe, et quoi qu’on en dise, la révolution française est le plus puissant pas du genre humain depuis l’avènement du Christ. (03:46:12.16)Incomplète, soit; mais sublime. (03:46:27.21)Elle a dégagé toutes les inconnues sociales. Elle a adouci les esprits; elle a calmé, apaisé, éclairé; elle a fait couler sur la terre des flots de civilisation. (03:46:46.05)Elle a été bonne. (03:47:00.18)La révolution française, c’est le sacre de l’humanité. (03:47:07.17)L’évêque ne put s’empêcher de murmurer: (03:47:14.18)- Oui? 93! (03:47:21.15)Le conventionnel se dressa sur sa chaise avec une solennité presque lugubre, et, autant qu’un mourant peut s’écrier, il s’écria: - Ah! vous y voilà! 93! (03:47:42.07)J’attendais ce mot-là. (03:47:59.03)Un nuage s’est formé pendant quinze cents ans. Au bout de quinze siècles, il a crevé. (03:48:08.17)Vous faites le procès au coup de tonnerre. (03:48:19.10)L’évêque sentit, sans se l’avouer peut-être, que quelque chose en lui était atteint. (03:48:29.18)Pourtant il fit bonne contenance. (03:48:40.10)Il répondit: (03:48:45.11)- Le juge parle au nom de la justice; le prêtre parle au nom de la pitié, qui n’est autre chose qu’une justice plus élevée. (03:48:56.17)Un coup de tonnerre ne doit pas se tromper. (03:49:08.20)Et il ajouta en regardant fixement le conventionnel. (03:49:13.04)- Louis XVII? (03:49:18.07)Le conventionnel étendit la main et saisit le bras de l’évêque: (03:49:29.05)- Louis XVII! (03:49:36.13)Voyons, sur qui pleurez-vous? Est-ce sur l’enfant innocent? alors, soit. (03:49:46.23)Je pleure avec vous. (03:49:55.03)Est-ce sur l’enfant royal? je demande à réfléchir. (03:50:00.05)Pour moi, le frère de Cartouche, enfant innocent, pendu sous les aisselles en place de Grève jusqu’à ce que mort s’ensuive, pour le seul crime d’avoir été le frère de Cartouche, n’est pas moins douloureux que le petit-fils de Louis XV, enfant innocent, martyrisé dans la tour du Temple pour le seul crime d’avoir été le petit-fils de Louis XV. (03:50:31.16)- Monsieur, dit l’évêque, je n’aime pas ces rapprochements de noms. (03:51:02.18)- Cartouche? (03:51:09.20)Louis XV? (03:51:13.08)pour lequel des deux réclamez-vous? (03:51:17.19)Il y eut un moment de silence. (03:51:23.05)L’évêque regrettait presque d’être venu, et pourtant il se sentait vaguement et étrangement ébranlé. (03:51:33.03)Le conventionnel reprit: (03:51:41.10)- Ah! monsieur le prêtre, vous n’aimez pas les crudités du vrai. (03:51:48.22)Christ les aimait, lui. (03:51:58.19)Il prenait une verge et il époussetait le temple. (03:52:03.22)Son fouet plein d’éclairs était un rude diseur de vérités. (03:52:11.08)Quand il s’écriait: Sinite parvulos..., il ne distinguait pas entre les petits enfants. (03:52:24.02)Il ne se fût pas gêné de rapprocher le dauphin de Barabbas du dauphin d’Hérode. (03:52:36.03)Monsieur, l’innocence est sa couronne à elle-même. (03:52:46.10)L’innocence n’a que faire d’être altesse. (03:52:53.20)Elle est aussi auguste déguenillée que fleurdelysée. (03:53:01.02)- C’est vrai, dit l’évêque à voix basse. (03:53:08.09)- J’insiste, continua le conventionnel G. Vous m’avez nommé Louis XVII. (03:53:18.17)Entendons-nous. (03:53:26.15)Pleurons-nous sur tous les innocents, sur tous les martyrs, sur tous les enfants, sur ceux d’en bas comme sur ceux d’en haut? (03:53:38.11)J’en suis. (03:53:47.09)Mais alors, je vous l’ai dit, il faut remonter plus haut que 93, et c’est avant Louis XVII qu’il faut commencer nos larmes. (03:53:59.21)Je pleurerai sur les enfants des rois avec vous, pourvu que vous pleuriez avec moi sur les petits du peuple. (03:54:16.23)- Je pleure sur tous, dit l’évêque. (03:54:27.18)- Également! s’écria G., et si la balance doit pencher, que ce soit du côté du peuple. (03:54:38.11)Il y a plus longtemps qu’il souffre. (03:54:49.16)Il y eut encore un silence. (03:54:54.14)Ce fut le conventionnel qui le rompit. (03:55:00.07)Il se souleva sur un coude, prit entre son pouce et son index replié un peu de sa joue, comme on fait machinalement lorsqu’on interroge et qu’on juge, et interpella l’évêque avec un regard plein de toutes les énergies de l’agonie. (03:55:19.16)Ce fut presque une explosion. (03:55:38.06)- Oui, monsieur, il y a longtemps que le peuple souffre. (03:55:45.14)Et puis, tenez, ce n’est pas tout cela, que venez-vous me questionner et me parler de Louis XVII? (03:55:58.04)Je ne vous connais pas, moi. (03:56:09.12)Depuis que je suis dans ce pays, j’ai vécu dans cet enclos, seul, ne mettant pas les pieds dehors, ne vient personne que cet enfant qui m’aide. (03:56:22.16)Votre nom est, il est vrai, arrivé confusément jusqu’à moi, et, je dois le dire, pas très mal prononcé; mais cela ne signifie rien; les gens habiles ont tant de manières d’en faire accroire à ce brave bonhomme de peuple. (03:56:51.20)À propos, je n’ai pas entendu le bruit de votre voiture, vous l’aurez sans doute laissée derrière le taillis, là-bas, à l’embranchement de la route. (03:57:19.03)Je ne vous connais pas, vous dis-je. (03:57:32.08)Vous m’avez dit que vous étiez l’évêque, mais cela ne me renseigne point sur votre personne morale. (03:57:42.16)En somme, je vous répète ma question. (03:57:53.18)Qui êtes-vous? (03:57:58.16)Vous êtes un évêque, c’est-à-dire un prince de l’église, un de ces hommes dorés, armoriés, rentés, qui ont de grosses prébendes - l’évêché de Digne, quinze mille francs de fixe, dix mille francs de casuel, total, vingt-cinq mille francs -, qui ont des cuisines, qui ont des livrées, qui font bonne chère, qui mangent des poules d’eau le vendredi, qui se pavanent, laquais devant, laquais derrière, en berline de gala, et qui ont des palais, et qui roulent carrosse au nom de Jésus-Christ qui allait pieds nus! (03:58:40.17)Vous êtes un prélat; rentes, palais, chevaux, valets, bonne table, toutes les sensualités de la vie, vous avez cela comme les autres, et comme les autres vous en jouissez, c’est bien, mais cela en dit trop ou pas assez; cela ne m’éclaire pas sur votre valeur intrinsèque et essentielle, à vous qui venez avec la prétention probable de m’apporter de la sagesse. (03:59:48.10)À qui est-ce que je parle? (04:00:16.14)Qui êtes-vous? (04:00:20.01)L’évêque baissa la tête et répondit: (04:00:24.05)- Vermis sum (04:00:25.22)- Un ver de terre en carrosse! (04:00:33.12)grommela le conventionnel. (04:00:38.21)C’était le tour du conventionnel d’être hautain, et de l’évêque d’être humble. (04:00:46.12)L’évêque reprit avec douceur. - Monsieur, soit. (04:00:57.08)Mais expliquez-moi en quoi mon carrosse, qui est là à deux pas derrière les arbres, en quoi ma bonne table et les poules d’eau que je mange le vendredi, en quoi mes vingt-cinq mille livres de rentes, en quoi mon palais et mes laquais prouvent que la pitié n’est pas une vertu, que la clémence n’est pas un devoir, et que 93 n’a pas été inexorable. (04:01:27.02)Le conventionnel passa la main sur son front comme pour en écarter un nuage. (04:01:54.21)- Avant de vous répondre, dit-il, je vous prie de me pardonner. (04:02:06.16)Je viens d’avoir un tort, monsieur. (04:02:15.05)Vous êtes chez moi, vous êtes mon hôte. Je vous dois courtoisie. (04:02:24.04)Vous discutez mes idées, il sied que je me borne à combattre vos raisonnements. (04:02:35.14)Vos richesses et vos jouissances sont des avantages que j’ai contre vous dans le débat, mais il est de bon goût de ne pas m’en servir. (04:02:51.21)Je vous promets de ne plus en user. (04:03:04.10)- Je vous remercie, dit l’évêque. (04:03:11.07)G. reprit: (04:03:15.02)- Revenons à l’explication que vous me demandiez. (04:03:20.19)Où en étions-nous? (04:03:27.04)Que me disiez-vous? (04:03:30.14)que 93 a été inexorable? (04:03:36.06)- Inexorable, oui, dit l’évêque. (04:03:43.07)Que pensez-vous de Marat battant des mains à la guillotine? (04:03:50.21)- Que pensez-vous de Bossuet chantant le Te Deum sur les dragonnades? (04:03:59.19)La réponse était dure, mais elle allait au but avec la rigidité d’une pointe d’acier. (04:04:11.13)L’évêque en tressaillit; il ne lui vint aucune riposte, mais il était froissé de cette façon de nommer Bossuet. (04:04:27.00)Les meilleurs esprits ont leurs fétiches, et parfois se sentent vaguement meurtris des manques de respect de la logique. (04:04:43.01)Le conventionnel commençait à haleter; l’asthme de l’agonie, qui se mêle aux derniers souffles, lui entrecoupait la voix; cependant il avait encore une parfaite lucidité d’âme dans les yeux. (04:05:05.16)Il continua: (04:05:19.15)- Disons encore quelques mots çà et là, je veux bien. (04:05:24.02)En dehors de la révolution qui, prise dans son ensemble, est une immense affirmation humaine, 93, hélas! est une réplique. (04:05:42.12)Vous le trouvez inexorable, mais toute la monarchie, monsieur? (04:05:57.04)Carrier est un bandit; mais quel nom donnez-vous à Montrevel? (04:06:07.23)Fouquier-Tinville est un gueux, mais quel est votre avis sur Lamoignon-Bâville? (04:06:18.12)Maillard est affreux, mais Saulx-Tavannes, s’il vous plaît? (04:06:30.03)Le père Duchêne est féroce, mais quelle épithète m’accorderez-vous pour le père Letellier? (04:06:42.00)Jourdan-Coupe-Tête est un monstre, mais moindre que M. le marquis de Louvois. (04:06:54.12)Monsieur, monsieur, je plains Marie-Antoinette, archiduchesse et reine, mais je plains aussi cette pauvre femme huguenote qui, en 1685, sous Louis le Grand, monsieur, allaitant son enfant, fut liée, nue jusqu’à la ceinture, à un poteau, l’enfant tenu à distance; le sein se gonflait de lait et le cœur d’angoisse. Le petit, affamé et pâle, voyait ce sein, agonisait et criait, et le bourreau disait à la femme, mère et nourrice: «Abjure!» lui donnant à choisir entre la mort de son enfant et la mort de sa conscience. (04:07:46.23)Que dites-vous de ce supplice de Tantale accommodé à une mère? (04:08:32.21)Monsieur, retenez bien ceci: la révolution française a eu ses raisons. Sa colère sera absoute par l’avenir. (04:08:47.00)Son résultat, c’est le monde meilleur. (04:09:02.13)De ses coups les plus terribles, il sort une caresse pour le genre humain. (04:09:07.22)J’abrège. (04:09:14.23)Je m’arrête, j’ai trop beau jeu. D’ailleurs je me meurs. (04:09:20.17)Et, cessant de regarder l’évêque, le conventionnel acheva sa pensée en ces quelques mots tranquilles: - Oui, les brutalités du progrès s’appellent révolutions. (04:09:40.11)Quand elles sont finies, on reconnaît ceci: que le genre humain a été rudoyé, mais qu’il a marché. (04:09:59.15)Le conventionnel ne se doutait pas qu’il venait d’emporter successivement l’un après l’autre tous les retranchements intérieurs de l’évêque. (04:10:17.03)Il en restait un pourtant, et de ce retranchement, suprême ressource de la résistance de monseigneur Bienvenu, sortit cette parole où reparut presque toute la rudesse du commencement: (04:10:36.20)- Le progrès doit croire en Dieu. (04:10:53.12)Le bien ne peut pas avoir de serviteur impie. (04:10:59.18)C’est un mauvais conducteur du genre humain que celui qui est athée. (04:11:07.07)Le vieux représentant du peuple ne répondit pas. (04:11:15.15)Il eut un tremblement. (04:11:21.18)Il regarda le ciel, et une larme germa lentement dans ce regard. (04:11:30.11)Quand la paupière fut pleine, la larme coula le long de sa joue livide, et il dit presque en bégayant, bas et se parlant à lui-même, l’œil perdu dans les profondeurs: (04:11:47.15)- O toi! ô idéal! (04:12:04.07)toi seul existes! (04:12:07.20)L’évêque eut une sorte d’inexprimable commotion. (04:12:13.20)Après un silence, le vieillard leva un doigt vers le ciel, et dit: (04:12:23.05)- L’infini est. (04:12:29.18)Il est là. (04:12:32.22)Si l’infini n’avait pas de moi, le moi serait sa borne; il ne serait pas infini; en d’autres termes, il ne serait pas. (04:12:45.04)Or il est. (04:12:56.00)Donc il a un moi. (04:12:58.03)Ce moi de l’infini, c’est Dieu. (04:13:03.19)Le mourant avait prononcé ces dernières paroles d’une voix haute et avec le frémissement de l’extase, comme s’il voyait quelqu’un. (04:13:15.13)Quand il eut parlé, ses yeux se fermèrent. (04:13:28.16)L’effort l’avait épuisé. (04:13:34.11)Il était évident qu’il venait de vivre en une minute les quelques heures qui lui restaient. (04:13:43.05)Ce qu’il venait de dire l’avait approché de celui qui est dans la mort. (04:13:54.01)L’instant suprême arrivait. (04:14:00.23)L’évêque le comprit, le moment pressait, c’était comme prêtre qu’il était venu; de l’extrême froideur, il était passé par degrés à l’émotion extrême; il regarda ces yeux fermés, il prit cette vieille main ridée et glacée, et se pencha vers le moribond: (04:14:24.13)- Cette heure est celle de Dieu. (04:14:45.17)Ne trouvez-vous pas qu’il serait regrettable que nous nous fussions rencontrés en vain? (04:14:54.05)Le conventionnel rouvrit les yeux. (04:15:01.10)Une gravité où il y avait de l’ombre S’empreignit sur son visage. (04:15:09.18)- Monsieur l’évêque, dit-il, avec une lenteur qui venait peut-être plus encore de la dignité de l’âme que de la défaillance des forces, j’ai passé ma vie dans la méditation, l’étude et la contemplation. (04:15:29.07)J’avais soixante ans quand mon pays m’a appelé, et m’a ordonné de me mêler de ses affaires. (04:15:49.16)J’ai obéi. (04:15:59.01)Il y avait des abus, je les ai combattus; il y avait des tyrannies, je les ai détruites; il y avait des droits et des principes, je les ai proclamés et confessés. (04:16:14.07)Le territoire était envahi, je l’ai défendu; la France était menacée, j’ai offert ma poitrine. (04:16:33.16)Je n’étais pas riche; je suis pauvre. (04:16:45.03)J’ai été l’un des maîtres de l’État, les caves du Trésor étaient encombrées d’espèces au point qu’on était forcé d’étançonner les murs, prêts à se fendre sous le poids de l’or et de l’argent, je dînais rue de l’Arbre-Sec à vingt-deux sous par tête. (04:17:04.09)J’ai secouru les opprimés, j’ai soulagé les souffrants. (04:17:27.09)J’ai déchiré la nappe de l’autel, c’est vrai; mais c’était pour panser les blessures de la patrie. (04:17:39.11)J’ai toujours soutenu la marche en avant du genre humain vers la lumière, et j’ai résisté quelquefois au progrès sans pitié. (04:17:55.03)J’ai, dans l’occasion, protégé mes propres adversaires, vous autres. (04:18:11.18)Et il y a à Peteghem en Flandre, à l’endroit même où les rois mérovingiens avaient leur palais d’été, un couvent d’urbanistes, l’abbaye de Sainte-Claire en Beaulieu, que j’ai sauvé en 1793. (04:18:33.17)J’ai fait mon devoir selon mes forces, et le bien que j’ai pu. (04:18:54.06)Après quoi j’ai été chassé, traqué, poursuivi, persécuté, noirci, raillé, conspué, maudit, proscrit. (04:19:11.17)Depuis bien des années déjà, avec mes cheveux blancs, je sens que beaucoup de gens se croient sur moi le droit de mépris, j’ai pour la pauvre foule ignorante visage de damné, et j’accepte, ne haïssant personne, l’isolement de la haine. (04:19:39.09)Maintenant, j’ai quatre-vingt-six ans; je vais mourir. (04:20:03.12)Qu’est-ce que vous venez me demander? (04:20:10.23)- Votre bénédiction, dit l’évêque. (04:20:17.11)Et il s’agenouilla. (04:20:21.21)Quand l’évêque releva la tête, la face du conventionnel était devenue auguste. (04:20:30.08)Il venait d’expirer. (04:20:38.14)L’évêque rentra chez lui profondément absorbé dans on ne sait quelles pensées. (04:20:46.04)Il passa toute la nuit en prière. (04:20:55.02)Le lendemain, quelques braves curieux essayèrent de lui parler du conventionnel G.; il se borna à montrer le ciel. (04:21:06.21)À partir de ce moment, il redoubla de tendresse et de fraternité pour les petits et les souffrants. (04:21:25.14)Toute allusion à ce «vieux scélérat de G.» le faisait tomber dans une préoccupation singulière. (04:21:40.00)Personne ne pourrait dire que le passage de cet esprit devant le sien et le reflet de cette grande conscience sur la sienne ne fût pas pour quelque chose dans son approche de la perfection. (04:21:57.19)Cette «visite pastorale» fut naturellement une occasion de bourdonnement pour les petites coteries locales: (04:22:16.18)- Était-ce la place d’un évêque que le chevet d’un tel mourant? (04:22:28.20)Il n’y avait évidemment pas de conversion à attendre. (04:22:37.16)Tous ces révolutionnaires sont relaps. (04:22:44.13)Alors pourquoi y aller? (04:22:50.00)Qu’a-t-il été regarder là? (04:22:54.08)Il fallait donc qu’il fût bien curieux d’un emportement d’âme par le diable. (04:23:02.05)Un jour, une douairière, de la variété impertinente qui se croit spirituelle, lui adressa cette saillie: - Monseigneur, on demande quand Votre Grandeur aura le bonnet rouge. (04:23:22.23)- Oh! oh! voilà une grosse couleur, répondit l’évêque. (04:23:47.17)Heureusement que ceux qui la méprisent dans un bonnet la vénèrent dans un chapeau. (04:23:52.17)XI (04:23:58.19)Une restriction On risquerait fort de se tromper si l’on concluait de là que monseigneur Bienvenu fût «un évêque philosophe» ou «un curé patriote». (04:24:12.16)Sa rencontre, ce qu’on pourrait presque appeler sa conjonction avec le conventionnel G., lui laissa une sorte d’étonnement qui le rendit plus doux encore. (04:24:36.01)Voilà tout. (04:24:50.10)Quoique monseigneur Bienvenu n’ait été rien moins qu’un homme politique, c’est peut-être ici le lieu d’indiquer, très brièvement, quelle fut son attitude dans les événements d’alors, en supposant que monseigneur Bienvenu ait jamais songé à avoir une attitude. (04:25:10.07)Remontons donc en arrière de quelques années. (04:25:30.22)Quelque temps après l’élévation de M. Myriel à l’épiscopat, l’empereur l’avait fait baron de l’empire, en même temps que plusieurs autres évêques. (04:25:45.12)L’arrestation du pape eut lieu, comme on sait, dans la nuit du 5 au 6 juillet 1809; à cette occasion, M. Myriel fut appelé par Napoléon au synode des évêques de France et d’Italie convoqué à Paris. (04:26:12.17)Ce synode se tint à Notre-Dame et s’assembla pour la première fois le 15 juin 1811 sous la présidence de M. le cardinal Fesch. (04:26:40.12)M. Myriel fut du nombre des quatre-vingt-quinze évêques qui s’y rendirent. (04:26:57.01)Mais il n’assista qu’à une séance et à trois ou quatre conférences particulières. (04:27:08.02)Évêque d’un diocèse montagnard, vivant si près de la nature, dans la rusticité et le dénuement, il paraît qu’il apportait parmi ces personnages éminents des idées qui changeaient la température de l’assemblée. (04:27:29.17)Il revint bien vite à Digne. On le questionna sur ce prompt retour, il répondit: (04:27:51.03)- Je les gênais. (04:28:00.18)L’air du dehors leur venait par moi. (04:28:03.17)Je leur faisais l’effet d’une porte ouverte. (04:28:10.14)Une autre fois il dit: (04:28:15.20)- Que voulez-vous? ces messeigneurs-là sont des princes. (04:28:24.21)Moi, je ne suis qu’un pauvre évêque paysan. (04:28:31.03)Le fait est qu’il avait déplu. (04:28:36.08)Entre autres choses étranges, il lui serait échappé de dire, un soir qu’il se trouvait chez un de ses collègues les plus qualifiés: (04:28:47.19)- Les belles pendules! les beaux tapis! les belles livrées! (04:29:05.21)Ce doit être bien importun! (04:29:13.00)Oh! que je ne voudrais pas avoir tout ce superflu-là à me crier sans cesse aux oreilles: Il y a des gens qui ont faim! (04:29:26.00)il y a des gens qui ont froid! (04:29:36.06)il y a des pauvres! (04:29:40.17)il y a des pauvres! (04:29:44.17)Disons-le en passant, ce ne serait pas une haine intelligente que la haine du luxe. (04:29:52.21)Cette haine impliquerait la haine des arts. (04:30:02.16)Cependant, chez les gens d’église, en dehors de la représentation et des cérémonies, le luxe est un tort. (04:30:15.04)Il semble révéler des habitudes peu réellement charitables. (04:30:27.22)Un prêtre opulent est un contre-sens. (04:30:36.13)Le prêtre doit se tenir près des pauvres. (04:30:43.09)Or peut-on toucher sans cesse, et nuit et jour, à toutes les détresses, à toutes les infortunes, à toutes les indigences, sans avoir soi-même sur soi un peu de cette sainte misère, comme la poussière du travail? (04:31:03.12)Se figure-t-on un homme qui est près d’un brasier, et qui n’a pas chaud? (04:31:24.14)Se figure-t-on un ouvrier qui travaille sans cesse à une fournaise, et qui n’a ni un cheveu brûlé, ni un ongle noirci, ni une goutte de sueur, ni un grain de cendre au visage? (04:31:43.20)La première preuve de la charité chez le prêtre, chez l’évêque surtout, c’est la pauvreté. (04:32:03.19)C’était là sans doute ce que pensait M. l’évêque de Digne. (04:32:14.04)Il ne faudrait pas croire d’ailleurs qu’il partageait sur certains points délicats ce que nous appellerions «les idées du siècle». (04:32:26.20)Il se mêlait peu aux querelles théologiques du moment et se taisait sur les questions où sont compromis l’Église et l’État; mais si on l’eût beaucoup pressé, il paraît qu’on l’eût trouvé plutôt ultramontain que gallican. (04:32:49.23)Comme nous faisons un portrait et que nous ne voulons rien cacher, nous sommes forcé d’ajouter qu’il fut glacial pour Napoléon déclinant. (04:33:17.09)À partir de 1813, il adhéra ou il applaudit à toutes les manifestations hostiles. (04:33:34.22)Il refusa de le voir à son passage au retour de l’île d’Elbe, et s’abstint d’ordonner dans son diocèse les prières publiques pour l’empereur pendant les Cent-Jours. (04:33:55.07)Outre sa sœur, mademoiselle Baptistine, il avait deux frères: l’un général, l’autre préfet. (04:34:16.21)Il écrivait assez souvent à tous les deux. (04:34:28.13)Il tint quelque temps rigueur au premier, parce qu’ayant un commandement en Provence, à l’époque du débarquement de Cannes, le général s’était mis à la tête de douze cents hommes et avait poursuivi l’empereur comme quelqu’un qui veut le laisser échapper. (04:34:48.05)Sa correspondance resta plus affectueuse pour l’autre frère, l’ancien préfet, brave et digne homme qui vivait retiré à Paris, rue Cassette. (04:35:19.09)Monseigneur Bienvenu eut donc, aussi lui, son heure d’esprit de parti, son heure d’amertume, son nuage. (04:35:40.14)L’ombre des passions du moment traversa ce doux et grand esprit occupé des choses éternelles. (04:35:55.02)Certes, un pareil homme eût mérité de n’avoir pas d’opinions politiques. (04:36:08.03)Qu’on ne se méprenne pas sur notre pensée, nous ne confondons point ce qu’on appelle «opinions politiques» avec la grande aspiration au progrès, avec la sublime foi patriotique, démocratique et humaine, qui, de nos jours, doit être le fond même de toute intelligence généreuse. (04:36:36.03)Sans approfondir des questions qui ne touchent qu’indirectement au sujet de ce livre, nous disons simplement ceci: Il eût été beau que monseigneur Bienvenu n’eût pas été royaliste et que son regard ne se fût pas détourné un seul instant de cette contemplation sereine où l’on voit rayonner distinctement, au-dessus du va-et-vient orageux des choses humaines, ces trois pures lumières, la Vérité, la Justice, la Charité. (04:37:26.13)Tout en convenant que ce n’était point pour une fonction politique que Dieu avait créé monseigneur Bienvenu, nous eussions compris et admiré la protestation au nom du droit et de la liberté, l’opposition fière, la résistance périlleuse et juste à Napoléon tout-puissant. (04:38:20.05)Mais ce qui nous plaît vis-à-vis de ceux qui montent nous plaît moins vis-à-vis de ceux qui tombent. (04:38:43.09)Nous n’aimons le combat que tant qu’il y a danger; et, dans tous les cas, les combattants de la première heure ont seuls le droit d’être les exterminateurs de la dernière. (04:39:03.10)Qui n’a pas été accusateur opiniâtre pendant la prospérité doit se taire devant l’écroulement. (04:39:22.02)Le dénonciateur du succès est le seul légitime justicier de la chute. (04:39:34.01)Quant à nous, lorsque la Providence s’en mêle et frappe, nous la laissons faire. 1812 commence à nous désarmer. (04:39:49.11)En 1813, la lâche rupture de silence de ce corps législatif taciturne enhardi par les catastrophes n’avait que de quoi indigner, et c’était un tort d’applaudir; en 1814, devant ces maréchaux trahissant, devant ce sénat passant d’une fange à l’autre, insultant après avoir divinisé, devant cette idolâtrie lâchant pied et crachant sur l’idole, c’était un devoir de détourner la tête; en 1815, comme les suprêmes désastres étaient dans l’air, comme la France avait le frisson de leur approche sinistre, comme on pouvait vaguement distinguer Waterloo ouvert devant Napoléon, la douloureuse acclamation de l’armée et du peuple au condamné du destin n’avait rien de risible, et, toute réserve faite sur le despote, un cœur comme l’évêque de Digne n’eût peut-être pas dû méconnaître ce qu’avait d’auguste et de touchant, au bord de l’abîme, l’étroit embrassement d’une grande nation et d’un grand homme. (04:41:20.10)À cela près, il était et il fut, en toute chose, juste, vrai, équitable, intelligent, humble et digne; bienfaisant, et bienveillant, ce qui est une autre bienfaisance. (04:42:36.07)C’était un prêtre, un sage, et un homme. (04:42:54.05)Même, il faut le dire, dans cette opinion politique que nous venons de lui reprocher et que nous sommes disposé à juger presque sévèrement, il était tolérant et facile, peut-être plus que nous qui parlons ici. (04:43:13.14)- Le portier de la maison de ville avait été placé là par l’empereur. (04:43:34.08)C’était un vieux sous-officier de la vieille garde, légionnaire d’Austerlitz, bonapartiste comme l’aigle. (04:43:47.00)Il échappait dans l’occasion à ce pauvre diable de ces paroles peu réfléchies que la loi d’alors qualifiait propos séditieux. (04:44:04.22)Depuis que le profil impérial avait disparu de la légion d’honneur, il ne s’habillait jamais dans l’ordonnance, comme il disait, afin de ne pas être forcé de porter sa croix. (04:44:27.02)Il avait ôté lui-même dévotement l’effigie impériale de la croix que Napoléon lui avait donnée, cela faisait un trou, et il n’avait rien voulu mettre à la place. (04:44:50.18)«Plutôt mourir, disait-il, que de porter sur mon cœur les trois crapauds!» (04:45:08.04)Il raillait volontiers tout haut Louis XVIII. (04:45:17.16)«Vieux goutteux à guêtres d’anglais!» disait-il, «qu’il s’en aille en Prusse avec son salsifis!» (04:45:28.19)Heureux de réunir dans la même imprécation les deux choses qu’il détestait le plus, la Prusse et l’Angleterre. (04:45:45.04)Il en fit tant qu’il perdit sa place. (04:45:55.16)Le voilà sans pain sur le pavé avec femme et enfants. (04:46:03.03)L’évêque le fit venir, le gronda doucement, et le nomma suisse de la cathédrale. (04:46:16.11)M. Myriel était dans le diocèse le vrai pasteur, l’ami de tous. (04:46:29.04)En neuf ans, à force de saintes actions et de douces manières, monseigneur Bienvenu avait rempli la ville de Digne d’une sorte de vénération tendre et filiale. (04:46:41.07)Sa conduite même envers Napoléon avait été acceptée et comme tacitement pardonnée par le peuple, bon troupeau faible, qui adorait son empereur, mais qui aimait son évêque. (04:47:06.04)XII (04:47:20.02)Solitude de monseigneur Bienvenu Il y a presque toujours autour d’un évêque une escouade de petits abbés comme autour d’un général une volée de jeunes officiers. (04:47:32.06)C’est là ce que ce charmant saint François de Sales appelle quelque part «les prêtres blancs-becs». (04:47:50.04)Toute carrière a ses aspirants qui font cortège aux arrivés. (04:48:03.10)Pas une puissance qui n’ait son entourage; pas une fortune qui n’ait sa cour. (04:48:16.14)Les chercheurs d’avenir tourbillonnent autour du présent splendide. (04:48:28.13)Toute métropole a son état-major. (04:48:35.21)Tout évêque un peu influent a près de lui sa patrouille de chérubins séminaristes, qui fait la ronde et maintient le bon ordre dans le palais épiscopal, et qui monte la garde autour du sourire de monseigneur. (04:48:54.02)Agréer à un évêque, c’est le pied à l’étrier pour un sous-diacre. (04:49:14.15)Il faut bien faire son chemin; l’apostolat ne dédaigne pas le canonicat. (04:49:27.05)De même qu’il y a ailleurs les gros bonnets, il y a dans l’église les grosses mitres. (04:49:40.20)Ce sont les évêques bien en cour, riches, rentés, habiles, acceptés du monde, sachant prier, sans doute, mais sachant aussi solliciter, peu scrupuleux de faire faire antichambre en leur personne à tout un diocèse, traits d’union entre la sacristie et la diplomatie, plutôt abbés que prêtres, plutôt prélats qu’évêques. (04:50:12.12)Heureux qui les approche! (04:50:41.23)Gens en crédit qu’ils sont, ils font pleuvoir autour d’eux, sur les empressés et les favorisés, et sur toute cette jeunesse qui sait plaire, les grasses paroisses, les prébendes, les archidiaconats, les aumôneries et les fonctions cathédrales, en attendant les dignités épiscopales. (04:51:06.05)En avançant eux-mêmes, ils font progresser leurs satellites; c’est tout un système solaire en marche. (04:51:35.04)Leur rayonnement empourpre leur suite. (04:51:47.08)Leur prospérité s’émiette sur la cantonade en bonnes petites promotions. (04:51:57.03)Plus grand diocèse au patron, plus grosse cure au favori. (04:52:08.11)Et puis Rome est là. (04:52:15.15)Un évêque qui sait devenir archevêque, un archevêque qui sait devenir cardinal, vous emmène comme conclaviste, vous entrez dans la rote, vous avez le pallium, vous voilà auditeur, vous voilà camérier, vous voilà monsignor, et de la Grandeur à Imminence il n’y a qu’un pas, et entre Imminence et la Sainteté il n’y a que la fumée d’un scrutin. (04:52:44.09)Toute calotte peut rêver la tiare. (04:53:15.10)Le prêtre est de nos jours le seul homme qui puisse régulièrement devenir roi; et quel roi! le roi suprême. (04:53:27.18)Aussi quelle pépinière d’aspirations qu’un séminaire! (04:53:40.00)Que d’enfants de chœur rougissants, que de jeunes abbés ont sur la tête le pot au lait de Perrette! (04:53:51.11)Comme l’ambition s’intitule aisément vocation, qui sait? de bonne foi peut-être et se trompant elle-même, béate qu’elle est! (04:54:08.05)Monseigneur Bienvenu, humble, pauvre, particulier, n’était pas compté parmi les grosses mitres. (04:54:27.19)Cela était visible à l’absence complète de jeunes prêtres autour de lui. (04:54:39.23)On a vu qu’à Paris «il n’avait pas pris». (04:54:48.09)Pas un avenir ne songeait à se greffer sur ce vieillard solitaire. (04:54:56.21)Pas une ambition en herbe ne faisait la folie de verdir à son ombre. (04:55:07.20)Ses chanoines et ses grands vicaires étaient de bons vieux hommes, un peu peuple comme lui, murés comme lui dans ce diocèse sans issue sur le cardinafat, et qui ressemblaient à leur évêque, avec cette différence qu’eux étaient finis, et que lui était achevé. (04:55:32.13)On sentait si bien l’impossibilité de croître près de monseigneur Bienvenu qu’à peine sortis du séminaire, les jeunes gens ordonnés par lui se faisaient recommander aux archevêques d’Aix ou d’Auch, et s’en allaient bien vite. (04:56:04.03)Car enfin, nous le répétons, on veut être poussé. (04:56:26.08)Un saint qui vit dans un excès d’abnégation est un voisinage dangereux; il pourrait bien vous communiquer par contagion une pauvreté incurable, l’ankylose des articulations utiles à l’avancement, et, en somme, plus de renoncement que vous n’en voulez; et l’on fuit cette vertu galeuse. (04:56:53.00)De là l’isolement de monseigneur Bienvenu. (04:57:18.01)Nous vivons dans une société sombre. (04:57:25.01)Réussir, voilà l’enseignement qui tombe goutte à goutte de la corruption en surplomb. (04:57:34.21)Soit dit en passant, c’est une chose assez hideuse que le succès. (04:57:46.02)Sa fausse ressemblance avec le mérite trompe les hommes. (04:57:55.05)Pour la foule, la réussite a presque le même profil que la suprématie. (04:58:05.06)Le succès, ce ménechme du talent, a une dupe: l’histoire. (04:58:16.22)Juvénal et Tacite seuls en bougonnent. (04:58:25.12)De nos jours, une philosophie à peu près officielle est entrée en domesticité chez lui, porte la livrée du succès, et fait le service de son antichambre. (04:58:41.19)Réussissez: théorie. (04:58:55.17)Prospérité suppose Capacité. (04:59:01.07)Gagnez à la loterie, vous voilà un habile homme. (04:59:08.05)Qui triomphe est vénéré. (04:59:14.09)Naissez coiffé, tout est là. (04:59:20.04)Ayez de la chance, vous aurez le reste; soyez heureux, on vous croira grand. (04:59:32.08)En dehors des cinq ou six exceptions immenses qui font l’éclat d’un siècle, l’admiration contemporaine n’est guère que myopie. (04:59:48.08)Dorure est or. (05:00:01.07)Être le premier venu, cela ne gâte rien, pourvu qu’on soit le parvenu. (05:00:09.09)Le vulgaire est un vieux Narcisse qui s’adore lui-même et qui applaudit le vulgaire. (05:00:22.11)Cette faculté énorme par laquelle on est Moïse, Eschyle, Dante, Michel-Ange ou Napoléon, la multitude la décerne d’emblée et par acclamation à quiconque atteint son but dans quoi que ce soit. (05:00:44.06)Qu’un notaire se transfigure en député, qu’un faux Corneille fasse Tiridate, qu’un eunuque parvienne à posséder un harem, qu’un Prud’homme militaire gagne par accident la bataille décisive d’une époque, qu’un apothicaire invente les semelles de carton pour l’armée de Sambre-et-Meuse et se construise, avec ce carton vendu pour du cuir, quatre cent mille livres de rente, qu’un porte-balle épouse l’usure et la fasse accoucher de sept ou huit millions dont il est le père et dont elle est la mère, qu’un prédicateur devienne évêque par le nasillement, qu’un intendant de bonne maison soit si riche en sortant de service qu’on le fasse ministre des finances, les hommes appellent cela Génie, de même qu’ils appellent Beauté la figure de Mousqueton et Majesté l’encolure de Claude. (05:01:57.22)Ils confondent avec les constellations de l’abîme les étoiles que font dans la vase molle du bourbier les pattes des canards. (05:03:03.09)XIII (05:03:13.05)Ce qu’il croyait Au point de vue de l’orthodoxie, nous n’avons point à sonder M. l’évêque de Digne. (05:03:22.04)Devant une telle âme, nous ne nous sentons en humeur que de respect. (05:03:33.23)La conscience du juste doit être crue sur parole. (05:03:43.14)D’ailleurs, de certaines natures étant données, nous admettons le développement possible de toutes les beautés de la vertu humaine dans une croyance différente de la nôtre. (05:04:00.00)Que pensait-il de ce dogme-ci ou de ce mystère-là? (05:04:14.08)Ces secrets du for intérieur ne sont connus que de la tombe où les âmes entrent nues. (05:04:24.03)Ce dont nous sommes certain, c’est que jamais les difficultés de foi ne se résolvaient pour lui en hypocrisie. (05:04:39.06)Aucune pourriture n’est possible au diamant. (05:04:50.15)Il croyait le plus qu’il pouvait. (05:04:56.09)Credo in Patrem, s’écriait-il souvent. (05:05:03.15)Puisant d’ailleurs dans les bonnes œuvres cette quantité de satisfaction qui suffit à la conscience, et qui vous dit tout bas: «Tu es avec Dieu.» (05:05:16.21)Ce que nous croyons devoir noter, c’est que, en dehors, pour ainsi dire, et au-delà de sa foi, l’évêque avait un excès d’amour. (05:05:38.17)C’est par là, quia multum amavit, qu’il était jugé vulnérable par les «hommes sérieux», les «personnes graves» et les «gens raisonnables»; locutions favorites de notre triste monde où l’égoïsme reçoit le mot d’ordre du pédantisme. (05:06:07.13)Qu’était-ce que cet excès d’amour? (05:06:28.10)C’était une bienveillance sereine, débordant les hommes, comme nous l’avons indiqué déjà, et, dans l’occasion, s’étendant jusqu’aux choses. (05:06:42.14)Il vivait sans dédain. (05:06:54.23)Il était indulgent pour la création de Dieu. (05:07:01.04)Tout homme, même le meilleur, a en lui une dureté irréfléchie qu’il tient en réserve pour l’animal. (05:07:12.19)L’évêque de Digne n’avait point cette dureté-là, particulière à beaucoup de prêtres pourtant. (05:07:26.12)Il n’allait pas jusqu’au bramine, mais il semblait avoir médité cette parole de l’Ecclésiaste: «Sait-on où va l’âme des animaux?» (05:07:42.17)Les laideurs de l’aspect, les difformités de l’instinct, ne le troublaient pas et ne l’indignaient pas. (05:07:59.18)Il en était ému, presque attendri. (05:08:11.18)Il semblait que, pensif, il en allât chercher, au-delà de la vie apparente, la cause, l’explication ou l’excuse. (05:08:25.16)Il semblait par moments demander à Dieu des commutations. (05:08:40.11)Il examinait sans colère, et avec l’œil du linguiste qui déchiffre un palimpseste, la quantité de chaos qui est encore dans la nature. (05:08:56.03)Cette rêverie faisait parfois sortir de lui des mots étranges. (05:09:11.08)Un matin, il était dans son jardin; il se croyait seul, mais sa sœur marchait derrière lui sans qu’il la vît; tout à coup, il s’arrêta, et il regarda quelque chose à terre; c’était une grosse araignée, noire, velue, horrible. (05:09:36.06)Sa sœur l’entendit qui disait: (05:09:55.17)- Pauvre bête! (05:09:59.21)ce n’est pas sa faute. (05:10:03.13)Pourquoi ne pas dire ces enfantillages presque divins de la bonté? (05:10:10.16)Puérilités, soit; mais ces puérilités sublimes ont été celles de saint François d’Assise et de Marc-Aurèle. (05:10:24.17)Un jour il se donna une entorse pour n’avoir pas voulu écraser une fourmi. (05:10:39.02)Ainsi vivait cet homme juste. (05:10:46.21)Quelquefois, il s’endormait dans son jardin, et alors il n’était rien de plus vénérable. (05:10:56.05)Monseigneur Bienvenu avait été jadis, à en croire les récits sur sa jeunesse et même sur sa virilité, un homme passionné, peut-être violent. (05:11:14.14)Sa mansuétude universelle était moins un instinct de nature que le résultat d’une grande conviction filtrée dans son cœur à travers la vie et lentement tombée en lui, pensée à pensée; car, dans un caractère comme dans un rocher, il peut y avoir des trous de gouttes d’eau. (05:11:48.14)Ces creusements-là sont ineffaçables; ces formations-là sont indestructibles. (05:12:15.01)En 1815, nous croyons l’avoir dit, il atteignit soixante-quinze ans, mais il n’en paraissait pas avoir plus de soixante. (05:12:30.16)Il n’était pas grand; il avait quelque embonpoint, et, pour le combattre, il faisait volontiers de longues marches à pied, il avait le pas ferme et n’était que fort peu courbé, détail d’où nous ne prétendons rien conclure; Grégoire XVI, à quatre-vingts ans, se tenait droit et souriant, ce qui ne l’empêchait pas d’être un mauvais évêque. (05:13:08.08)Monseigneur Bienvenu avait ce que le peuple appelle «une belle tête», mais si aimable qu’on oubliait qu’elle était belle. (05:13:44.10)Quand il causait avec cette santé enfantine qui était une de ses grâces, et dont nous avons déjà parlé, on se sentait à l’aise près de lui, il semblait que de toute sa personne il sortît de la joie. (05:14:06.20)Son teint coloré et frais, toutes ses dents bien blanches qu’il avait conservées et que son rire faisait voir, lui donnaient cet air ouvert et facile qui fait dire d’un homme: «C’est un bon enfant», et d’un vieillard: «C’est un bonhomme». C’était, on s’en souvient, l’effet qu’il avait fait à Napoléon. (05:14:42.01)Au premier abord, et pour qui le voyait pour la première fois, ce n’était guère qu’un bonhomme en effet. (05:15:08.08)Mais si l’on restait quelques heures près de lui, et pour peu qu’on le vît pensif, le bonhomme se transfigurait peu à peu et prenait je ne sais quoi d’imposant; son front large et sérieux, auguste par les cheveux blancs, devenait auguste aussi par la méditation; la majesté se dégageait de cette bonté, sans que la bonté cessât de rayonner; on éprouvait quelque chose de l’émotion qu’on aurait si l’on voyait un ange souriant ouvrir lentement ses ailes sans cesser de sourire. (05:15:57.11)Le respect, un respect inexprimable, vous pénétrait par degrés et vous montait au cœur, et l’on sentait qu’on avait devant soi une de ces âmes fortes, éprouvées et indulgentes, où la pensée est si grande qu’elle ne peut plus être que douce. (05:16:52.08)Comme on l’a vu, la prière, la célébration des offices religieux, l’aumône, la consolation aux affligés, la culture d’un coin de terre, la fraternité, la frugalité, l’hospitalité, le renoncement, la confiance, l’étude, le travail remplissaient chacune des journées de sa vie. (05:17:34.20)Remplissaient est bien le mot, et certes cette journée de l’évêque était bien pleine jusqu’aux bords de bonnes pensées, de bonnes paroles et de bonnes actions. (05:18:06.01)Cependant elle n’était pas complète si le temps froid ou pluvieux l’empêchait d’aller passer, le soir, quand les deux femmes s’étaient retirées, une heure ou deux dans son jardin avant de s’endormir. (05:18:27.15)Il semblait que ce fût une sorte de rite pour lui de se préparer au sommeil par la méditation en présence des grands spectacles du ciel nocturne. (05:18:50.15)Quelquefois, à une heure même assez avancée de la nuit, si les deux vieilles filles ne dormaient pas, elles l’entendaient marcher lentement dans les allées. (05:19:11.08)Il était là, seul avec lui-même, recueilli, paisible, adorant, comparant la sérénité de son cœur à la sérénité de l’éther, ému dans les ténèbres par les splendeurs visibles des constellations et les splendeurs invisibles de Dieu, ouvrant son âme aux pensées qui tombent de l’inconnu. (05:19:43.06)Dans ces moments-là, offrant son cœur à l’heure où les fleurs nocturnes offrent leur parfum, allumé comme une lampe au centre de la nuit étoilée, se répandant en extase au milieu du rayonnement universel de la création, il n’eût pu peut-être dire lui-même ce qui se passait dans son esprit, il sentait quelque chose s’envoler hors de lui et quelque chose descendre en lui. (05:20:27.21)Mystérieux échanges des gouffres de l’âme avec les gouffres de l’univers! (05:21:01.14)Il songeait à la grandeur et à la présence de Dieu; à l’éternité future, étrange mystère; à l’éternité passée, mystère plus étrange encore; à tous les infinis qui s’enfonçaient sous ses yeux dans tous les sens; et, sans chercher à comprendre l’incompréhensible, il le regardait. (05:21:31.17)Il n’étudiait pas Dieu, il s’en éblouissait. (05:21:58.12)Il considérait ces magnifiques rencontres des atomes qui donnent des aspects à la matière, révèlent les forces en les constatant, créent les individualités dans l’unité, les proportions dans l’étendue, l’innombrable dans l’infini, et par la lumière produisent la beauté. (05:22:21.19)Ces rencontres se nouent et se dénouent sans cesse; de là la vie et la mort. (05:22:47.10)Il s’asseyait sur un banc de bois adossé à une treille décrépite, et il regardait les astres à travers les silhouettes chétives et rachitiques de ses arbres fruitiers. (05:23:04.10)Ce quart d’arpent, si pauvrement planté, si encombré de masures et de hangars, lui était cher et lui suffisait. (05:23:25.09)Que fallait-il de plus à ce vieillard, qui partageait le loisir de sa vie, où il y avait si peu de loisir, entre le jardinage le jour et la contemplation la nuit? (05:23:48.20)Cet étroit enclos, ayant les cieux pour plafond, n’était-ce pas assez pour pouvoir adorer Dieu tour à tour dans ses œuvres les plus charmantes et dans ses œuvres les plus sublimes? (05:24:12.18)N’est-ce pas là tout, en effet, et que désirer au-delà? (05:24:27.13)Un petit jardin pour se promener, et l’immensité pour rêver. (05:24:38.17)À ses pieds ce qu’on peut cultiver et cueillir; sur sa tête ce qu’on peut étudier et méditer; quelques fleurs sur la terre et toutes les étoiles dans le ciel. (05:24:55.18)XIV (05:25:09.12)Ce qu’il pensait (05:25:12.21)Un dernier mot. (05:25:16.04)Comme cette nature de détails pourrait, particulièrement au moment où nous sommes, et pour nous servir d’une expression actuellement à la mode, donner à l’évêque de Digne une certaine physionomie «panthéiste», et faire croire, soit à son blâme, soit à sa louange, qu’il y avait en lui une de ces philosophies personnelles, propres à notre siècle, qui germent quelquefois dans les esprits solitaires et s’y construisent et y grandissent jusqu’à y remplacer les religions, nous insistons sur ceci que pas un de ceux qui ont connu monseigneur Bienvenu ne se fût cru autorisé à penser rien de pareil. (05:26:01.06)Ce qui éclairait cet homme, c’était le cœur. (05:26:46.03)Sa sagesse était faite de la lumière qui vient de là. (05:26:53.15)Point de systèmes, beaucoup d’œuvres. (05:27:00.15)Les spéculations abstruses contiennent du vertige; rien n’indique qu’il hasardât son esprit dans les apocalypses. (05:27:12.22)L’apôtre peut être hardi, mais l’évêque doit être timide. (05:27:26.23)Il se fût probablement fait scrupule de sonder trop avant de certains problèmes réservés en quelque sorte aux grands esprits terribles. (05:27:40.08)Il y a de l’horreur sacrée sous les porches de l’énigme; ces ouvertures sombres sont là béantes, mais quelque chose vous dit, à vous passant de la vie, qu’on n’entre pas. (05:28:03.16)Malheur à qui y pénètre! (05:28:18.13)Les génies, dans les profondeurs inouïes de l’abstraction et de la spéculation pure, situés pour ainsi dire au-dessus des dogmes, proposent leurs idées à Dieu. (05:28:33.06)Leur prière offre audacieusement la discussion. (05:28:48.18)Leur adoration interroge. (05:28:54.16)Ceci est la religion directe, pleine d’anxiété et de responsabilité pour qui en tente les escarpements. (05:29:05.13)La méditation humaine n’a point de limite. (05:29:16.16)À ses risques et périls, elle analyse et creuse son propre éblouissement. (05:29:24.23)On pourrait presque dire que, par une sorte de réaction splendide, elle en éblouit la nature; le mystérieux monde qui nous entoure rend ce qu’il reçoit, il est probable que les contemplateurs sont contemplés. (05:29:47.01)Quoi qu’il en soit, il y a sur la terre des hommes - sont-ce des hommes? - qui aperçoivent distinctement au fond des horizons du rêve les hauteurs de l’absolu, et qui ont la vision terrible de la montagne infinie. (05:30:17.04)Monseigneur Bienvenu n’était point de ces hommes-là, monseigneur Bienvenu n’était pas un génie. (05:30:37.13)Il eût redouté ces sublimités d’où quelques-uns, très grands même, comme Swedenborg et Pascal, ont glissé dans la démence. (05:30:53.10)Certes, ces puissantes rêveries ont leur utilité morale, et par ces routes ardues on s’approche de la perfection idéale. (05:31:12.03)Lui, il prenait le sentier qui abrège: l’évangile. (05:31:26.11)Il n’essayait point de faire faire à sa chasuble les plis du manteau d’Élie, il ne projetait aucun rayon d’avenir sur le roulis ténébreux des événements, il ne cherchait pas à condenser en flamme la lueur des choses, il n’avait rien du prophète et rien du mage. (05:31:48.15)Cette âme simple aimait, voilà tout. (05:32:10.03)Qu’il dilatât la prière jusqu’à une aspiration surhumaine, cela est probable; mais on ne peut pas plus prier trop qu’aimer trop; et, si c’était une hérésie de prier au-delà des textes, sainte Thérèse et saint Jérôme seraient des hérétiques. (05:32:32.02)Il se penchait sur ce qui gémit et sur ce qui expie. (05:32:53.01)L’univers lui apparaissait comme une immense maladie; il sentait partout de la fièvre, il auscultait partout de la souffrance, et, sans chercher à deviner l’énigme, il tâchait de panser la plaie. (05:33:12.17)Le redoutable spectacle des choses créées développait en lui l’attendrissement; il n’était occupé qu’à trouver pour lui-même et à inspirer aux autres la meilleure manière de plaindre et de soulager. (05:33:39.23)Ce qui existe était pour ce bon et rare prêtre un sujet permanent de tristesse cherchant à consoler. (05:33:59.23)Il y a des hommes qui travaillent à l’extraction de l’or; lui, il travaillait à l’extraction de la pitié. (05:34:15.15)L’universelle misère était sa mine. (05:34:25.05)La douleur partout n’était qu’une occasion de bonté toujours. (05:34:32.21)Aimez-vous les uns les autres ; il déclarait cela complet, ne souhaitait rien de plus, et c’était là toute sa doctrine. (05:34:47.23)Un jour, cet homme qui se croyait «philosophe», ce sénateur, déjà nommé, dit à l’évêque: - Mais voyez donc le spectacle du monde; guerre de tous contre tous; le plus fort a le plus d’esprit. (05:35:14.11)Votre aimez-vous les uns les autres est une bêtise. - Eh bien, répondit monseigneur Bienvenu sans disputer, si c’est une bêtise, l’âme doit s’y enfermer comme la perle dans l’huître. (05:35:43.13)Il s’y enfermait donc, il y vivait, il s’en satisfaisait absolument, laissant de côté les questions prodigieuses qui attirent et qui épouvantent, les perspectives insondables de l’abstraction, les précipices de la métaphysique, toutes ces profondeurs convergentes, pour l’apôtre à Dieu, pour l’athée au néant: la destinée, le bien et le mal, la guerre de l’être contre l’être, la conscience de l’homme, le somnambulisme pensif de l’animal, la transformation par la mort, la récapitulation d’existences que contient le tombeau, la greffe incompréhensible des amours successifs sur le moi persistant, l’essence, la substance, le Nil et l’Ens, l’âme, la nature, la liberté, la nécessité; problèmes à pic, épaisseurs sinistres, où se penchent les gigantesques archanges de l’esprit humain; formidables abîmes que Lucrèce, Manou, saint Paul et Dante contemplent avec cet œil fulgurant qui semble, en regardant fixement l’infini, y faire éclore des étoiles. (05:37:18.07)Monseigneur Bienvenu était simplement un homme qui constatait du dehors les questions mystérieuses sans les scruter, sans les agiter, et sans en troubler son propre esprit, et qui avait dans l’âme le grave respect de l’ombre. (05:38:47.20)